Le temps ennemi ou ami ?

Prendre son temps, donner de son temps, perdre son temps, gaspiller son temps, se priver du temps… Se donner le temps, écouter le temps… Savourer le temps. Pour oublier ou aimer la vie ?

Un instant vécu n’est pas un instant perdu.

Au nom de quoi serait-il perdu. Devrait-il se perdre.

Pour qui ? Pour quoi ? Pourquoi ?


Ceux qui ne savent, ne savent plus, ne peuvent plus prendre le temps. Juste un petit temps pour attendre que la page se tourne. D’un livre, d’un doute, d’une question, d’une respiration. Ceux-là ne savent pas, ne savent plus, ne peuvent plus savoir ce qu’est la vie. N’ont plus le temps de sentir la vie. Ne savent pas entendre, écouter ce qui se dit, ce qui se vit. Vite, vite, s’en aller, d’un point à un autre, courir, courir. Après quoi ? Derrière le temps ? Devant le temps ?

Mais le temps va plus vite encore. Faussement mesurable ce foutu temps. Être à l’heure. A l’heure de quoi. Des rendez-vous qui coupent le temps, le saucissonnent, l’élargissent en mesures impératives, inconstantes ou constantes.

Il était une fois… Le temps d’une vie, d’une vie d’humain contemporain. Contemporain, vraiment ? Et l’avant, comme hier, avant-hier…

L’avant du contemporain, c’était aussi du contemporain. Juste une autre version. Du temps, du temps plein ? Faut-il s’en souvenir ou le regretter ? Faut-il s’en plaindre ?

Dans ce grand hier, quand on aimait, son métier, sa femme, ses enfants, ses amis. On disait, on se disait que l’on ne pouvait qu’aimer en jeunesse, en libre temps de jeunesse. En maturité, en responsabilité, c’était, l’un d’abord, l’autre, si possible. Hiérarchie du temps. Temps rétréci.

On disait, on espérait, on pensait que l’un ou l’autre pouvaient attendre, qu’ils allaient comprendre, qu’il fallait bien que la vie soit remplie, soit pleine, en vaille la peine…

Comprendre, accepter la vie telle qu’elle est. La vie entière à travailler. Pour les autres, pour le bonheur des enfants, pour l’avenir. Qu’ils grandissent, qu’ils deviennent, en mieux, en plus confiants, en plus vivants ?

Il était une fois… Le temps de l’ancien contemporain. Le temps des femmes, de la femme qui avait appris, qui devait, qui se devait, dans son temps vide, alléger le temps de l’autre, faciliter le temps plein, chercher le temps, pour les enfants, pour le mari qui n’avait plus de temps. Pour elle. Pour eux. C’était elle qui donnait le plus, de son temps, de son invisible temps. A regretter ?

L’invisible, l’indivisible qui n’aura durer qu’un temps. Un autre temps contemporain. Plus équitable ?

Un temps de partage du temps, entre homme et femme, pour plus de temps. En douce illusion du plus, du mieux, pour eux, pour les enfants à naître, si l’on a encore le temps. Les enfants qui devront occuper leur temps. Occuper, occuper le temps. Pas le temps de se poser non plus, les enfants. Les actifs enfants, les impatients, les futurs mangeurs de temps.

Qu’en feront-ils de ce nouveau temps ?

Grandis trop vite ces enfants-là. La tête pleine ces enfants-là. Qui ne veulent plus avancer en courant, ces enfants-là. Pourtant ils courent, ils courent après le vide, les places à vide, les places qui sont et ne sont pas et dont ils ne veulent pas. Ont-ils encore le choix ? Tous ?

Le temps du plaisir, le temps du désir, de se faire du bien, qui nous tient dans l’humain. Que devient-il ? A oublier ? Trop fleur bleue ? Déjà fané le bleu ?

Devant eux, le temps perdu qui ne se rattrape plus, le temps qui manque.

Qui manque à la femme qui court, court d’un point à l’autre, qui court après le temps des horaires. Des horreurs. Des erreurs.

C’est la langue qui fourche ?

Ces mots douleurs qui se suivent et se ressemblent. Le mari, les enfants, les parents, les grands-parents, les amis. Les amis, les amants, les amantes, les aimants, à qui l’on dit que l’on n’a plus le temps. De se voir, de se dire, de se rencontrer.

Sur les voix du clavier, pour gagner du temps.

Ce temps d’une vie qui s’enfuit vers le temps long, le temps vide… Des sans vie, des sans abris, des sans le sou, des sans papiers, des éclopés, des fatigués.

Ce temps d’une vie qui s’enfuit en urgence avant même d’être goûté, consommé.

Ce temps des colères, des guerres, des pillages, des crimes et des destructions.

Ce temps gaspillé pour des vies ravagées. Ce temps donné à la mort plutôt qu’à la vie. Ce temps d’inhumanité.

Le grand donneur de temps s’est-il fourvoyé ?

N’y a-t-il plus que des machines à broyer le temps ? Pointeuse électronique ou mentale du dérèglement de nature et d’humain ?

Faut-il revenir aux horloges dont on pouvait, à la main, bouger les aiguilles ?

Mais a-t-on vraiment besoin d’une horloge pour redonner du sens au temps ?

Peut-on encore écouter les battements du cœur ?

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