Jeune Femme en devenir

"Jeune Femme" de Léonor Serraille est en salles depuis le 1er novembre 2017.

Récompensé par le prix de la Caméra d’Or au dernier festival de Cannes 2017 et fièrement accompagné par la société Shellac pour sa sortie en salles, Jeune femme est à l’origine le scénario de fin d’études de Léonor Serraille, alors qu’elle s’apprête à être diplômée du cursus Scénario de la Femis.

Contrairement à ce que l’on aurait pu croire, le film n’a donc pas été pensé spécialement pour Laetitia Dosch, dont la prestation a été quasi unanimement saluée en étant l’objet principal de la plupart des avis émis sur cette œuvre.

 

1*EBkKk3uLrdgLCqrqQ8rMNA.jpeg

Outre son talent évident, l’attention portée sur l’interprète de Paula tient au fait que Jeune femme est, ainsi que le qualifie sa réalisatrice, un “film-portrait” ou “film-personnage” : “la genèse du film, c’était de faire le portrait d’une femme singulière, confrontée à la solitude dans une grande ville, le temps d’un hiver”.

Les premières scènes offrent une entrée directe en la matière : Paula (Laetitia Dosch) vocifère, aboie, grogne, se tape la tête contre une porte inéluctablement close, dans un surplus d’énergie vitale non canalisée et “un manque de contrôle presque bestial”. Difficile, au départ, de s’attacher à ce personnage, dont le tragique de la situation (délaissée par son homme, elle se retrouve seule la nuit dans les rues de Paris) ne parvient pas à excuser l’agressivité. Personne n’y échappe : le psychiatre de l’hôpital en prendra pour son grade, et la seule amie prête à l’accueillir finira elle aussi par la mettre à la porte face à ses remarques injurieuses.

Les errances nocturnes et parisiennes de Paula l’amèneront à ce constat : “Il n’y a pas de place pour l’imagination à Paris, il y a trop d’argent”. C’est pourtant à ce moment là que commence à poindre tout le potentiel de l’héroïne, sa force derrière ses failles, que de subtils personnages secondaires parviendront à faire éclore. Face à la bienveillance de certains, en dépit de l’indifférence des autres, Paula va peu à peu apprendre à s’affirmer, sans devoir nécessairement en passer par une exubérance outrageuse.

Tout l’enjeu du film réside alors dans cette volonté de mettre en scène le parcours de cette jeune femme, qui la fera passer du statut d’objet (modèle pour son ex-compagnon photographe, on comprend qu’elle n’a existé qu’à travers son regard) au statut de sujet (vendeuse de culottes, peut-être moins valorisant socialement mais plus affirmatif personnellement).

 

1*ugkLVBB0QUVlTBg7_3eFVw.jpeg

Le risque de ce type de récit d’une quête identitaire -outre celui d’adopter un ton psychologisant qui serait tout à fait malvenu mais qui est ici heureusement évité- serait de centrer le propos essentiellement autour du personnage principal, surtout lorsque celui-ci est porté par une personnalité aussi forte que celle de Laetitia Dosch. Si Paula reste le centre gravitationnel des micro-évènements qui ponctuent le film, les personnages secondaires ne sont pas en reste et accompagnent de façon très juste le cheminement de la jeune femme. Yuki, Ousmane ou la petite Lila apportent ainsi une dimension supplémentaire à la narration, et offrent l’occasion de scènes très tendres qui donnent une nouvelle perspective au personnage de Paula.

En somme, Jeune femme en dit plus long que ce que son pitch de départ pourrait laisser croire. On y ressent toute la violence d’une société envers les marginalités : Paula n’a pas de proches sur qui compter, pas d’argent, pas de diplôme, pas de métier et, qui plus est, appartient au sexe féminin. Cerise sur le gâteau : elle a un chat, que personne ne semble tolérer. Si le film se termine inévitablement sur une note d’espoir, on retient aussi le parcours du combattant qu’elle a du traverser pour pouvoir s’affirmer, dans un Paris qui semble aussi riche en opportunités qu’avare en possibilités concrètes.

 

1*NefjC1OmWrrnp7X630hnmQ.jpeg

Pour finir, il faut souligner l’absence de jugement de Léonor Serraille envers son héroïne, poussant l’audace jusqu’à sous entendre qu’être vendeuse de culottes peut aussi être un moyen d’exister.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.