La sorcière, c’était moi…

De porte en porte… Ouvertes, fermées, claquées. Petite sorcière mal aimée, petite sorcière bien aimée. Moi seule, le savais.

De quoi avait-elle peur la grand-mère. Qui parlait beaucoup, dans une langue par moi inconnue.

Une langue bien à elle, venue des pays traversés, habités… Où il avait fallu s’adapter, ne serait-ce que pour en assumer le quotidien. Et, croyez-moi, il fallait être sacrément polyglotte pour la comprendre. Imaginez. Votre langue dite maternelle, vous est interdite. Vous apprenez, par ci par là, la langue de l’autre et hop, vous repartez. Ailleurs. Une autre langue. Vous tentez, vous essayez. Et hop, un autre pays. Une sacrée foutue bonne créativité qu’il fallait, pour inventer sa propre langue, avec tous les mots appris, en une seule phrase. Enfants, nous savions même l’imiter, lui répondre dans sa langue inventée. Il en résultait quelque chemin de compréhension et, surtout, d’incompréhension. Et des fous rires aussi. Avouons-le. Qui la mettaient en colère. Fâchée, la grand-mère, en claquant la porte !

Mais, le mot sorcière, en français, ça, elle savait. Elle savait le dire. En accidents de rencontre. Elle, ouvrant la porte, pour entrer. Moi cherchant à l’ouvrir, pour sortir. Ce nez à nez ! Tant de fois répété. Comme s’il y avait eu un esprit malin pour nous mener à ce face à face sonore et brutal.

Cette frayeur devant moi, ce recul du corps. Ce cri ! Sorcière ! Toi pas belle. Ou bien, venu des pays d’avant, avant… Tzigonka. Phonétiquement, bien sûr. Que je n’ai jamais oublié.

Pourtant, pas de chat noir à l’horizon. Mais qu’est-ce que j’avais bien pu lui faire, à cette grand-mère pour qu’en ma présence, elle me fuit, m’épie, et me jette ce drôle de regard, celui que l’on dit de travers. Sait-on jamais… Le mauvais œil !

Mais non, elle dit ça mais ne le pense pas. C’est parce qu’elle te trouve belle. Répondait la mère. Ah oui ? Ça alors !

Mais si. Les enfants sont têtus et veulent savoir… Ce qui se passe derrière ces petits yeux bleus. D’un bleu ! D’outre mer. Sur des pommettes roses, bien rondes, pas trop ridées. Mais une petite pomme, quand même, cette bouille de grand-mère, avec son chignon bas, noir et lisse. Que j’aimais, quand même. Quand elle refaisait ce chignon, qu’elle lâchait ses longs cheveux noirs jusqu’aux reins, que d’un tour de main, elle relevait, prenant une à une, pincées dans ses lèvres, les épingles à cheveux d’un noir vernissé. Une vraie jeune fille, gracieuse, devant son miroir, minuscule, accroché à un clou. Quand elle tenait, au creux de son tablier, le moulin à café, qu’elle me laissait parfois tourner la manivelle, qu’elle retirait le tiroir pour vérifier si les grains étaient assez finement moulus. Parce qu’une grand-mère, c’est fait pour aimer. Bizarre ou pas. C’était la seule en vie.

Et ce fut un long chemin jusqu’à elle. Pour l’apprivoiser.

Pour le moment, en tant que sorcière mal aimée, je n’avais pas souvent le droit de pénétrer chez elle. Eh oui, notre porte à porte, quand même !

Têtus les enfants ? Oh que oui. Devant l’interdit. De venir, seule, chez elle. Une unique fois. De mémoire. Je l’ai bravé. Cet interdit.

Une porte. Celle de devant.

Donnant sur la rue, une fenêtre basse où les rideaux se soulevaient pour savoir qui passait par là. Une pièce dite salle à manger, qui ne servait qu’à recevoir en période festive. Une pièce dans laquelle, l’on ne se tenait pas. Gardée par une vierge noire auréolée d’or. Une table carrée, solide, de bois sombre et vernis. Une longue dentelle avec, sans doute, au centre, un vase. Au printemps, garni de pivoines. Ah ! Les pivoines. Des chaises à haut dossier de cuir clouté, marron foncé, me semble-t-il. Des meubles cirés. Des meubles pour meubler cette pièce d’attente, en attente de visiteurs, en rare passage. Et puis, certainement un canapé mais, puisque personne, apparemment, ne s’y asseyait, je ne m’en souviens pas. Je ne m'en souviens plus.

Une porte. Celle de derrière, par la cour.

Une fenêtre aussi, donnant sur la grande cuisine, pièce unique de vie. Guetter, tenter l’approche ? Vue par le grand-père, œil de lynx, croyez-moi. Lui, qui ne parlait pas mais grognait dans sa langue. Laquelle ? La sienne. Un signe de la main, pour me faire entrer.

La buanderie d’abord. Sombre. Où étaient suspendus, la lampe de mineur, des outils, une bicyclette, un fatras d’objets impossibles à identifier.

Ouvrir enfin la porte et oser s’avancer sous le regard furibard de la grand-mère qui, à l’évidence, n’était pas d’accord pour me recevoir.

Faire semblant de l’ignorer et s’adresser au grand-père qui m’invitait à m’asseoir auprès de lui. A table. Toile cirée fleurie. Une assiette de bouillon où trempait du poulet, des pommes de terre, du chou. Le tout arrosé de vin, venu du verre placé devant lui. Étrange menu que je devais goûter. Rarissime offrande. Rarissime. Il fallait accepter. Sous les yeux courroucés de la grand-mère, occupée, devant sa large cuisinière à bois, à préparer le café, bouillant ou cuisant dans une grand marmite d’eau. Je ne comprenais pas trop bien ce qui se tramait entre ces deux là. A qui obéir ? Au chef, bien sûr. Les enfants savent, d’instinct, qu’à certains moments, il faut obéir. Un grognement a suffi. Une cuillerée de ce breuvage fut avalée, au goût improbable mais, que la proximité, si exceptionnellement familière, avait rendue si agréable, si précieuse.

Et puis les années ont passé. Le grand-père était mort. Elle a du quitté son logement. Quitté sa rue. Pour celle dite des retraités. Une pièce de vie, une chambre. Un petit jardin, sur le devant. Je crois.

Je suis allée la voir. Elle a bougonné, évidemment, mais j’ai vu dans ses yeux, la chaleur d’une grand-mère. La solitude aussi. Bien cachée. J’avais décidé de réviser mes leçons, chez elle. L’excuse cherchée et trouvée, pour qu’elle m’accepte. Si j’ai profité du silence studieux ? Non. Pas vraiment. Je l’ai écoutée, écoutée. Marmonner ses prières sur son chapelet. Dans sa langue maternelle, j’imagine. J’ai bu le café en sa compagnie. Celui qu’elle continuait de faire bouillir dans sa marmite. J’ai caressé ses menottes, devenues potelées et toutes ridées.

Elle s’est laissée faire… Je l’avais apprivoisée. Nous nous étions apprivoisées. Mais, moi seule le savais.

 

 

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