Nous voulons et nous ne voulons pas

Le je contre le nous. La peur du nous. Qui peut manger les je. La peur du je. Si vulnérable en solitude. Imposée. Subie.

A trop s’agiter, à trop obéir, à trop s’endormir devant le trop plein de tout… A en perdre les vertus du silence, que l’on pouvait chercher avant qu’il ne nous soit imposé. A ne plus éprouver la conscience du vide, de notre infiniment petit…

Le je contre le nous. La peur du nous. Qui peut manger les je. La peur du je. Si vulnérable en solitude. Imposée. Subie.

Nous voulons et nous ne voulons pas.
Que le temps s’arrête, pour souffler, pour penser, pour réapprendre le goût des plaisirs que l’on disait simples. De la conscience aiguë d’être là, que c’est précieux d’être là, que le souffle d’une respiration, c’est le souffle de vie, d’une seule vie, pas une de plus. Une seule dont nous sommes, en partie, responsables. En partie seulement. Quand l’heure d’arrivée, au bout du chemin, long ou court, ne nous est que rarement donnée. Faut-il que la sonne cloche, quand tout cloche… En silence de vacarme. Pour que l’on se souvienne de ce temps compté et décompté ?

Les je des nous, par les armes et la faim, la douleur et la terreur, à genoux, devant nous. A nos portes, à nos trottoirs, à nos rues. Trop tard. Oubliés, enfermés, condamnés. Isolés. Trop tard pour l’avant. Les comptes et décomptes se sont déplacés. Pour l’après en béance de l’attente. En silence imposé.

Le printemps est là, pourtant.

Les bourgeons mûrissent, le vert tendre des premières feuilles saupoudre les branches des platanes. Effacent progressivement leur nudité hivernale. Le soleil, effrontément, annonce les beaux jours. Les beaux jours…

Les beaux jours. Il faudra les vivre en soi. Pour soi, pour nous.

Ouvrir nos portes, nos cloisons, nos esprits. En force de nos imaginaires. En force de vie. En je solidaires.

Mon premier désert. Désert de cailloux. Immensité de cette mer de cailloux. Rien. Rien que des cailloux, à perte de vue.Un silence envahissant. Angoissant et apaisant. Angoissante cette solitude d’éternité. Apaisant de se sentir caillou parmi les cailloux. Le je, le nous tout à fois. Toujours en moi.

Mon deuxième désert, au bout du monde, à deux. Paysage sublime. Nature luxuriante. Pas une habitation. Pas âme qui vive. Une eau limpide d’un ruisseau. En fraîcheur printanière. Pas un mot. Entre nous.

Les clapotis de la ligne du pêcheur. Un mur de silence. Solitude subie. Fuir. Mais où. Dans le bush, dangereux et accueillant. S’enfoncer parmi les lianes tissées de mousse vert de gris, se noyer dans les feuillages exubérants, à ras du sol. Une noyade inconsciente dans cette atmosphère chaude et humide, d’une paix nimbée de lumière. Irréelle. Se laisser envelopper, sans résistance… Mais l’obscurité soudaine, fermant une à une les arcades feuillues, il a fallu courir, courir jusqu’aux abords de la forêt. Vertige du risque. Illusion de liberté. Échappée belle.

Les mots sont revenus. La présence humaine. Le je de l’autre. Qui ne s’oublie pas.

Mon troisième désert. Fugace. Toujours en terre étrangère. Là où les repères sont gommés. Où tout se ressemble puisque rien n’est connu.

Ni la langue – ou bien à peine –ni la connaissance de la ville. Les bâtiments ont la même hauteur, les routes suivent le penchant naturel des accidents du relief. Elles montent et descendent. Elles montent et descendent, sans fin. Perdue. Perdu le nord, perdu le sud, l’est, l’ouest. A qui se fier. Pas le bon bus. Non. Mauvaise direction. Mauvaise destination. Et, à cette heure tardive, les centres urbains sont déserts. On y vient pour travailler, pas pour y vivre. Fermés les bureaux. Fermées les vitrines. Vie suspendue. Temps suspendu.

Devant moi, enfin, quelqu’un. Mais qui semble me fuir et résiste à m’écouter. Française n’est pas un passeport. N’est pas un sauve-conduit. Être une femme non plus. Mais c’était un couple. Qui, comme à regret, m’a finalement entendue. M’a conduite à rattraper ce foutu bus, le bon, celui que je n’avais pas vu. Ouf !

Cette impression d’un miracle d’arriver à bon port. Là où, devant les regards ahuris, ma seule faute fut de m’être adressée à la mauvaise couleur. De peau. Un autre désert s’annonçait, en silence. De ces silences, comme un brouillard têtu, rarement levés.

Mais là où je suis. Au chaud. Abritée. Une vue sur le Rhône, baigné d’un soleil printanier. Quelques passants, sur le pont. A bonne distance. Quelques promeneurs, sur les quais. Toujours en consignes respectées. Petite ville en pause dominicale ? oui. Qui se protège et nous protège.

A soigner les je et penser le nous.

 

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