Guerre au renoncement

Guerre au renoncement

Dans des situations et des contextes différents de nombreuses équipes artistiques, de nombreux lieux artistiques sont en difficulté, dans toute la France. Le gouvernement préférant attribuer nos impôts aux grandes entreprises, sans véritable contrepartie, réduit les capacités du service public et notamment les dotations aux collectivités. Il en découle une baisse considérable des budgets attribués aux associations, aux services culturels. C'est le coeur du lien social à la française qui est attaqué aujourd'hui. La crise des collectivités n'est pas une fatalité, ce n'est pas dans l'ordre des choses, c'est dans le désordre et l'ordre néolibéral mondialisé.

Et parmi les premiers touchés, socialement, économiquement, politiquement, dans ce grand désordre, ce trouvent les artistes. Bien plus grave que la crise des intermittents, la destruction actuelle des capacités d'action du secteur va détruire des emplois, détruire un terreau patiemment construit depuis plus de 50 années. Alors que le secteur culturel est le troisième employeur européen (oui vous avez bien lu), les artistes sont aujourd'hui dans une situation de plus en plus alarmante, de plus en plus précarisée. Pire, des lieux, des festivals disparaissent happés par la tableau excel des technocrates. Pourtant il a été démontré que la subvention culturelle est vertueuse et qu'elle rapporte deux années plus tard le double voir le triple à la collectivité. Les baisses de budget pour la culture sont donc contreproductives d'un strict point de vue économique.

De multiples lieux vivent des situations d'une brutalité sans précédent : annulations, baisses importantes de crédit dans l'exercice budgétaire, annonces catastrophiques pour les années à venir... Et quand un théâtre perd des financements ce sont des artistes qui sont licenciés (ce n'est pas techniquement le cas, mais de fait, c'est la réalité).

La notion de culture a cependant bonne presse et du FN à la gauche en passant par les droites et le PS, la culture est encore un enjeu de politique. Contaminées par l'approche néolibérale, les politiques sont conduites dans une logique de consommation : il faudrait que chacun puisse assouvir ses besoins culturels. Les fondements de l'intervention publique sont évaporés. Penser l'action publique en terme de besoin permet de serrer la vis de la dépense sans penser aux catastrophes que cela engendre. Oubliée l'émancipation, la construction des individus et le liens social, oublié le libre arbitre et l'accompagnement de l'individu dans sa capacité à sortir de ce qui lui est inculqué socialement et culturellement. Cette capacité d'émancipation ce sont les oeuvres et les artistes qui en sont un facteur essentiel. Aujourd'hui on peut parler de la culture, oui, mais surtout sans les artistes. Ce qui se dessine c'est une culture sans artistes. 

Tout se passe comme si nous avions perdu la boussole poétique.

Les oeuvres nous montrent le monde, les oeuvres mettent des mots, des images sur le monde tel qu'il va, tel qu'il s'imagine. Nous sommes dans une période où justement nous avons un besoin urgent de symboliser ce qui nous arrive, d'imaginer ce que nous ferons. Il est symptomatique que les premières victimes du 7 janvier aient été des artistes. Et aujourd'hui il faut imaginer des projets culturels, mais sans artistes! 

Il faut le dire haut et fort : la culture sans artistes c'est de la normalisation ! La culture, même si elle est scientifique et technique est une culture de la normalisation si elle se fait sans la remise en jeu de l'artistique, c'est à dire sans la capacité de se moquer, de vilipender, de se tromper, de retourner, d'exagérer, d'embellir...

Chaque génération a dû fabriquer les conditions de son expression, depuis bientôt 40 ans nous ne nous sommes pas battus pour faire une place à nos espoirs, débordés par la "sagesse" néolibérale. Il faudra bien nous y mettre!

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