Je me permets... Puisque les mots sont encore là.

Ce sera, sans aucun doute, m'étais-je dit. Mon dernier billet. Ma dernière envie d’écrire… Pour m’épargner cette désagréable sensation de jeter au large, au vent, les mots… Tout en écoutant, pourtant, ceux des autres.

Je me permets… Ou j’ose ?

Je me permets. Ce glissement vers un oui, très clair, ou un non, tout aussi clair.

Je me permets d’affirmer qu’il devient insupportable de lire, d’entendre, de lire et entendre, encore et encore, ce « Les français, les lesbiennes, les trans… Les féministes, les étrangers, les réfugiés, les artistes, les … » Rarement positif, ce qui va suivre…

Qu’est-ce que Les ? Un fourre tout, une masse indistincte – d’ailleurs, c’est bien de cela dont il s’agit, de l’indistinction- où l’on peut, à loisir, dénoncer les excès, les dissensions, les valeurs si contraires aux nôtres ? Aux nôtres ? De qui parle-t-on, sinon de soi. D’un soi camouflé dans cette masse informe où ces «autres » invisibles, qui la composent, ne peuvent qu’être de notre avis, notre avis, celui du moi-je, bien dilué et bien présomptueux. Le Je qui vaut le tout. Et parle pour le tout.

Parfois questionné, parfois seulement. Le plus souvent applaudi. Il y a bien d’autres Je qui font le tout, non ? Peu importe. Alliance éphémère des moi Je. Victoire !

Quelques citations, de mémoire : les français veulent rester français. Il n’y aura aucun développement, aucune précision. Pourtant, sans risquer l’interprétation abusive, ne pourrait-on y lire La France aux français ? Qu’est-ce qu’être français ? Qui peut se revendiquer d’être français ? Vaste, vaste sujet. Un(e) réunionnais(e) est-il français(e) ? Un(e) Canaque (du peuple Kanak) est-il français(e) ? Etc. Perception ? Légalité ? Illégalité ? Ah oui, les papiers. Mais, y compris les papiers… Perception ? Un seul modèle ? A dessiner peut-être ? A afficher aussi ?

Mais qu’est-ce que cette peur, cette angoisse de ne plus être français ?

De ne plus être un homme ou une femme ? De ne plus être. A ce point ? A ce point, se sentir fragilisé(e) ? Par l’autre qui ne nous ressemble pas ? Parce que pauvre ? Parce que d’un pays que l’on ne connaît pas ? Parce qu’on ne sait jamais… Il pourrait. Il pourrait quoi ?

Enfermés qu’ils et elles sont dans ces misérables CRA, centres de rétention administrative. Je n’ose imaginer ce que l’on en dira plus tard, avec d’autres générations.

Terrifiant projet que celui énoncé en Une du journal. La Grèce construit des camps pour isoler les réfugiés. Financement européen, accord des pays. Accord des populations ? Et puis des murs… Et du contrôle… Et de l’isolement. De ces « pestiférés » ?

Mieux que la chasse à l’homme du côté de Calais ? Une industrialisation de la mise à l’écart de cette masse humaine des réfugiés. Y pense-t-on ? Y pense-t-on à cette édification dite propre, fonctionnelle et symboliquement effrayante ? Aucune mémoire de ce qui fut déjà ? C’est donc la modélisation de la rétention d’humains. Sera-t-elle copiée ?

Et puis celles et ceux qui ont réussi à construire un bout de vie mais, épée de Damoclès toujours suspendue, la "tolérance" à résider n'est que provisoire. Expulsion. Trahison de l'espoir. Au nom de la loi.

Il y aurait donc les non français qui empêchent cette unité, cette intouchable francité, en péril, en menace d’être divisée, altérée. Altérée. Bizarre ce mot qui contient l’autre. L’autre ? Cet ennemi non nommé ou clairement nommé ou à peine ciblé ?

Les non français, en France, sont-ils des humains ? Oui, dans leur pays. Non ? Si. Autre citation, même partielle, mais tant répétée. Pays en guerre, souffrance de malnutrition, tortures, prison… Et ? De fait, humain ou français ? Drôle de question. Devant, derrière, les murs, les frontières ? Humain ? Sentiment d’humanité ? Sentiment. Ah ! Les sentiments. De fraternité ? Qu’est-ce à dire ? Que dire… Face à nos réalités… Cette impuissance ! Qui ne devrait pas être. Non.

Les femmes. Les hommes. Attention, danger. Libérer la parole des femmes est une atteinte à la dignité (ou à la puissance masculine ? Tellement tolérée ou admirée. Ah ! Les hommes forts !).

Le moi, le tout ? Douleur de l’introspection, des accusations ? Des remises en cause ? Coupable d’être un homme ? Moi, l’homme bon ? La femme admirable, dévouée… ? La vraie ? Sinon, des hommes en jupe ? Il faut donc ajouter, avec ou sans humour, pas tous les hommes, non, pas toutes les femmes, non. Est-ce que ça calme ? Non. Un peu ? Peut-être. Pas si sûr. Inquiétude, là, au fond. Pourtant, les questionnements s’adressent à l’humanité, composée d’hommes et de femmes. Féminisme. Masculinisme ? Féminité, masculinité ? Virilisme ? Juste interroger. Lutter contre les violences. Les femmes et les enfants d’abord. Oui. Encore oui. Non pour les sauver. Non. En tristesse, en horreur. Grave, moins grave, un peu plus grave, selon les âges ? Cauchemar des silences.

Et si certains hommes se sentent concernés, c’est qu’ils ont dépassé le moi-je. Ils savent, aussi bien que les femmes, à quel point, cet odieux système (oui, système, oui) prédateur, criminel, en guerres, pas en guerre, toujours en guerre. Plutôt qu’assumer et interroger son impuissance derrière la puissance, tuer la vie. Faut-il ajouter des exemples ?

Inutile de clamer pour certains, qu’ils sont si et si… exemplairement bons. Inutile, vraiment. Les vrais savent ce qu’il en est. Ils savent, sont aux côtés des femmes et des enfants. Les enfants, au féminin et au masculin.

Alors, alors, les moi-je, déguisés en hommes, femmes, tentent et re-tentent d’accuser non pas les femmes mais la femme dont ils ont eu à souffrir, La femme idéale à laquelle ils ont cru et qui les a tant et tant déçus. Fantasme. Croyance. Éducation. Les femmes ? Ma femme ? Mes femmes ? Mon homme…

Pourquoi réfléchir ? Pourquoi écouter ? Pourquoi lire ? Oui, Pourquoi ?

Non, nous n’appartenons à personne et personne ne nous appartient. Jamais. Seuls la confiance, le respect, nourrissant la relation affective, tiennent ce lien toujours à enrichir et à renouveler. C’est fragile ? Oui. Comme le fil de la vie. Sacrément bien transgressée cette confiance, non ? Si. Mais, tant de silences… Et de dénis.

Moi Je ne suis pas dans le tout ? Moi Je vaux le tout ?

Oui. Je vaux. Mais je ne vaux pas le tout. Je suis un, une, dans le tout. Je m’y noie ? Non. J’y suis. En conscience. En désir de vie. Je lève les yeux et, devant moi, la nature m’oblige. La fissure d’une pierre n’empêche pas la fleur de chercher son chemin et d’éclore.

A quel moment sera-t-on capable de ne pas confondre le Je et le nous, le Je et le tout. Ou, plutôt, à quel moment saura-t-on faire la différence entre un discours politicien, manipulateur d’opinions (pas de soucis, l’armée des communicants est active, opérationnelle, extensible à souhait), et la réalité, plus complexe, plus humainement délicate à aborder, dans ses contraintes et contradictions, ses espoirs d’émancipation, de liberté d’être et de penser, d’implications à la survie de notre humanité.

Tant à faire, tant à défaire, tant à inventer…

Se battre, toujours, résister… Jouer de l’intelligence, de l’ouverture d’esprit, de la connaissance, en silences actifs, comme une vague immense, humaine, qui soulèverait la force de vie contre celle du désastre en cours.

Pathétique et insultante imagerie que celle offerte à toutes et tous, en royale opulence théâtralisée, des jours heureux.

Ce sera, sans aucun doute, m'étais-je dit. Mon dernier billet. Ma dernière envie d’écrire… Pour m’épargner cette désagréable sensation de jeter au large, au vent, les mots… Tout en écoutant, pourtant, ceux des autres.

Fermé. Oui. Douloureux à écrire, il fut. Ce billet. Mais, l’actualité et ses temps longs, se jouant des temps courts… Alors, j’ai osé, l’ouvrir au partage. Puisque les mots sont encore là.

Septembre, en sa lumière déclinante, adoucissant les angles, m’aura apaisée ?

Ondulations du feuillage. Des arbres. En touffes arrondies, sombres ou tendres, de vert sculptées. A dessiner l’horizon très haut sous le ciel. Filets blancs s’étirant sur le bleu azuré. Même si c’est un leurre... En déplaçant le regard, la conscience cherche les nuances. Cherche à éviter les coups foireux. De la haine mise en spectacle.

Impossible de porter sur soi, toute la douleur du monde. Il faut des respirations, il le faut. Loin, très loin du bruitage infernal de la course aux petits chevaux de bataille électorale. Qui évite l’essentiel, de nos vies. Décalage. Tant de décalages !

Question existentielle ? Question du sens. Tellement dénaturé. Le sens.

Prisonniers qu’ils et elles sont, de leurs discours, à tenir une place, de victoire. A ne plus savoir ni écouter, ni penser. Puisqu’il faut gagner. A tout (s) prix ? A quel (s) prix ?

Celui de nos vies... Ne l'oublions pas.

 

 

 

 

 

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