L'épouvantail du coin de la rue.

" Tu sais pourquoi on nous tolère encore en ville? Ils ont arraché les bancs [...] mais on ne nous ramasse pas encore pour nous mettre dans des camps, et ce n'est pas parce que ça couterait trop cher, non... c'est parce que nous, on est les repoussoirs. Il faut que les gens nous voient pour qu'ils se souviennent de toujours obéir." Virginie Despentes

  C’était en hiver. Je ne me souviens plus si on marchait dans la rue ou si on était devant la télé dans le salon. J’étais avec mon père, ça c’est sûr. Je devais avoir 7 ou 8 ans. A cet âge, l’horizon du monde n’est guère étendu : l’école, la maison, le parc, quelques rues du quartier, les parents, une poignée de camarades, la maitresse, ça contient déjà une bonne partie de l’univers connue. J’ai demandé : «  Papa, pourquoi on héberge pas les gens qui dorment dehors ? » La réponse est passée à la trappe. Peut-être m’a-t-il dit ce qu’on dit toujours dans ces cas-là : « c’est plus compliqué que ça », « on ne peut pas héberger tout le monde », « il y a des structures qui s’en chargent »....

  Il n’y a que les mômes pour poser ce genre de question. C’est parce qu’ils n’ont pas encore appris leur leçon. Et celle-ci est la première et la plus essentielle. Une fois apprise, le reste roule tout seul. On ne peut pas dire non plus qu’elle soit dure à intégrer. De l’ignorance, des mauvaises excuses et de l’habitude. Détourner le regard n’est pas un exercice difficile, c’est même la règle en ville, alors lorsqu’il s’agit d’éviter le contact avec quelque chose qui navigue entre l’homme et la bête, ça va tout seul. Pour les mauvaises excuses, chacun le sait bien qu’elles sont mauvaises, ce n’est pas la sujet, mais elles ont leur utilité. Une utilité simple, précise et terriblement efficace : ne plus se poser la question. Ne plus demander : Pourquoi ? Pour mieux répondre : c’est comme ça. Une fois que vous avez l’ignorance et les excuses, l’habitude s’installe toute seule, sans forcer, c’est juste un pli à prendre comme on dit.

  Il y a quelques temps l’interrogation est venue toquer de nouveau dans mon crâne. De manière inattendue mais insistante comme un huissier à la porte d’un mec qui ne paie plus son loyer. Un SDF faisait la manche devant un supermarché. Il était assis, calme, il tendait la main. Ça aurait pu être du bouddhisme en mode position du lotus mais on sentait bien au look que la quête n’était pas spirituelle. « Putain, comment on fait pour justifier ça si un extra-terrestre débarque ? Qu’un type crève la dalle alors que quelques mètres le séparent de rayons dégueulant de bouffe ? » Voilà ce que mon cerveau m’a lancé. Le bâtard. Laisse-moi acheter mon pain en paix ! On lui dira qu’il a pas de thune, voilà ! « C’est quoi ça ? » Ah oui...merde. A ce moment, j’ai pris conscience de deux choses. D’abord, 20 ans après, je n’ai pas le début d’une réponse cohérente. Ensuite, essayer d’expliquer pourquoi ne fait que dérouler un raisonnement dont le ridicule et l’absurdité rend la situation encore plus affligeante. Ça permet tout juste de se rendre compte que, ça y est, je peux réciter ma leçon.

  J’en étais là de mes pérégrinations, la baguette sous le bras, lorsque l’huissier est revenu frapper à ma porte. Il s’est pointé avec une image cette fois. J’étais à Londres, j’accompagnais une amie qui devait passer un entretien pour bosser dans un Mcdo. Le genre d’opportunité qu’on a qu’une fois dans une vie. Elle est entrée et j’ai attendu dehors. En face, il y avait cette fille enroulée dans une couette, posée sur le béton, près d’un distributeur. Elle était assez jeune. C’était incroyable. Je n’avais jamais vu quelqu’un chialer avec une telle intensité. On aurait dit que chaque larme qui sortait de son corps pouvait la tuer aussi sûrement qu’une crise cardiaque. Son enveloppe corporelle ne semblait plus assez solide pour contenir la tristesse qui l’habitait. Elle allait finir par se briser avec le même bruit qu’un vase en porcelaine s’éclatant sur du carrelage. Ça doit ressembler à ça de crever de chagrin. D’habitude, les clodos essaient de se tenir. Ils tendent le bras, ils dorment, ils marchent, ils sont souls ou ils t’interpellent mais avec la décence que l’on doit aux gens qui ont un porte-feuille. Bref, ils ont l’obligeance de nous épargner la détresse de leur vie de merde. Mais, elle non...

  C’est devenu évident. Ils sont la punition. De toutes les sanctions que prévoient la société pour les déviant.e.s, à ceux qui se refusent, ou tout simplement ne parviennent pas, à respecter l’injonction de s’adapter en permanence, celle-ci est la plus violente. Même la prison n’a pas ce degré de brutalité. Lorsqu’on est délinquant, on a toujours une fonction. On est l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire. On sert de contraste. On est le noir qui fait ressortir le blanc. C’est pour ça qu’il y a une case prison au Monopoly. Mais lorsqu’on est rincé, on sort du plateau. Hors du jeu et invisible. On cumule tous les handicaps possibles comme si la vie s’était acharnée à jouer toutes les cartes +4 du Uno qu’elle avait en main : pauvreté, ignorance, solitude, échec, rejet, violence, errance, hygiène douteuse et perte de dignité. On est l’épouvantail du coin de la rue.

  L’épouvantail peuple les rues autant que l’imaginaire. Figure mythique de l’individualisme, image miroir du self-made man, il navigue entre le béton et l’inconscient des parents. Ces derniers le craignent et se chargent de transmettre sa signification à leurs enfants. Qu’ils le veuillent ou non. Quel autre choix ont-ils ? On a beau l’esquiver, il est là. Exposé comme dans un musée à ciel ouvert. Tu vois ce qu’il va t’arriver si tu ne travailles pas ? Si tu ne fais pas tes devoirs ? Si tu te comportes mal ? S’il y a bien un spectre qui hante l’Europe, cela fait longtemps que ce n’est plus celui du communisme. Au lycée, l’épouvantail remplit déjà son rôle au milieu des champs de béton. Choisir son orientation ? On consulte les filières qui nous éloignent le plus de l’épouvantail. Ce que tu as envie de faire ? Pas clochard en tout cas. Avant avec le bac, on prenait une bonne option pour ne pas finir le cul vissé sur le bitume humide. Maintenant, c’est fini. Arrivent les études supérieures. Les parents sont prêts à se saigner pour que leurs enfants échappent à la fac. Ecole de com, de journalisme, business school, sciences po... Tout sauf ce champ de ruine. Tout faire surtout pour que la progéniture ne soit pas le prochain épouvantail. Ensuite, s’insérer-sur-le-marché-de-l’emploi. Accepter les stages de larbin rémunérés à 600 euros par mois ? Oui, bien sûr, pas de problème. Service civique aux horaires extensibles rémunéré au niveau du RSA pour effectuer des tâches qui n’ont rien de citoyennes ? Moi d’abord. Si tu ne décroches ni l’un ni l’autre, c’est que tu n’as pas assez bien rampé. Il faudrait ramper un peu plus et mieux, si possible. Sinon, il y a une place qui s’est libérée la semaine dernière sous le distributeur de la BNP. L’épouvantail du coin de la rue, c’est la réponse à toutes les questions que tu vas te poser ensuite.  Pourquoi je bosse 60 heures par semaine en obéissant à un supérieur décérébré ? Parce que dehors il y a l’épouvantail. Pourquoi j’accepte un salaire de misère pour un job qui me pourrit la santé ? C’est toujours mieux que pioncer sur un banc par moins dix. J’ai peut-être une vie au rabais mais, moi, je fais encore partie de la fable que raconte la publicité, celle du progrès menant à une vie sans effort, sans risque, sans douleur. En route vers L’Olympe !

  C’est sa grande force à l’épouvantail du coin de la rue. Faire croire à toutes les autres vies de merde que, eux au moins, ils sont encore dans la partie. Ils peuvent continuer à désirer de posséder tous les superflus qu’ils ne pourront jamais s’offrir. Les SDF, leur truc, le vrai, ce n’est pas qu’ils n’ont plus d’endroit ou aller, non, c’est qu’ils ont quitté le récit commun. Plutôt être esclave que sans histoire commune. Même les taulards y participent encore et, s’ils sont en cabane, c’est parce que bien souvent ils ont voulu en épouser les valeurs. Les épouvantails n’ont plus ce mythe auquel s’accrocher. Ils ne croient plus. Ce sont les hérétiques du capitalisme.

  Les clodos, c’est la première chose à ignorer dans la longue liste des absurdités à accepter. La première pierre du château de carte sur lequel tout l’édifice repose. Le premier barreau sur lequel s’appuyer de l’échelle à grimper. Absent du récit fantasmé de la publicité, c’est le personnage le plus présent du monde réel. Sans eux, il ne peut pas y avoir de discipline, de hiérarchie, de règles du jeu. Si, du jour au lendemain, ils disparaissaient, toutes les questions que l’on se pose et auxquelles on répond par : « Tout ce que vous voudrez sauf rejoindre les exilés ! », toutes ces interrogations surgiraient avec l’intensité du magma d’un volcan en éruption. Elles déchireraient l’ordre social dans un gigantesque : Pourquoi ? Et la société s’effondrerait sur elle-même. Alors l’évidence est là. Il y a nécessité pour l’ordre établi d’avoir une armée qui quadrille silencieusement les rues en criant sa misère sur le macadam. Une armée pour rappeler à celui qui hésite à suivre l’ordre de marche ce qui peut lui en coûter. « Toi aussi, tu peux sortir de l’histoire commune ! ». Voilà la menace que dessine l’ombre du désespoir sur le trottoir. Et plus la situation sociale est tendue, plus les rappels à l’ordre se multiplient. Les épouvantails apparaissent et s’accumulent sans qu’on y prenne garde comme la poussière dans un coin d’appartement oublié. Résidus d’une société qui balaie ceux qui refusent ou ne peuvent se conformer. C’est pour ça qu’il est là. Juste en bas de chez toi. C’est à cela qu’il sert, l’épouvantail du coin de ta rue.

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