LREM Wars : l’attaque des clowns.

Tout récemment, dans un parlement proche, trop proche, quelques 300 députés LREM ont pris le contrôle de la représentation nationale. Se transformant petit à petit en Eichmann des temps modernes, qu’Hannah Arendt comparait à un clown, ils s’apprêtent à voter la loi de « Sécurité Globale » afin que l’ordre et la sécurité règnent au sein de La République...

Mais de quel ordre s’agit-il et de quelle manière va-t-il être mis en place ? Voilà les questions qui nous intéressent ici.

Commençons tout d’abord par un petit récapitulatif de ce projet de loi. L’article 21 propose de modifier une loi déjà existante de 2016. Les policiers étaient autorisés depuis cette date à filmer leurs interventions via des caméras mobiles mais l’agent ne pouvait pas accéder aux images et ses dernières n’étaient utilisées qu’à posteriori si un événement particulier avait eu lieu. La CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés) avait précisé à l’époque qu’il s’agissait là de « garanties essentielles ». Avec l’article 21, tout cela volera en éclat, les agents pourront avoir accès aux images et surtout cela offrira la possibilité de les transmettre en temps réel au poste de commandement. Le but de la manœuvre ? Procéder à une analyse automatisée de ces images afin d’identifier un éventuel fauteur de troubles sur le champ. Comment cela est possible ? Déjà parce que la police possède depuis 2012 l’autorisation d’utiliser des logiciels de reconnaissance faciale. Elle possède également pour identifier les personnes un fichier de 8 millions de photos par le biais du traitement des antécédents judiciaire (TAJ) et ce sur n’importe quelle image que ce soit ( caméra fixe ou mobile, vidéo publiée en ligne...). Rappelons aussi, même si ça ne concerne pas directement la loi présente, que le gouvernement a créé en 2016 le fichier TES ( fichier des titres électroniques sécurisés) qui  contient l'identité, le sexe, la couleur des yeux, la taille, l'adresse du domicile, les données relatives à la filiation (les noms, prénoms, dates et lieux de naissance des parents, leur nationalité), l'image numérique du visage et de la signature, l'adresse e-mail et les empreintes digitales de tous les détenteurs d'une carte nationale d'identité ou d'un passeport français.

Autre article problématique, l’article 22 qui autorise la surveillance des manifestations par drone ce qui permet de suivre très facilement un individu en toutes circonstances. Enfin, il y a l’article 24 qui interdit tout simplement de filmer un policier. Voilà le tableau.

 

La naissance d’un nouvel espace.

C’est un fait que l’on oublie souvent mais le terme d’espace ne se définit pas uniquement par des propriétés géographiques. Si tout espace contient effectivement un certain nombre de frontières et une topographie qui lui est propre, il prend aussi forme à travers les règles qui le constituent. C’est une évidence lorsqu’on pense l’espace en terme de pays mais c’est également tout notre quotidien qui est dicté par cet état de fait. De l’enceinte scolaire, au stade de foot en passant par le cinéma, chacun de ces espaces prend forme à travers des règles, parfois explicites, parfois implicites. Pour donner quelques exemples concrets, on peut s’appuyer sur les lieux que je viens de nommer.

L’enceinte scolaire est l’espace le plus normatif des trois cités. Il possède un règlement de plusieurs pages qui vise à édicter toute une série de normes afin que le comportement de l’élève soit le plus conforme à ce que souhaite l’institution. Ce n’est d’ailleurs pas seulement le comportement de l’élève qui est en jeu mais aussi ses déplacements : il sait à quelle heure changer de classe, où se diriger pour la prochaine heure, à quelle heure il pourra avoir accès au réfectoire, à quelle heure il lui sera possible de quitter l’établissement et ainsi de suite. Au sein de l’établissement scolaire, la vie de l’élève est entièrement prise en charge de son entrée à la sortie du lieu. D’autres institutions connaissent cette prise en charge totale de l’individu mais avec des règles qui varient : les casernes, les asiles psychiatriques, les Ehpad et les prisons.

Pour ce qui est du stade de foot, c’est évidemment un lieu bien moins contraignant que celui cité précédemment. Au stade, il est permis de sauter, de chanter, de crier, d’insulter l’équipe adverse ... Autant de choses que le citoyen n’est pas autorisé à faire dans de nombreux autres espaces de nos sociétés. C’est un lieu où certaines des règles qui structurent notre quotidien sont suspendues et l’on tolère ce qu’on considérerait être des débordements dans la plupart des divers endroits où nous nous mouvons. Encore une fois, d’autres espaces partagent cette suspension du «normal » : les bars, les boites de nuits, les festivals... On notera que ce sont ces espaces que le gouvernement a clos en priorité suite au Covid car ce sont, justement, des lieux où le gouvernement possède le moins de contrôle sur l’individu.

Le cinéma, pour finir, fait parti des lieux où l’apprentissage de ce qu’il convient de faire où non s’effectue par la pratique. On ne lit pas de règlement avant d’entrer dans un cinéma, tout juste a-t-on quelques panneaux d’interdictions générales comme l’appel au silence ou à éteindre son portable. Cependant, personne ne signe rien comme dans le cas du règlement intérieur. Ainsi, ce sont bien souvent les adultes qui transmettent aux enfants ce que l’on attend d’eux dans un tel lieu : ne pas courir, être silencieux, rester immobile... Ces règles ne sont pas réellement figées dans le marbre et pour cette raison chacun n’envisage pas cette sortie de la même façon. Certains y voient un sanctuaire où le silence total doit régner pour laisser entièrement place à l’oeuvre, d’autres y voient un lieu de divertissement où il est possible de grignoter, de commenter le film avec son voisin...

Ces rapides exemples n’ont qu’un seul but : illustrer qu’un espace ce n’est pas simplement une géographie mais tout un ensemble de normes qui régissent les comportements des individus, ce qui leur est autorisé de faire mais aussi la manière dont ils peuvent circuler au sein de ce dernier. Cela paraitra être une lapalissade à la plupart d’entre nous de souligner cet état de fait mais on ne peut pas saisir ce qui est en train de se passer avec la loi de Sécurité Globale si l’on ne met pas en avant cette évidence que nous oublions souvent de penser car, justement, elle a pris la forme de l’habitude. Si l’on prend cela en compte, on réalisera plus surement qu’en modifiant les règles qui régissaient l’espace de la manifestation, la loi qui se prépare invente un nouvel espace puisque celui-ci est régi par de nouvelles règles : possibilité de filmer en temps réel, surveillance par drone et interdiction de filmer les policiers. À la suite de cette énumération, on comprend aisément que l’enjeu principal de ce nouvel espace, c’est l’image. Cela saute aux yeux, si l’on peut dire, que le gouvernement en souhaite le contrôle total et ceci par deux mouvements très clairs : il s’arroge entièrement le droit de faire des images et retire ce même droit aux citoyens. Dès lors, il faut s’interroger sur ce que produit un tel déséquilibre.

 

Confiscation des droits.

 On n'a pas le temps ici de faire une théorie de l’image et de ses effets en la distinguant à la fois du texte et de la parole. Pour plus de commodités, et afin de bien faire comprendre l’horreur du déséquilibre en jeu, on fera donc comme si l’image était similaire à la parole et au texte. Dans une manifestation, ils existent trois acteurs : les citoyens qui manifestent pour se faire entendre par l’Etat, l’Etat avec la présence de la police et les médias chargés de retranscrire le plus objectivement possible (en théorie) aux autres citoyens les évènements qui se sont déroulés. Imaginons, à présent, une manifestation où le premier et troisième acteur n’aient plus l’autorisation de rédiger un article de presse (le texte donc) et au sein de laquelle aucun témoignage ne pourrait être recueilli (la parole). La seule communication qui reste est celle de l’institution policière et, je suppose, qu’il ne nous restera plus que le choix de la croire sur parole (sur image dans notre cas). On voit bien le problème en cas de litige : certains pourront avancer des preuves qu’ils étaient les seuls autorisés à produire. C’est un peu comme, si lors d’un procès, on disait à la victime ou à l’accusé, peu importe : « Vous n’aurez pas le droit de témoigner, seul votre adversaire sera en mesure de le faire ». Est-ce que nous appellerions cela un Etat de droit ? Je ne suis pas bien sûr... Evidemment, dans notre cas, il restera la parole et le texte mais tout de même plus d’autorisation pour les citoyens de produire des images. En revanche, eux, seront filmés sous toutes les coutures : du ciel par drone et de la terre par les caméras mobiles mais également par le réseau de caméras de surveillance déjà présent dans les villes. Une fois ces images faites, elles seront analysées par des algorithmes extrêmement puissants qui s’approchent beaucoup d’une intelligence artificielle. Plus la base de données sera nourrie, plus les algorithmes se trouveront efficaces.

On comprend bien ce qui est en train de se produire. La manifestation qui était un lieu de protestation et de résistance pour le citoyen qui n’a pas la chance d’avoir la parole dans les médias devient le lieu du fichage massif des opposants mais, et peut-être est-ce le plus grave, elle devient un espace de quasi-non droit. En effet, le manifestant n’avait que l’image comme outil de défense immédiat face à l’arbitraire du pouvoir policier. Le témoignage ou l’article ne sont toujours que des actes qui peuvent venir après coup. L’image, c’est une défense en temps réel, on la brandit lors d’un abus de pouvoir d’un policier comme pour lui dire : «Nous aussi nous te surveillons, tu dois respecter les règles ! ».

 

Les manifestations : des No-Go Zones

Avec le mouvement des Gilets Jaunes, chacun avait déjà bien compris le message que Sergent Castaner avait souhaité faire passer à la population : se rendre dans une manifestation peut vous coûter très cher que ce soit par la voie de la justice ou du stigmate physique. Voilà qu’avec cette loi qui s’annonce le texte devient de plus en plus clair : «Tout citoyen se rendant à une manifestation se verra fiché. De plus, sur le lieu même de la manifestation, l’Etat de droit n’a plus cours, tous ceux et celles qui s’y rendent peuvent être soumis à la violence arbitraire de l’institution policière. Il n’existera pour eux aucun recours immédiat pour défendre leur cause. Ceux et celles qui s’y rendent le font à leur risque et péril. » Que reste-t-il aux citoyens ? Porter plainte contre la police, chacun sait la difficulté que cela représente. Admettons que la plainte soit reçue. Il faut à présent identifier les policiers responsables des abus. Il n’existe aucune d’image, c’est interdit. Bon alors avec leur numéro de matricule dans ce cas ? La grande majorité refuse de le porter. Tant pis, on va confier l’enquête à l’IGPN, la réponse arrivera dans une année si vous avez la chance d’en avoir une et il est possible qu’aucun coupable n’ait été identifié. Ok, qui souhaite venir manifester à présent ?

Voilà ce qu’est donc foncièrement ce nouvel espace : une zone de non-droit où la violence légitime de l’Etat n’a aucune contre-partie juridique. Il ne peut pas être condamné car il ne peut pas être poursuivi ou alors au prix d’immenses difficultés. En interdisant les images produites par les citoyens, il enterre les éventuels preuves qui auraient pu se retourner contre son action. Quant au citoyen, il le sait, il est lui surveillé en permanence au sein de la manifestation. Aucune image de la police alors qu’il sera possible pour cette dernière de reconstituer les moindres faits et gestes du citoyen en temps réel. La discipline par la surveillance, la sanction en dehors du droit : tel pourrait être la nouvelle devise du Ministère de l’Intérieur.

 

On trouvera sans doute sur notre chemin le sempiternel argument : « Quel est le problème de se faire filmer lorsqu’on a rien à se reprocher ? » ou alors le «Moi je m’en fous, je ne vais pas en manif ! »  On répondra d’abord que le droit à l’image existe et que nous sommes nombreux chaque année à signer des autorisations à ce titre sur notre lieu de travail ou ailleurs, pourquoi le gouvernement devrait-il se passer de cette autorisation ? Et puis si la police n’a rien à se reprocher alors où est le problème qu’elle soit filmée ? L’argument est bien vite retourné. Pour ceux et celles que cela n’intéresse pas car ils/elles ne se rendent pas aux manifestations, ils/elles semblent ne pas avoir compris que la reconnaissance faciale est un outil qui risque de se déployer largement dans le pays si nous ne nous y intéressons pas. Les manifestations sont des lieux parfaits pour tester son fonctionnement et ajuster cette technologie, une fois cela fait, elle viendra s’implanter dans nos rues comme l’ont fait les caméras de surveillance.

Seulement, la reconnaissance faciale et derrière elle l’intelligence artificielle n’est pas une technologie comme les autres. Puisqu’on a commencé par une introduction faisant référence à une œuvre de fiction, il est peut être élégant de conclure en faisant de nouveau un clin d’oeil à une autre œuvre culte de ce type. On se souvient qu’il existe « Un anneau pour les gouverner tous », c’est exactement ce qu’est l’intelligence artificielle : « Une technologie pour les gouverner toutes ». Espérons que nous apprenions de l’erreur d’Isildur et qu’à défaut de détruire l’anneau de pouvoir, nous puissions au moins discuter démocratiquement de ce qu’il convient d’en faire.

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