Flor de Caña, Nicaragua !

A peine un pied posé que j’entends déjà « Pasarela », le tube de l’été dernier, voire même de l’été d’avant je ne sais plus, mais qui a été record des ventes de Ushuaia à Tijuana, et vice-versa. Un essaim de taxistas me sautent dessus dès l’aéroport et ne me lâchera qu’au prix de moult explications que non, je ne paierai pas les 15$ pour une course dans un taxi privé alors qu’il existe des collectivos pour 20 cordobas (soit 35 fois moins cher).

 

 

Première vision: Les publicités en 4 par 3 sur les bords d’autoroute pour la bière nationale, une de ces nombreuses blondes sans goût, produites par une filiale de Bavaria que l’on trouve partout en Amérique latine, et qu’au mépris de toute fierté nationale, je trouve équitablement dégueulasses mais que je n’apprécie néanmoins jamais autant que dans ces pays aux intolérables degrés conjugués de chaleur et d’humidité.

 

 

On vient de se faire doubler par la droite par un bus multicolore bondé qui faisait probablement du 120km/h sur une route de la taille d’une départementale aux heures de pointe. Sans amortisseurs, parce que sinon ce n’est pas drôle. Pas de doute, nous sommes bien en Amérique Latine …

 

Mais passées les 5 premières minutes, il faut bien se rendre à l’évidence, on n’est pas tout à fait en Amérique latine. L’accent local semble allier expressions chiliennes, conjugaisons dévoyées à l’argentine et intonations vénézuéliennes. Des averses tropicales ne durant que 5 minutes vous narguent mais aussi préviennent clairement avant de saucer pour donner à tout le mode le temps de s’abriter.

 

 

Ensuite, vous notez l’incroyable présence de groupes de fervents américains venus ici construire des églises ou évangéliser les masses, et autres bonnes actions faite au nom du seigneur. Ils se baladent tous en grappe de 25, reconnaissables à leur T-shirt vert ou bleu fluo, qui crient dans leur dos « Praise the Lord » or « jesus saved me », et nous rappellent gentiment que nous sommes ici réellement dans l’arrière-cour américaine, jamais très loin du grand frère impérialiste.

 

 

Les particularités « nicaraguenses » se cessent de se multiplier : Les plaques d’immatriculation encadrées d’un cadre fluorescent, les voitures tunées allant jusqu’au néon dans l’habitacle (franchement, même les chiliens n’auraient su exceller dans le développement d’un tel mauvais goût), les tombes multicolores, l’esthétique des dents en or, la chaîne de volcans visible de quasiment tous les quartiers de la capitale.

 

 

Le Nicaragua n’est pas une destination de choix sur les catalogues Lookvoyages et pour cause : la couleur boueuse de l’eau contraste nettement avec l’idée que l’on se fait généralement des mots « cote caraïbe», les infrastructures touristiques sont quasi inexistantes, la pauvreté du pays est criante. Et pourtant, à bien y regarder, on découvre…

 

 

L’éruption lancinante du volcan Masaya, comme si un petit nuage perdu s’était accroché à son sommet comme un enfant apeuré aux jupes de sa mère… et y avait élu domicile à temps plein.

 

 

Le charme des prop-jets de la Costena, la compagnie qui gère tous les vols domestiques. Le terme d’avion est vaguement inapproprié pour ce minuscule tas de ferraille de 12 places, dans lequel je ne tiens même pas debout (du haut de mon incroyable 1m64), et qui a la très irritante tendance à produire, à intervalles non-réguliers, des bips caractéristiques d’un voyant rouge qui s’allume sur le tableau de bord. L’avantage étant que l’on voit ledit tableau de bord (concrètement, on a même l’impression d’avoir les genoux dessus) mais qu’on ne sait pas quel voyant s’est allumé, ni de toute manière à quoi il sert. La vue depuis le haut sur un dédale de fleuves ocres, serpentant à travers des étendues de jungle verte à perte de vue. Un moment Yann-Arthus Bertrand.

 

 

La ville de Bluefields où toutes les agences internationales de développement, et toutes les ONG sont représentées. Sur 200m de trottoirs défoncés, on retrouve cote à cote Oxfam, Care, UNDP, BID, DANIDA, GTZ, SICA, JIPA AFD, etc… La moitié des immeubles portent des pancartes « construits avec l’aide du fonds de soutien de « remplacer par l’organisation internationale de votre choix » pour le développement des « remplacer par le groupe opprimé de votre choix » (avec de préférence indigenas dans le titre)

 

 

Toutes les voitures qui font taxi (ou de l’avantage de vivre dans un bled ou il n’y a que 3 routes, quand une voiture passe, elle s’arrête toujours et vous accompagne, monnayant service, où vous voulez) et leur idée de la circulation : en sens inverse, avec un concept inexistant de règles de circulation, l’usage du klaxon pour dire bonjour à Roberto… et Pablo… et Juan… et Marcelo... et… pour dire à ce gros lourd qui stationne en plein milieu de se bouger, mais qui du coup, vous répond par le même salut sonore et ne bouge pas d’un pouce. Ah ben oui, c’était Luis.

 

 

Si vous avez la chance de vous enfoncer un peu dans les terres, au milieu de ce qu’Arthus-Bertrand n’a fait que survoler, vous découvrirez peut-être les joies de la remontée d’une mangrove en panga, du bateau qui évite de justesse les troncs qui flottent en travers, qui fend les eaux dormantes pour qu’elles reviennent quelques secondes après votre passage à leur état léthargique apparent, celle de l’envol d’un toucan ou celle du goût sucré des fèves de cacao fraîches à sucer.

 

 

Vous gouterez surement au plaisir du regard des enfants et de leur envie de tout vous faire découvrir, surtout pour qu’on prenne des photos de tout et de rien pour les leur montrer après, ce qui parait une source de bonheur inépuisable. Et même peut-etre rencontrerez vous ces espèces d’animaux bizarres, mi-hermines ni raton au museau de tapir qu’ils élèvent à la ferme pour tenter d’enrayer leur extinction prochaine. Apparemment les bébêtes sont recherchées pour leur pelage soyeux, le fondant de leur chair et les propriétés de renforcement de la virilité qu’ont leur attribue dans la culture locale. Je regarde ces pauvres choses sans défense – enfin, ça ressemble quand même à un sconse ce truc !-, qui cumulent les titres de viagra local, de Damart organique et de diner de fête, et je me demande si c’est vraiment avec l’intention de les remettre en liberté que cette mère de famille qui vit avec moins d’un dollar par jour avec 5 enfants les fait se reproduire. Hum..

 

 

La visite ne serait pas complète si je n’avais retrouvé une amie, son éternel look d’ado rebelle depuis peu agrémenté d’une jeep MDM aux jantes boueuses, qui lui donne la touche finale de la parfaite panoplie du travailleur coopérant. Et de nos discussions sur l’efficacité de l’aide au développement, vue des deux bouts de la lorgnette, la mienne étant sérieusement obscurcie par la bureaucratie, la sienne par la lutte quotidienne pour le travail en équipe, le respect et l’efficacité, en sirotant un Flor de Caña face à la mer, bercées par le chant des grenouilles à la tombée de la nuit.

 

 

 

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Ma boite noire :

Parce qu’apprécier sa ville et son pays, c’est aussi parfois, en sortir…Ceci est le quatrième billet d’une série qui, pour une fois, ne portera ni sur l’actualité américaine, ni sur Washington, ni sur la culture du fast-food, ni sur les dérives démocratiques, ni sur le duel Obama/Mc Cain… Reprenant, complètement illégalement et sans copyright, le concept de GdS, je vous fais part de mes voyages, ou de ces fugaces moments durant lesquelsvous vous sentez en vacances

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