En tête de pensée. Pour les autres.

Le pouvoir de dire, d’exiger, en lieu et place de l’autre, en l’absence de l’autre. Ces mots, ces idées si souvent répétés, martelés jusqu’à s’imposer en absolue vérité. Quand l’humain est avant tout un coût à évaluer. Que reste-t-il de sa liberté d’être et de pensée ?

Les idées, celles des autres, que l’on s’approprie, à force, par force, à raison ou déraison, ne sont pas nos idées. Ne sont pas vos idées.

Juste des emprunts, à court terme. Au terme du moment, présent.

Du moment qu’elles prennent l’air de nos convictions. Les idées. Du moment qu’elles nous cachent, aux autres. Des autres. Du doute, du vide, de l’inconfort de l’inertie et du manque de temps, d’espace, pour réfléchir.

D’être là sans savoir. Sans pouvoir. Ni entendre, ni comprendre.

Écouter. Imiter. Acquiescer. Renoncer.

Que d’urgence et précipitation, l’air de ne pas y penser, à imposer la pensée. De l’autre. La pensée de l’autre à répéter. Remplacer celle qui n’a pas eu le temps, par notre esprit, de se former, de s’énoncer. S’accommoder de l’usage intempestif des mots. Usés. Rénovés. Vidés. Mots savants. Mots techniques. Mots des forts. Des forts en tête.

En tête de pensée. Pour les autres.

Les phraseurs, en ce monde, sont légion à gonfler le torse et la voix pour se donner raison, pour faire entendre raison. Il aura suffi de quelques mots, bien lourds et bien pesés, à forte teneur en émotions pour que les auditeurs, admirant cette ferveur, les avalent en toute confiance et soumission ?

Oser dire, oser affirmer, oser, oser… Oser se montrer. Oser accuser. Oser dénoncer. Imposer. Commander. Décider.

Pour les autres ?

Les discours se nourrissent des mots des autres. Interchangeables. Qui se répètent, se contredisent mais… En s’appuyant sur des constats. Là, aucun besoin de réfléchir. D’une simplicité enfantine, faire les gros yeux, répéter.

Non, pas simples, pas claires, ces idées.

Des idées déguisées, argumentées, en dossiers. Des analyses toujours tronquées, faussées. Des constats-idées. Ne pas développer. Surtout pas. Les constats. Les difficultés. Que l’on comprend ? Que l’on méprise, en mots-jugements d’avant. Du présent. En mots durs pour l’après. Votre futur.

Des mots clés, des mots valises, des mots cibles, des mots passe-partout et passe-plats. Des mots qui uniformisent la pensée. Des mots qui doivent donner à entendre que tous peuvent et doivent comprendre. Le même sens. L’important, c’est de sentir. Ressentir les mêmes émotions. La même conviction. Sur les mêmes mots, les mêmes images, reconduits, transposés, rappelés, exposés jusqu’à satiété. Jusqu’au vide. Jusqu’au trop plein. Qui empêche de penser. D’avoir sa pensée.

Les classes moyennes. Ne sont plus moyennes. Moyenne basse. En voie d’appauvrissement. De disparition. Le peuple. Le peuple enfant. Populaire. Populisme. Délaissé. Oublié. Manipulé. La culture. L’Histoire. La fierté. La gloire. Les hommes de la nation. Les grands hommes. Les grands chefs. Les grandes dates. Les grandes victoires. Les grandes conquêtes. Les grandes guerres. La guerre. La guerre. Les entreprises. Qui ferment. Qui ouvrent. Qui embauchent. Qui débauchent Qui pleurent…Les gens. Les diri-gens. Les entre-gents. Les petites gens. Les gens de peu. Les gens de rien. Les moins que rien. Ici, là-bas. Les gens pour rien.

Question d’outils. Les outils ? Quels outils ? D’experts, en réparation, production, régulation, dérégulation, jugement, répression

Où réfléchir ? Qui peut réfléchir ? Qui peut prendre ce temps ? Qui peut de tous ces discours s’affranchir ? Qui peut ou veut encore de ce trop plein se prémunir ?

L’impuissance. L’impuissance et l’écrasement. De la pensée.

Par ceux qui pensent en votre absence. Par ceux qui pensent en arrogance, suffisance, condescendance assumées.

Le pauvre coupable de sa pauvreté. A être assisté, ou pas, en perd sa dignité. En chiffres comptables, à peine, il pourra, sans pouvoir le contester, encore exister. En toute précarité.

Les moins pauvres, les moyennement pauvres, sans le savoir, à payer d’avantage, sont devenus des nantis. A maintenir en tremblant, cet entre deux, pour tenter le haut, tirés vers le bas. A craindre de s’approcher trop près des plus démunis. Les encore vivants, en survivance ou en oubli.

Les riches, les riches ? Rien à en dire. Ils sont riches. Admirablement riches.

 

Quand les humains, les plus communs, les plus nombreux, deviennent des idées, pour les autres. Une abstraction. Une addition. Une soustraction. Une valeur ou une perte, marchandes.

Qu’à votre naissance vous coûtez, qu’à travailler vous coûtez, qu’à vieillir vous coûtez, qu’à mourir vous coûtez. Vous coûtez, vous coûtez.

Certains plus que d’autres. Logique comptable et implacable.

L’humanité, réduite aux coups de butoir financier et meurtrier ?

Réversibles les idées ? Oui. Double sens contre sens unique. Au moins.

Souvent caché le vrai sens. Le sens vrai. A peine.

Se méfier de celles qui sont imposées. Les idées. Les retourner en leur contraire ? Les examiner ?

Penser par soi-même. Ouvrir le sens. Annuler cette perversion des mots qui s’énoncent en absolue vérité. Annuler ce déterminisme mortifère.

 

Les orages, les ouragans, les feux, les guerres… se chargent d’éliminer, de tuer, de ravager les terres, les continents. Pertes d’argent, coût des réparations. Plus impressionnant, plus intéressant que la perte des humains. Des chiffres s’alignent, rien que des chiffres, des calculs, de la dépense colossale à venir. Magnifiques et sidérantes images du désastre. Paysages de cinéma. En boucle sur les écrans. Jusqu’au prochain naufrage…

Réfléchir, analyser, prévenir, anticiper ? Non.

Réversible le temps ? Non.

Réversible la vie ? Non.

Notre bien le plus précieux, notre libre arbitre aussi fragile puisse-t-il être. Notre liberté de pensée, aussi malmenée puisse-t-elle être. Une vigilance de tous les instants.

Pour rester en vie, pour rester digne, pour rester humain. Oui.

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