Tout de suite les grands mots...

Juste un cauchemar, juste une fable, une mauvaise fable…

Tout de suite les grands mots !

 

Les réfugiés ? Les exilés ? Les migrants ? Les déboussolés ? Les martyrisés ? Les renvoyés ?

 

Encore un petit effort pour que le flux se tarisse. Vous les gardez, on vous paie. Nous, de notre côté, on surveille les frontières. Des murs, des murs, des clôtures, des fusils, des tirs…   Enfin, le flux s’est interrompu… Y en a presque plus.

De quoi ?

Ben des survivants.

Ah bon ?

Oui, on les a renvoyés.

Où ça ?

Là où l’on ne les voit pas.

Mais, je croyais que là-bas, c’était la torture, l’esclavage. Vous avez payé pour l’esclavage ?

Tout de suite les grands mots.

Non, ils travaillent. Ça ne nous regarde pas. Pas de politique intrusive. Chacun sa part.

Et les autres ?

Quels autres ? Ceux qui ont pris le bateau. Enfin, les canots. Ceux qui se sont échappés quoi. Les autres ?

Eh bien, sur mer, plus de bateaux. Ils se sont noyés. Ils n’ont pas compris que personne ne pouvait plus les secourir. Ils ne nous ont pas crus. Trop tard.

Ils ne savaient pas nager ?

Euh, non, je ne crois pas. Enfin, comme je vous le dis. Trop tard.

 

Pourquoi vous battez-vous alors ?

On ne se bat pas, on est d’accord.

D’accord sur quoi ?

Sur le chacun chez soi. Non, je voulais dire, on a eu raison. Pour les frontières. Pour se protéger et les protéger.

Les protéger ? En êtes-vous sûr ? Les avez-vous vus ? Y êtes-vous allés ? Je veux dire sur place, les voir, les rencontrer ?

Nous avons des rapports, nous avons des gens à nous, sur place. Nous leur faisons confiance. On les a installés, nourris, logés… Tout est sous contrôle. Nous avons confiance.

Confiance ? Confiance en eux ? Confiance en quoi ? En leur capacité à fermer les yeux ? Les vôtres ? Eux ? Ceux qui ne verront plus. Notre monde. Parce que le leur… Voyez-vous. Non, ils ne voient plus parce qu’ils ne sont plus.

Tout de suite les grands mots.

Les grands mots ? Les grands murs qui protègent ? Mais derrière les murs, savez-vous ce qu’il s’y passe ?

Au royaume des aveugles, le borgne est roi. Mais vous, vous n’êtes même pas borgne. Vous n’êtes pas aveugle. Vous jouez les aveugles. Vous effacez le monde derrière les murs. Vous faites semblant. Vous pratiquez le déni. Et vous, vous vous pensez gagnants ?

Mais nous sommes gagnants. Nous avons réglé le problème. De quoi vous plaignez-vous ? C’est l’été, le peuple. Oui, le peuple qui compte sur nous peut partir en vacances. Peut aller se baigner. Peut se faire bronzer. Peut voyager. Oui. Grâce à nous. Grâce à nous.

Non. Grâce à vous, la mort qui rôde.

Tout de suite les grands mots !

Euh, non. Vous avez mal calculé. Les morts, vous ne pourrez les remplacer. Vous le savez ? Les pays comme la France, et encore, c’est pas le moins loti comme pays, ne font plus guère d’enfants. C’est pas un bon calcul ça.

Euh ! Oui. Mais on sera plus riche, non ?

Non. Les pauvres ne sont pas moins pauvres. Au contraire. Mais vous le savez. Vous leur avez tout enlevé.

Tout de suite les grands mots.

Bon, puisque vous insistez. Pour le moment, nous sommes protégés. Les protecteurs sont là. Vous savez bien, les associations caritatives, tout ça, tout ça… Nous les contrôlons aussi. Pour éviter les dérives. Et puis, après, eh bien après, après nous le déluge disait quelqu’un. Je ne sais plus qui d’ailleurs. Écoutez. Vous êtes naïf. Le monde d’avant, c’est fini. Nous sommes dans le nouveau monde. Les gagnants, les perdants. C’est simple à comprendre. Oui, après nous, eh bien, ce sera… libre à d’autres d’en changer. Mais, vous savez, le monde tourne sans nous.

Ah bon ? Sans nous ?

Oui, c’est le sens du déluge quoi. Après nous le déluge.

Vous voulez dire Louis XV ? Charles De Gaulle ?

Peu importe. Ce que je dis c’est que nous avons paré au plus pressé. Le déluge, ce n’est pas forcément demain. Mais tout a une fin.

Mais c’est aujourd’hui que l’on prépare demain.

Ah ! vous et les grands mots, franchement.

Franchement ?

Franchement, vous êtes des irresponsables, d’incurables lâches, fossoyeurs de notre humanité.

Ah non. Je ne peux vous laisser dire ça.

Nous prônons haut et fort le respect de nos anciens, le respect des lois, le respect, le respect, le respect…

Le respect de la parole donnée, le pour et contre, en même temps.

Juste une question d’équilibre et de nuances.

Non, non, non…

Juste une farce, une mauvaise farce, voyez-vous. Non, on ne veut plus voir. On ne veut plus de cette farce. On va se révolter. On va se bouger. On va réfléchir. On va, on va…

Pauvres de nous ! C’est juste un cauchemar. Mais oui, nous allons nous réveiller.

Un cauchemar ?

Tout de suite les grands mots…

 

 

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