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Billet de blog 25 janv. 2022

La responsabilité guidant le citoyen.

Ce billet se place dans la continuité du précédent : 2022, Changer d’Etat. Il traitait de l’impossibilité d’être pleinement citoyen au sein de la Vème République et, par conséquent, du nécessaire changement de régime à faire advenir. Ici se prolonge la réflexion sur ce « Devenir citoyen ».

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« Les irresponsables ne sont plus des citoyens ». Etrange éclair de lucidité qu’Emmanuel Macron nous offre là. Eclair qui, s’il durait, illuminerait crûment la dépossession citoyenne qu’engendre le libéralisme économique en général, et le non-sens que constitue la conception du pouvoir de notre président en particulier. Car cette vérité est incomplète : « Les irresponsables ne sont plus des citoyens... ni des hommes libres .»

Il ne faut pas manquer d’hypocrisie pour, à l’issue d’une présidence « jupitérienne », dénoncer l’irresponsabilité citoyenne ; un peu comme si un barman se plaignait de l’alcoolisme de sa clientèle. Car ce que Macron reproche, il en est lui-même l’instigateur. Lui qui s’est mis à dos la plupart des maires de France, a court-circuité tous les corps intermédiaires, enterré les conclusions de la Convention Citoyenne pour le Climat, géré la crise sanitaire dans l’opacité du Conseil de Défense, et a annoncé fièrement « prendre son risque » comme s’il était seul sur un bateau. Encore un capitaine de pédalo diront certains. C’est sa pratique toujours plus verticale du pouvoir couplée à une Vème République monarchique, elle-même encastrée dans une organisation économique laissant les travailleurs et travailleuses sans aucun pouvoir de décision, qui accentue la déresponsabilisation citoyenne. Evidemment que les irresponsables ne sont pas des citoyens mais, irresponsables, ils n’ont pas choisi de le devenir.

Pire, cette déresponsabilisation citoyenne défigure l’idée de liberté ; au point que cette dernière ne soit plus qu’un slogan que l’on brandi lors de la moindre contrariété, de la plus petite contrainte, de la plus élémentaire obligation... Si le mot liberté est devenu ce hochet que l’on secoue par mécontentement, si ce terme a pris ce statut de mastic de la pensée lorsque l’argumentation s’affaisse ; c’est parce qu’il a été, depuis au moins deux siècles, l’arme bélier des libéraux pour asseoir leur vision du monde. Leur idée de liberté, toute entière fondue dans une conception individualiste, adore d’abord la liberté d’entreprendre qui tient par la main la liberté de contraindre, d’accumuler, de monopoliser, de polluer, de déposséder, d’asservir... C’est une liberté totale, sans limite ni concertation, une liberté écrasant celle des autres et, surtout, une liberté entièrement coulée dans l’or.

De ce renversement complet de l’idée de liberté, qui devient droit d’opprimer, nait donc le paradoxe suivant : les libéraux, qui prônent donc « la liberté » à tout bout de champ, ont accepté un système qui concentre toutes les responsabilités dans les mains de quelques-uns. Cette concentration aboutit, d’une part, à faire disparaître les origines de la liberté. Ne reste alors, suspendue en l’air, que cette liberté sans fondement, détachée de tous rapports sociaux, une liberté d’apparat qui, dégagée de la notion de responsabilité, se confond allègrement avec la simple jouissance. Et, d’autre part, ceux qui ont accaparé toute la liberté - qui pour eux vient se confondre avec le pouvoir - se trouvent perpétuellement hors du champ des conséquences de leurs décisions.

C’est cette scission entre liberté et responsabilité qui crée aujourd’hui cet ersatz de liberté, cette liberté sans choix. Car la liberté n’est pas cette chose qui s’exerce le cœur léger et la tête vide nous permettant de choisir entre Pepito et Granola, entre Vuitton et Zara, entre Easy Jet et Ryan Air. La liberté du consommateur, cousine du seul pouvoir que l’on nous accorde, le pouvoir d’achat, est une liberté factice qui, en pensant choisir, ne fait que se conformer à un ordre du monde auquel elle n’a rien décidé. Et celui qui n’a pas pris part à la construction du monde ne peut être ni libre, ni citoyen. La vraie liberté est lourde, elle engage. Elle demande de « décider de » et de « renoncer à ». Elle demande de faire des choix qui coûtent. Elle est fille de la responsabilité. La liberté, ce n’est pas le supermarché, c’est la gestion des sols ; ce n’est pas l’achat d’une voiture, c’est l’organisation du réseau de transport ; ce n’est pas l’abonnement à un fournisseur d’électricité, c’est la question de l’approvisionnement énergétique. La liberté demande au citoyen : «Quel monde veux-tu construire ? Que veux-tu produire ? Pourquoi ? Et comment ? ». Si un homme pense exercer sa liberté sans qu’il s’en trouve quelque peu torturé alors c’est que la décision qui comptait a été prise en amont. En revanche, celui ou celle qui sera secoué.e par l’angoisse d’un choix à effectuer ; celui ou celle-là sentira sur ses épaules le poids de la liberté.

C’est parce que ma liberté est lourde, qu’elle est cette enclume s’arrimant à ma responsabilité ; qu’elle est autant un droit qu’un devoir, qu’elle permet autant qu’elle contraint et qu’elle est bien plus une pratique qu’une théorie flottant dans le vide. C’est cet aspect si pesant de la liberté qui construit sa propre limite. Qui voudrait se retrouver avec la responsabilité, donc la liberté, de décider du sort d’un homme, d’une population, d’un pays ? Personne de sain d’esprit. C’est pourquoi la liberté doit se trouver partagée par la somme des responsabilités individuelles. Et que la liberté, dans sa plus haute expression, est d’abord une œuvre collective. À l’opposé, un homme cédant ses responsabilités ne se trouve plus en droit de crier sa perte de liberté. Celui qui se décharge du fardeau de la décision, ne peut se plaindre de l’état du monde.

Si bien que le premier geste d’un homme qui voudrait devenir réellement citoyen ne doit pas être de crier « Rendez-moi ma liberté ! » mais d’abord de hurler « Donnez-moi des responsabilités ! » parce que la responsabilité précède la liberté. Et que la liberté nait de l’exercice de ma responsabilité. Voilà pourquoi devenir citoyen signifie « prendre ses responsabilités » au sens littéral comme au figuré. Nous voulons « décider de », nous voulons faire des choix qui nous engagent, nous voulons sentir l’épaisseur de la liberté.

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