Voyage en 2551 - Buddhist Time (carte postale #3)

Tout ca avait quand même plutôt bien commencé avec un surclassement en classe affaire sur le Washington-Detroit. Puis suivirent 13 heures de promiscuité avec, à droite, une chinoise qui se curait le nez et, à gauche, un fratboy américano-nippon avec des pellicules qui sirotait bruyamment des vodkas-cranberries, même au petit dej'! Ce n'est donc pas aujourd'hui que je vais rencontrer l'homme de ma vie dans l'avion... Dammit. Et enfin arriva l'attente interminable sur des banquettes inconfortables à l'aéroport de Tokyo et la soudaine réalisation que le dollar ne vaut vraiment rien (quand j'ai voulu acheter un Marie-Claire version UK et qu'on m'a demandé 18$).

 

 

ETAPE 1 : Bangkok.

 

 

La première impression d'une ville, celle qui vous saute aux yeux (ou plus précisément au nez et aux oreilles), c'est la circulation. Bangkok n'échappe pas à la règle. Le flot chaotique des mobylettes, les conducteurs à droite, l'ambiance totale de règles de courtoisie, les taxis multicolores, la compétition au démarrage pour gagner quelques misérables 20 mètres dans les kilomètres d'embouteillages sur Sukhumvit, les effluves de pots non-catalytiques… Tout vous crie que vous venez tout juste de mettre un pied en enfer.

 

 

Mais une fois enlevé le T-shirt moite qui vous colle à la peau depuis plus de 27 heures maintenant, vous avez un regard bien différent sur ce qui vous entoure… Les effluves de brochettes de poulet et de nouilles sautées prennent le dessus sur les gaz d'échappement. Vos narines identifient progressivement curry, citronnelle et noix de coco.

 

 

Vous commencez par noter… les portraits du roi en 4 par 3 sur tous les immeubles administratifs, les placettes, les carrefours, les ponts d'autoroute. Bhumibol à la plage, Bhumibol joue du saxo, Bhumibol construit une école, Bhumibol et les grands travaux. Non, Bhumibol n'est pas la version thaïlandaise de notre Martine nationale, mais le roi adoré d'une population entière. Il est autant vénéré pour son expérience politique et ses talents diplomatiques que pour son style vestimentaire. La dernière tendance à la mode ? Le rose bonbon, pour faire comme Bhumibol à sa sortie d'hôpital. Et voila une génération de jeunes Thaï entrain d'imiter un octogénaire à lunettes triple foyer (même si la couleur royale reste tout de même le jaune poussin, uniforme quasi-national du lundi pour les Thaï).

 

 

En s'enfonçant un peu plus dans la ville, vous découvrez les bateaux sillonnant, dans un bruit de crécelle, une rivière brunâtre (accessoirement la plus grande décharge de la ville) ouvrant sur un dédale de canaux bordés de maisons sur pilotis. Les klongs sont un peu les hutongs locaux (référence anticipée à mes aventures dans « Jeannette Pointu contre le Dragon de Jade » - à paraître) à mi-chemin entre bidonvilles et patrimoine historique, avec des échafaudages de séchage de linge digne d'un Koundelitch.

 

 

Vous découvrez aussi des temples recouverts de strass et de stucs dorés. Bienvenu au pays où le kitsch est un art de vivre ! Vous notez les autels en l'honneur de la sœur du roi et les processions de gens venant brûler de l'encens ou offrir des fleurs de lotus pour honorer son âme. Certaines offrandes à Buddha sont faites par des petites Thaï arborant un sac Vuitton sous le bras – je me demande ce qu'en penserait le gros joufflu.

Mais ce qui vous frappe avant tout, c'est à quel point cet endroit mérite son surnom de « Pays du sourire ». Ici, les mecs sont tous bâtis comme des moineaux-qui-mangent-pas, et les filles arborent toutes un sourire aveuglant. D'ailleurs ils s'enorgueillissent de l'industrie dentaire la plus avancée du Sud-est asiatique. Je n'ai pas testé pour vous, préférant m'orienter vers une autre spécialité locale : le message des pieds aux huiles essentielles (je reviendrais sur ce sujet épineux un peu plus tard).

 

 

Evidemment, tout n'est pas aussi parfait que cette description le laisserait croire : Des immeubles ou quartiers entiers de Bangkok sont laissés à l'abandon, reliquat de la crise de 1998 qui a mis plus d'un entrepreneur ambitieux en état de cessation de paiement…. Des odeurs d'eau croupie et de poubelles vous rappellent fréquemment que l'absence de tout-à-l'égout par 40°C a ses inconvénients… Vous croisez un peu trop de quinquagénaires occidentaux bedonnants au bras de jolies thaïlandaises que vous soupçonnez d'être à la limite de l'âge légal… On essaie de vous faire croire que des cafards gros comme votre pouce, sous prétexte qu'ils sont grillés, sont un mets très raffiné…

 

 

ETAPE 2 : Le paradis.

 

 

C'est la où il faut s'arrêter de lire, pour tous ceux qui vivent dans des pays pourris où il fait constamment un temps de merde ou qui, du fait d'un président hystérique qui applique le principe de travailler-plus-pour-gagner-plus (à tout le monde sauf à lui-même) n'ont pas pris de vacances depuis plus de 28 mois… Non, vraiment j'insiste. Il se pourrait fortement que vous me détestiez à l'issue des lignes qui vont suivre.

 

 

Revenons tout d'abord sur l'industrie du massage. Parce qu'un bon guide touristique se doit de tester tout ce dont il projette de parler, je me suis sacrifiée. Mise en condition : Il faut vous imaginer sur une natte de paille, dans un bungalow en bambou orné de voiles blancs donnant sur l'une des plages interminables qu'offre l'ile de Koh Lanta et essayer de sentir les mains expertes de la masseuse sur votre corps huilé, dans la lumière de la fin du jour, bercé avec le bruit des vagues. Non, ce n'est pas une pub Air France mais c'est quand même le plus bel endroit de la terre.

 

 

Le reste de mon incursion au paradis incluait, en vrac : Des repas entiers à base de salade de papaye verte. Etre -littéralement- aveuglée par le sable. Ecouter les cigales stéréophoniques qui se mettent toutes à grillonner exactement en même temps (on dirait qu'elles ont répété, c'est flippant). Marcher une heure au milieu des serpents et autres varans pour déboucher sur une plage déserte (donc ne rien regretter). Une eau si claire qu'elle passe du bleu turquoise au vert de jade en un rien de temps. Nager avec des poissons perroquets. Des couchers de soleil ressemblant étrangement à des tableaux de Monet. En mieux. (Déso, Claude, mais c'est la vérité). « La plage » entourée de falaises où ils ont tourné le film homonyme. Regarder tourner un ventilateur au plafond de mon bungalow (pour continuer dans les références cinématographiques). Manger du red curry au petit déjeuner. Des bateaux de bois aux proues décorées de foulards multicolores. Tester plein de trucs bizarres comme ce gros fruit aux gousses jaunes et caoutchouteuses qui ont un gout de chewing-gum banane-passion. Un trajet mémorable en mototaxi avec mon sac à dos, à 80 sur l'autoroute, l'option casque n'étant évidemment pas dispo…

 

 

ETAPE 3 : Le dépaysement (le vrai)

 

 

La aussi, ca requiert une petite explication préliminaire. La Médiamie que je suis allée voir à Bangkok avait eu, en début de semaine, la judicieuse idée de m'emmener à une conférence sur « le travail » d'un Anglais un peu allumé qui tente de sauver les éléphants des rues de Bangkok, Phuket ou Pattaya. Souvent exploités à des fins touristiques, les pauvres pachydermes vivent dans le stress, la pollution, et sous les flashs des caméras, quand ils ne dorment pas dans des décharges… au lieu de la vie normale et reposante de leurs compatriotes indépendants : gambader dans les herbes folles, faire des orgies de canne à sucre ou de bambous et prendre des bains de boue. Bref, celui dont la carte de visite affiche un peu pompeusement « John Roberts, Director of Elephants » sillonne les routes du pays à la recherche de Mahouts (les maitres-éléphants) à débaucher de leur lucrative activité pour venir s'installer avec femmes et enfants, dans un resort de luxe accueillant une réserve, où l'éléphant travaillera 2 heures par jour (au lieu de 20 – vive les conventions collectives !) et pourra même développer son potentiel sportif en devenant possiblement la prochaine star de la seule équipe au monde d'Elephant polo (oui, monsieur!). Un personnage en effet que ce conversationniste passionné/tree-hugger idéaliste, un poil trop volubile à mon goût.

 

 

Bref, pendant que mon acolyte prend consciencieusement des notes, je me goinfre de dumplings aux épinards en affichant un air passablement intéressé. Tout allait donc très bien jusqu'au moment du tirage au sort d'un séjour pour deux personnes dans le resort en question avec journée de formation au domptage d'éléphant et tout et tout…Et de manquer de m'étouffer avec un nem au poulet en entendant un nom à peine reconnaissable. Prononcer du Français dans un mauvais Thaiglish n'a jamais été facile, reconnaissons-le !

 

 

Voila donc comment nous nous sommes retrouvées dans un hôtel 5 étoiles à douze mille baths la nuit en plein cœur du triangle d'or à la frontière birmane, et qu'on s'est levées aux aurores pour apprendre à « chevaucher » (le terme est très mal employé mais je n'en connais pas d'autre) un éléphant. L'accueil à l'hôtel est surréaliste. Une hôtesse en sarong brodé répondant au doux nom de Tanyaporn vous affuble d'un collier de fleurs de jasmin fraîches. Le spa de l'hôtel ressemble à un palais indien. On peut facilement se noyer dans le bain moussant au jasmin de notre baignoire dont la contenance avoisine 50 hectolitres. Il y a du jus de fruits de la passion frais au petit dej'. La piscine à débordement donne sur une vallée embrumée d'où monte, de temps à autres, un barrissement solennel. En contrebas, le Mékong. Au loin, le Laos.

 

 

Ca fait quoi de devenir pote avec un pachyderme ? C'est assez impressionnant au début, et puis finalement, ça s'apprivoise comme n'importe quel renard, mais ça vous laisse définitivement l'impression d'être un tout petit prince. Ca donne aussi pas mal de courbatures, pour être honnête. Ce sont des bêtes étonnamment intelligentes et douces pour un tel monceau de muscles. Je pourrais jurer que je les ai vus rire… quand on s'est baignés avec eux dans le Mékong et que leur but affiché dans ce rodéo mouillé était de vous mettre la tête sous l'eau (ils s'en foutent, ils ont le tuba le plus sophistiqué que la nature ait jamais crée) et, au cas où vous auriez réussi à sauver un centimètre carré au sec, de vous finir à l'arrosage direct avec la trompe. Moi et mon T-shirt blanc, on n'avait pas l'air con.

 

 

Le nord, c'est aussi un peu plus qu'un hôtel de luxe et il faudra sûrement que j'y retourne pour vérifier toutes ces impressions fugaces que je n'ai pas complètement eu le temps d'assimiler : être les deux seules farangs dans un bus bondé qui file entre les rizières, les paysans aux chapeaux coniques, les vaches faméliques en bord de route, les yeux qui piquent à cause de l'agriculture par brûlis, le fruit du dragon, le sourire de Um – 2 ans et déjà bilingue en anglais, le temps suspendu au moment de l'hymne national (tous les jours à 18h tout de même), chaque temple qui s'autoproclame détenteur du seul vrai Bouddha d'émeraude, sauf qu'ils sont tous en jade (Same, same but different), les petits moines en toges oranges, le cri du gecko…

 

 

Mais il est temps d'arrêter de se shooter à la crème solaire et de revenir en 2008.

 

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Ma boite noire :

Parce qu’apprécier sa ville et son pays, c’est aussi parfois, en sortir…Ceci est la troisième partie d’une série de billets qui, pour une fois, ne portera ni sur l’actualité américaine, ni sur Washington, ni sur la culture du fast-food, ni sur les dérives démocratiques, ni sur le duel Obama/Mc Cain… Reprenant, complètement illégalement et sans copyright, le concept de GdS, je vous fais part de mes voyages ou de ces fugaces moments durant lesquels vous vous sentez en vacances …

 

 

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