Conflit au Karabagh, où l'urgence de rendre aux Arméniens ce qui leur appartient

Le conflit qui divise le Kharabagh depuis les années 1990 est ordinairement considéré comme un conflit interethnique. Il n’en est rien. Cette guerre n’est en fait que la suite logique d’une histoire qui commence avec la chute de l’empire Ottoman par le premier génocide du XXe siècle, celui des Arméniens en 1915.

Rappelons les faits : L’Empire Ottoman perd la guerre des Balkans en 1912, et il est amputé de sa partie occidentale. Cet événement déclenche un exode massif d’émigrés turcs dans sa partie orientale où résident les populations chrétiennes depuis deux mille ans. La recomposition de l’empire suscite un nationalisme exacerbé de la part des nouveaux dirigeants, appelés les Jeunes Turcs, ils élaborent secrètement la mise en application des idées panturquistes et décident délibérément de se débarrasser des populations chrétiennes ; arméniennes, grecques et syriaques  d’Anatolie. Les Jeunes turcs profitent de la confusion de la Première guerre mondiale pour mettre en application un plan de déportations et d’extermination massives de ces populations qui vise principalement les Arméniens. En trois années ils disparaîtront intégralement de leur terroir historique.

 « Nous avons quitté les Balkans, nous quittons aussi l’Afrique, mais nous devons nous étendre vers l’Est, c’est là que se trouve notre sang, notre foi et notre langue ».

Vehib Pasha commandant de l’armée turque sur le front oriental en 1918.

 Seul un dixième de leur territoire, ne fut pas encore occupée par les Ottomans car intégré à l’empire tsariste. Régions qui accueillit un flot de trois-cent-cinquante-mille réfugiés fuyant le génocide. Puis éclate la révolution d’octobre qui provoque subitement la retraite des forces militaires tsaristes du Caucase, un traité fut signé avec les Empires centraux pour mettre fin aux combats sur le front de l’Est, (traité de Brest-Litovsk), qui permit à la Turquie d’avancer sa frontière jusqu’au Caucase. Ce contexte ouvrait au CUP une voie royale vers le panturquisme en déplaçant ses troupes sur le front caucasien. Afin de parfaire le génocide, l'Empire Ottoman attaque du 24 au 28 mai 1918 cet ultime territoire arménien de Russie sur 3 fronts. Elle souhaite ainsi définitivement écraser l'Arménie et s'emparer de la Transcaucasie pour relier les États turcs entre eux. Grâce à la miraculeuse victoire de Sardarabad, (région ou eut lieu la bataille décisive), les Arméniens parvinrent au prix du sang et avec des armes de fortunes, à arrêter la marche de l’armée turque dans un pays pourtant exsangue et en proie aux maladies. Mais avec l’aide des Tatares musulmans du Caucase se reconnaissant dans l’idéologie nationaliste et panislamiste des Jeunes Turcs, ils parviennent à asseoir leur domination en initiant la proclamation de l’Azerbaïdjan en 1918 avec la connivence  de la Russie bolchevique. C’est la naissance d’un État complètement artificiel faisant ainsi des anciennes populations chrétiennes locales des minorités étrangères chez elles, le nom même choisi pour cette République autoproclamée, traduisait en fait les visées des nationalistes turcs sur le nord de la Perse peuplée de turcs azéris. En 1921 Staline cède arbitrairement la région du Kharabagh et du Nakhitchevan peuplées majoritairement d’arméniens à la nouvelle république d’Azerbaïdjan, geste de Staline en direction de la presque naissante République turque. Durant soixante dix années les populations non turques subirent une brutale politique de répressions afin de les pousser à l’exode, déclenchant l’extinction des Arméniens du Nakhitchevan. Entre 1998 et 2005 l’Azerbaïdjan, dirigée par son dictateur Ilham Aliev, détruit intégralement le cimetière arménien de Djoulfa qui datait de la fin du XVIem. Il était le plus grand cimetière de khatchkar,  (stèles sculptées dans de la pierre,  ornées d'une ou de plusieurs croix, spécifiques de l’art arménien). C’est une opération de destruction planifiée par le gouvernement d'Azerbaïdjan, filmée et photographiée depuis la frontière iranienne. Cette destruction s'inscrit dans une tentative azerbaïdjanaise d'effacer la présence historique arménienne au Nakhitchevan.

En 1988 lors de l’ouverture prônée par la Perestroïka et la Glasnost de Gorbatchev, la revendication arménienne ressurgit par une pétition qui fut rédigée par des personnalités faisant partie de l’élite arménienne et des membres de l'intelligentsia russe, comme le prix Nobel de la paix Andreï Sakharov, elle fut accompagnée de manifestations populaires pacifiques. Cette pétition revendiquait le rattachement de l’enclave habitée majoritairement par des arméniens, à l’Arménie. En réaction l’Azerbaïdjan déclencha des pogroms massifs durant plusieurs jours ciblant les arméniens dans sa capitale Bakou, et dans ses villes de Sumgaït et de Kirovabad qui firent plusieurs milliers de victimes. Ces événements marquèrent définitivement pour les Arméniens la fin d’une perspective d’avenir possible au sein de l’Azerbaïdjan et le Kharabagh proclama son indépendance le 2 septembre 1991. En représailles l’Azerbaïdjan déclencha une guerre qui fit plusieurs dizaines de milliers de morts jusqu’à l’arbitrage d’un cessé le feu en 1994 orchestré par la Russie. Le Groupe de Minsk, sous la triple présidence de la France, de la Russie et des Etats-Unis fut créé en 1991, il se présentait alors comme une organisation européenne chargée d'encourager la recherche d'une résolution pacifique et négociée entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan mais excluant délibérément des négociations les représentants du Kharabagh pourtant élus par referendum.

Le 2 avril 2016, l’Azerbaïdjan trahissant les conditions du traité de paix, mena des offensives sans précédent contre les Arméniens du Karabagh, déployant des moyens militaires considérables et une puissance de feu exceptionnelle, accompagnée de massacres de civils.

 Comme en 1915 les Arméniens sont en danger de mort, ils n’ont jamais capitulé et résistent encore.

 "Le silence complet, silence dans la presse, dont une partie, je le sais, directement ou indirectement, a été payée pour se taire, silence dans nos grands journaux, dont les principaux commanditaires sont les bénéficiaires de larges entreprises ottomanes, mais surtout silence du gouvernement de la France! Devant tout ce sang versé, devant ces abominations et ces sauvageries, devant cette violation de la parole de la France et du droit humain, pas un cri n'est sorti de vos bouches, pas une parole n'est sortie de vos consciences, et vous avez assisté, muets et, par conséquent, complices, à l'extermination complète des arméniens..." Discours de Jean Jaurès à la tribune de la Chambre des députés en mars 1897.

 Antoine Agoudjian

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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