Sans surprise, France 2, dans son émission politique de jeudi 23 février s’est livrée à un massacre en règle de Jean-Luc Mélenchon ; dans le rôle des deux assaillants frontaux, David Pujadas, dans son costume de donneur de leçons « réalistes », François Lenglet, dans son rôle d’expert en pédagogie libérale, équipé pour l’occasion de chaussures Nike.
Le hors-d’œuvre, pas très frais, est servi par Pujadas : Fidel Castro, décédé le 25 novembre (!) est exhumé, en guise d’introduction à la grande leçon de « communisme pour les nuls ». Le logo d’Amnesty International précède l’exclusivité nationale réservée à Mélenchon, une question sur les droits de l’homme. Par un syllogisme grossier Pujadas assène sa démonstration : Mélenchon est allié de la Russie de Poutine qui réprime les dissidents, Poutine et Staline sont frères jumeaux, donc Mélenchon approuve la répression des dissidents et ne soutient pas les droits de l’homme, CQFD. Le fantôme subliminal des camps du Goulag plane un instant au-dessus de Mélenchon, le tableau est parfait.
Arrivent alors au centre de la scène les Nike bleues de Lenglet. Attention, nous explique-t-il benoîtement, on ne sait plus les produire en France et l’arrivée au pouvoir de Mélenchon aurait pour conséquence désastreuse de priver les Français de leurs bottes de sept lieues.
Passons, y compris sur les techniques maintes fois éprouvées d’interruptions incessantes, de brouillage de chiffres, d’accusations de matraquage fiscal sur les ménages (10 milliards d’euros transformés en 120 milliards), bref toutes les ficelles y passent. Rendre inaudibles les arguments de Mélenchon pour une relance de l’économie, oublier que le problème majeur auquel il souhaite s’attaquer n’est rien moins que celui du chômage, voilà le jeu auquel se livre Lenglet afin de maintenir intacts et « réalistes » les dogmes indémodables de la politique de l’offre et de l’austérité.
Sur tout cela encore, passons, bien que cela ne passe pas.
L’apothéose est à venir, à nouveau, notre grand pédagogue s’y colle : quoi de mieux qu’une analyse comparée Mélenchon-Le Pen pour expliquer le programme économique de Mélenchon ? Et voilà François Lenglet au sommet de son art, déroulant un tableau des supposées similitudes économiques entre Le Pen et Mélenchon. Pour aider les téléspectateurs bornés que nous sommes, il plante côte à côte les photos de le Pen et Mélenchon. Six longues minutes de cette comparaison oh combien édifiante nous sont infligées.
Puis vient l’invité de la rue, un specimen calaisien recruté par Rissouli et là, stupeur, rage et désespoir : l’immigration n’est pas un thème mélenchonien, dites-vous ? Qu’à cela ne tienne, vous en mangerez quand même. Nous voilà propulsés par la magie de France 2 dans le cœur du réacteur FN, condamnés à traiter LE thème lepéniste par excellence.
L’histoire est celle d’une restauratrice de Calais ruinée par les migrants qui, par le plus méchant des hasards, se trouvaient installés dans le camp faisant face à son restaurant. L’ombre du Front national revient planer sur l’émission jusqu’à cette chute aussi brutale que prévisible : la dame, qui assure n’être pas raciste, conclut sur son hésitation à voter FN. Fin de la publicité gratuite sur l’immigration, qui aura duré tout de même la bagatelle de 18 minutes.
Puis la question oh combien importante de Pujadas : Mélenchon approuve-t-il le refus mis en scène par Marine le Pen de porter le voile lors de son voyage au Liban ?
Au total donc, pour une émission consacrée à un candidat de la gauche, l’infernal quatuor Pujadas, Lenglet- Rizzouli- Salamé aura réussi la prouesse de convoquer le FN, Marine le Pen, l’immigration et le voile à 3 reprises pendant plus du quart de l’émission.
Il est déjà consternant qu’une émission d’une telle médiocrité nous soit infligée par une chaîne publique, et surtout, il est honteux de distribuer d’une main les cartes d’un FN que l’on prétend combattre de l’autre.
Alors, à ces journalistes, de France 2 et d’ailleurs, qui jouent aux apprentis sorciers, j’aimerais adresser un avertissement citoyen : prenez garde au jeu diabolique auquel vous vous prêtez avec tant de complaisance. Mélenchon n’est pas votre candidat, et c’est déjà une faute majeure que de le clamer aussi fort. Mais le plus grave reste qu’en massacrant comme vous l’avez fait le candidat de gauche, en étalant complaisamment les thématiques, la photo et le programme de le Pen, en jouant cyniquement le Front national au premier tour pour forcer la victoire d’un candidat libéral, vous jouez avec le feu sans protection. Votre pseudo pédagogie comparative pourrait bien conduire votre audience à faire de fâcheux contresens au-delà du premier tour. Vous pariez pour 2017 sur un troupeau docile et effarouché qui formerait au deuxième tour le « front républicain » de 2002. Prenez garde cependant à ne pas sous-estimer les électeurs, ceux de gauche notamment : ils pourraient bien, las de ces manipulations, ne pas supporter de voir à nouveau leur vote pris en otage. Au soir du second tour, la potion que vous nous infligez de manière si abjecte pourrait avoir le goût très amer de la défaite de la démocratie.