La belle et la meute

En pleine affaire Weinstein, alors que des femmes du monde entier apportent leur témoignages sur les réseaux sociaux via les hashtags #balancetonporc ou #metoo et qu’un rassemblement se prépare le dimanche 29 octobre, sort sur nos écrans La belle et la meute de la cinéaste tunisienne Kaouther Ben Hania.

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Ce film présente un double intérêt : son sujet bien sûr, à savoir le viol d’une jeune tunisienne par deux policiers. Que cette histoire ait été réellement vécue apporte bien sûr de la force au propos, mais ce n’est pas là que réside sa puissance. Traiter du viol dans la société tunisienne pose inévitablement la question de la place de la femme, en évitant soigneusement de s’embourber dans des débats fumeux autour du voile. Mariam, la victime, ne le portera d’ailleurs qu’une fois, après qu’on lui ai fait enlever sa culotte, afin de retrouver une dignité dans ce corps malmené et bien trop à l’étroit dans une robe légère et moulante qui, si elle manifestait l’insouciance de la jeunesse au début du film, a finit par représenter sa faute.

Mais c’est en faisant des bourreaux des policiers que le sujet du film prend toute son envergure : il ne s’agit plus seulement de dénoncer un crime, mais également de poser la question de la “banalisation du mal”, dès lors que celui-ci est en rapport avec les institutions. C’est ce que confirme la cinéaste : “La belle et la meute est plus un film sur le diktat de l’institution que sur le viol. (…) C’est toujours le chantage que l’on connaît tous qui consiste à opposer la sécurité à la liberté, comme si on ne pouvait pas avoir les deux. Dans cette logique, pour avoir une police forte, il faut lui donner les pleins pouvoirs et se taire lorsqu’elle commet des crimes”.

Je pense pouvoir affirmer que les propos de Kaouther Ben Hania ne concernent pas seulement la société tunisienne, mais beaucoup de situations dans le monde entier. On pense bien sûr aux dérives post 11 septembre aux États-Unis mais aussi à cet “état d’urgence” français devenu permanent et justifiant les pires abus.

La police, censée représenter la sécurité, ne peut être ainsi assignée sur le bancs des accusés pour un acte aussi grave, et de fait le viol qu’a subi Mariam n’aura de cesse d’être dédramatisé, banalisé, quand il n’est pas tout simplement nié. On pense pouvoir l’avoir au chantage, en la perdant dans le dédale de procédures administratives absurdes, en la menaçant et même en la frappant. Et pourtant, la jeune fille naïve et immature des premières scènes, semblant n’être préoccupée que par des considérations de son âge (sa robe, son sac, la soirée, les hommes, la rivalité entre copines…) prend peu à peu de la consistance dans sa détermination à faire valoir ses droits. En refusant de retirer sa plaintes malgré les coups (physiques et moraux), c’est elle qui finit par véritablement prendre le pouvoir.


 

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Le second intérêt du film tient dans son dispositif formel : le parcours de Mariam est représenté en 9 plan-séquences parfaitement maîtrisés et dans lesquels la performance des acteurs est particulièrement notable. L’usage de cette technique cinématographique permet de conserver la durée “réelle” des évènements et invite le spectateur à participer de manière quasi organique au supplice du personnage. C’est sans doute là que réside la véritable énergie du film, car en impliquant ainsi le public, celui-ci ne peut en ressortir que galvanisé. Malgré l’horreur du propos, nous sommes poussés par une énergie vitale afin de faire valoir les droits élémentaires de tout être humain, quand bien même ceux-ci seraient contraire aux institutions.

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