La couleur et les gilets

Si la couleur allume les ferveurs, les révoltes et les légitimes clameurs… Si les couleurs pouvaient…

Si la couleur allume les ferveurs, les révoltes et les légitimes clameurs… Si les couleurs pouvaient…

Les gilets protègent, sont faits pour protéger, du froid, sous un manteau… Il sont portés à même le corps et font corps. Il suffisait d’y penser. Les endosser au-dessus des manteaux. Pour être vus, reconnus.

Le jaune, le fluo, le marqueur des porteurs de couleur, d’une couleur de qui se ressemble peut s’assembler, de qui se rencontre, peut se compter, en nombre…

Rendus visibles les invisibles, rendus vivants, les insignifiants, rendus loquaces les miséreux, les silencieux…

Sous le gilet, la diversité, humaine, généreuse ou belliqueuse, fraternelle ou ombrageuse. La diversité humaine. Le jaune se déploie, se nuance et se cherche, se critique, se peaufine, se radicalise et se pacifie.

Mais si le gilet protège, le jaune inquiète. Le jaune. Il indispose et expose les corps, non plus au froid, mais aux coups bas, aux coups tordus, aux coups fatals.

Il y eut l’orange puis le jaune et, peut-être… Sait-on jamais, le vert.

D’autres couleurs ? Non, le brun, le noir, le gris… S’abstenir.

Ne pas assombrir cette vague de révolte et d’espoir. Qui fut portée, il y a peu et qu’un sursaut de courage aurait pu. Si le feu avait pris, si d’autres n’avaient, sans état d’âme, préféré l’éteindre en un silence offensif plutôt qu’en simple réflexe d’humanité.

Oui, déjà oubliés les gilets orange, les gilets sauveteurs, les gilets en mer, les gilets de l’espoir, du solidaire…

Oui, déjà oubliée la couleur flamboyante, en nombre de noyés, de migrants, de morts et de survivants, devant le Sénat à Paris, en gilets déposés. Ont-ils émus nos gouvernants ? Ont-ils bougé les lignes de l’indécence organisée autant assumée que niée ?

L’orange a pâli, l’orange s’est épuisé, estompé dans les brumes de l’oubli. Il suffisait d’attendre… En parfaite lâcheté.

Et puis, la couleur, en jaune s’est convertie. Jaune d’or et bouton d’or, petites flammes au cœur de l’hiver et de la colère. Contagieuse couleur, de l’éternel printemps, de l’indomptable énergie de vie et de survie ?

Le jaune bourdonne, le jaune s’abîme, plie mais ne rompt pas, le jaune. Trop voyant le jaune. L’orange et le jaune sont la chaleur. Du soleil ? De l’humain aussi.

Mais quelle couleur viendra apaiser l’incandescence de nos en-vies, de la juste revendication du mieux, de l’équitable, du raisonnablement humain ?

Les murs… Des murs, pour se protéger. Des palais, des dorures. Des murs de violences par les armes, les forages, les massacres… Au nom de quels délires obsessionnels du pouvoir absolu ? De s’inventer un monde à sa mesure. Qui ne peut tenir que dans la violence jusqu’à la destruction.

Mais les murs, si la terre tremble… Et elle tremble déjà. Pas assez ? Pas assez fort pour l’entendre ?

Après moi le déluge… Mais il arrive, il est là… En froid dur, en incendies, en ouragans, en tempêtes, en affaissements et glissements, en inondations…

D’une marée de gilets, orange, jaune, vert… L’assaut de révolte, haut en couleurs, serait-il encore en mesure de…

Déplaçons les murs, ajoutons les renforts, mâtons les dissidents… disent et se disent, en inévitable paranoïa, les hommes forts. Forts ? La force du pouvoir, le pouvoir en force.

Forte tête, disait Jean (Gabin) dans Quai des brumes.

Embrumés, en noir et blanc et sans couleurs ? Les hommes forts ?

Si, du rouge, le rouge du sang, la couleur invisible, que portent, en toute indifférence et impunité, les hommes forts.

 

 

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