La parole libre, la parole qui libère…

Qui libère qui, quoi, de qui, de quoi ?

Comment ? Des articles, des mots, des articles, des mots, sur Mediapart ? Trop, c’est trop ? Qui parlent des femmes, de harcèlement, de violence, du déni de ces violences, du manque de protection, juridique, sociétale, du manque d’attention à l’autre, de dénonciation de ces manques…

Que de précipitation pourtant, à juger, à faire valoir son droit, à accuser, le journal, les journalistes, les femmes… Qu’il y aurait d’autres sujets à traiter. Jamais assez complète la liste ? Insupportables tous ces « drames de l’intime » à soulever… Sentiment d’impuissance. Sans cesse sur le métier ?

Mais savez-vous que si les paroles de femmes, dans ce monde en climato-sceptique défensif, dans ce monde en guerre, contre les pauvres, les plus silencieux, les presque morts, d’usure, de fatigue, de maladie, en guerre contre ceux qui pensent différemment, en guerre contre les ethnies qui ne conviennent pas à l’idéologie dominante, ou aux discours des églises dominantes, en guerre… A se demander s’il faut ou non relancer les armes nucléaires. A se demander s’il faut investir pour des voyages sur la lune, y déceler le futur possible des nantis qui confondent la science fiction avec la science, le rêve d’une vie éternelle, d’une jeunesse éternelle avec la finitude de l’humain, avec le sens de la vie…

Savez-vous que si vous entendiez ces paroles libérées, toutes ensemble, vous devriez vous boucher les oreilles, de toutes ces horreurs subies, sur les femmes, devant les hommes, par les hommes. Et les enfants. Oui, les enfants…

Savez-vous que là, vous seriez silencieux, d’un silence de plomb, plombés jusqu’au tréfonds de vous-mêmes.

Comment est-ce possible ? Alors que si peu… Devant tant de souffrances tues. Si peu se révèle, compte tenu de l’immensité de ce désastre. Comment est-ce possible que l’on entende, en parole libre, ces faux justiciers, s’offusquer, se plaindre, chercher la faille dite de rééquilibrage de la faute, revendiquer la présomption d’innocence, comme si, comme si l’homme, celui qui écrit, celui qui dit, haut et fort, était lui-même attaqué. Vite, précaution d’usage. Pas tous les hommes. Pas toutes les femmes, non plus.

Comme des enfants gâtés, l’on revendique sa part. L’on revendique son savoir. D’être là le premier. Prem’s ! D’être là, absolument là. Comme un chahut d’élèves à s’énerver, à lutter pour sa place. Le sujet dont on parle ? C’est de l’écrit et l’on entend ces cris. Qui peuvent blesser. Et celles et ceux qui tentent d’apaiser… Ignorés. Petite pause et la prose invasive et colérique reprend. Pas grave. Oublié, effacé. Jusqu’au prochain billet pour ceux qui n’aiment pas le sujet mais qui seront là, absolument là.

Susceptibilité des égos centrés. Privilège d’être là. Privilège ? Oui. Responsabilité de la parole qui dit cet autre qui n’est pas là.

Précaution d’usage, là aussi. Non, pas tous, pas toutes. Non.

Et pendant ce temps, le déni des massacres se poursuit. Le décompte se poursuit. Face au réel, du monde, ridiculement petit, ce décompte. Et tout autant dramatique. Puisqu’il faut, encore et encore le dire, mettre sous les yeux, ce constat. Accepter l’existence de cette violence.

Défaire ce déni. Se décentrer. Et réfléchir. Se poser les questions, à soi. Comment se les poser, ces questions. D’émancipation. Privilège de celles et ceux qui ont le temps, la disponibilité d’esprit, pour le faire. Honnêteté intellectuelle – et morale. Responsabilité de la parole dite et écrite.

Oui, il en faut du courage, pour réveiller la mémoire des violences subies. Laisser remonter les émotions si longuement tues. Que le corps reçoit comme un effondrement. Pour enfin se redresser, la tête haute.

Momentanément, le silence, l’oubli, protègent, en enfermant. Momentanément. Le temps qu’il faudra…

Quand la parole se libère enfin, l’on sait qu’il tue, ce silence.

Qu’il pouvait tuer, qu’il a déjà tué.

La parole qui libère ? Une parole qui cherche le chemin de la liberté, de soi, du respect de soi, d’être tout entier ou entière. Vivant(e).

Et le déni, le plus souvent en camouflage de suspicions suggérées, est une offense supplémentaire, renvoyant les victimes au silence de la honte venue de l’inadmissible culpabilité.

 Un monde de silences... Ces cris que nous n'entendons jamais.

 

 

 

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