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Billet de blog 18 nov. 2017

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Ouvrir la voix

“Il va falloir lutter”. C’est par cet encart que s’ouvre le premier film d’Amandine Gay, diplômée de Sciences Po Lyon, jeune comédienne militante afro-féministe et LGBT, vivant aujourd’hui à Montréal.

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Ouvrir la voix est, selon le terme employé par sa réalisatrice, “un documentaire de création” : ici pas de parole d’experts, pas d’images de reportage, mais une succession de témoignages de vingt-quatre femmes noires, filmées en plan très serré, qui racontent leur parcours de vie pendant près de deux heures. Le film s’écoute autant qu’il se regarde, car le cadre adopté pour capter ces visages en dit autant que leurs paroles.

Les femmes interrogées y parlent librement de leur condition de minorités, en y apportant toutes les nuances nécessaires pour nous faire sentir l’interdépendance des discriminations : en plus d’être “femmes”, “noires”, certaines d’entre elles sont de surcroît homosexuelles. On y perçoit toute la portée d’un combat afro-féministe, qui n’a pas à choisir entre l’antiracisme, l’égalité des sexes ou la lutte des classes car ces trois motifs de lutte font partie d’un seul et même système.

C’est bien cette dimension systémique qui saute aux yeux en écoutant les divers récits des intervenantes. Des encarts, souvent tirés de phrases prononcées par les femmes elles-mêmes, permettent de suivre le montage du film selon des thèmes variés qui permettent d’englober toute l’envergure d’un vécu : de la discrimination ressentie à l’école en passant par la découverte d’une sexualité contrariée, de nombreux aspects sont ainsi traités. L’une y raconte la réaction de son père lorsqu’elle lui a annoncé vouloir devenir danseuse étoile (“les cygnes ne sont pas noirs”), l’autre y dévoile son expérience amoureuse (pour les Blancs, sortir avec une noire fait partie d’une “expérience”, car les femmes noires ont la réputation d’être des “tigressses”). Les témoignages se répondent et se répètent, démontrant ainsi que, d’une certaine manière, l’intime est politique.

Amandine Gay elle-même ne s’en cache pas : elle est une “auteure politique” : en donnant pour la première fois la parole à ces femmes, elle émet un acte autant militant que créatif. La radicalité de son dispositif formel permet de porter l’attention sur des visages qui ne correspondent pas toujours aux cases dans lesquelles on les a toujours vu. Ainsi, prenant le contre-pied d’un film comme Bandes de filles de Céline Sciamma, on découvre que toutes ces femmes sont diplômées, et éloignées des clichés misérabilistes dans lesquels on les enferme habituellement. Ouvrir la voix combat toute forme d’objectivation et d’essentialisation grâce à la singularité des expériences verbalisées. Dans le même temps, il met en lumière les mécanismes d’un système global de discriminations.

Amandine Gay

Alors oui, il va falloir lutter. Pour Amandine Gay, les choses sont claires : “la société doit faire le choix d’être activement antiraciste”. Son documentaire est un moyen d’agir, ou du moins de provoquer l’action chez les autres. Et son parcours est d’autant plus remarquable qu’il faut noter que le film n’a bénéficié d’aucun subvention publique, le CNC ayant préféré s’écarter d’un projet qui, sur le papier, lui semblait sans doute trop audacieux. Le film n’a bénéficié que d’un financement participatif à travers une campagne de crowdfunding, et des économies des jobs alimentaires d’Amandine Gay. Les difficultés ne se sont pas arrêtées à la production puisque c’est seule qu’elle a du également se battre pour en assurer la distribution. La sortie officielle d’Ouvrir la voix le 11 octobre 2017 est en réalité le résultat d’un combat de longue haleine de près d’un an à parcourir les différentes salles de France pour y organiser des projections destinées à rassurer les exploitants quant à la “rentabilité” du film. C’est cette expérience qui conduit aujourd’hui Amandine Gay à critiquer la logique de entrepreneuriat : elle rappelle qu’elle a assuré le job de productrice, de réalisatrice et de distributrice sans jamais percevoir un salaire pour ces différents postes, y mettant toute son énergie jusqu’à faire craindre pour sa santé, et sans aucun soutien officiel. Alors oui, entreprendre offre un espace de liberté, à condition, tout de même, d’en avoir les moyens et les ressources.

Réjouissons-nous tout de même d’avoir aujourd’hui la liberté d’aller voir ce documentaire, et par là-même de soutenir une œuvre particulièrement salutaire par les temps qui courent.

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