Imaginer une politique culturelle de Métropole

Texte introductif de la rencontre, à l'invitation de plus de 100 acteurs culturels de l'agglomération de Grenoble, avec les élus des communes de l'agglomération.

 

Jeudi 26 juin 2014, 12h30, 

les employés de Gaz Électricité de Grenoble font le barbecue. Est-ce une fête de fin d'année ou un regroupement syndical? Une tente blanche est tendue à côté de la cantine, un crin crin musical peu audible, sous la toile, 6 personnes dansent, jeans, chapeau de cowboy à paillettes, chemise à carreau nouée sur le nombril, une danse en ligne.

Printemps 2014, David Thevenard ouvre son restaurant dans le Grésivaudan. Sur la devanture, les lettres toutes neuves : The StationHouse et une vielle locomotive de la conquête de l'ouest.

Un folklore industriel américain sur les bords de l'Isère au 21ème siècle ...

En 1917, États Unis, Upton Sinclair, romancier écrit: avec le cinéma le monde s'américanise.

1947 Le conseil municipal de Grenoble refuse l'installation du premier Centre Dramatique proposé par Jean Dasté. Il créera la Comédie de St Etienne.

1968 ouverture de la Maison de la Culture de Grenoble

1976 ouverture de l'Hexagone de Meylan

1989 ouverture de la Rampe à Echirolles

2010 ouverture de la Source à Fontaine

2014 ouverture de la Belle électrique à Grenoble et rénovation du Centre Culturel Jean Jacques Rousseau à Seyssinet...

2014 - France, Rapport conjoint des inspections de l'économie et de la culture: Le secteur culturel produit une valeur ajoutée équivalente à l'agriculture et l'agro alimentaire réunis. Le seul secteur du spectacle vivant produit une valeur ajoutée supérieure au secteur automobile ou à l'aéronautique.

Lors du début de la 2ème crise des intermittents, Jean Jacques Queyranne, Président de la Région Rhône-Alpes l'affirme, 50 000 personnes vivent et travaillent dans la culture en Rhône-Alpes.

Un rapport comparatif de la dimension du secteur culturel sur 200 pays est annoncé pour l'automne par le cabinet Ernst et Young.

Un peu de politique fiction :

L'accord Transatlantique vient d'être signé entre l'Union Européenne et les USA. Grâce à cet accord, Virgin vient demander devant la juridiction commerciale internationale des dommages et intérêts à la ville de St-Martin-d’Hères. En effet, elle a installé une toute nouvelle salle de concert dans une friche industrielle. elle est maintenant en droit de demander à la ville les mêmes financements que celle-ci attribue à l'Heure Bleue, la salle de spectacle de la ville.

Dernière minute GGS, le Google Chinois vient de racheter Virgin.

Fin de la fiction, retour en 2014:

L’économie de marché ne cesse de prendre du terrain sur la part émancipatrice qui motive l’engagement des acteurs culturels.

Mai 2014

Yves Citton publie " L’économie de l'attention", une compréhension en France d'une manière de lire les enjeux politiques, économiques, sociaux, éducatifs, culturels et industriels à l’œuvre. Cette approche nourrit une pensée « alternative » aux États-Unis, en Allemagne, en Italie depuis 30 ans. Seul ou presque, Bernard Stiegler a en France développé les enjeux de l’économie de l’attention.

Qu'est ce qui est intéressant dans cette approche?  C'est en deux mots la mise en évidence des mécanismes du commerce de temps de cerveau disponible (selon l'expression de Patrice Lelay). C’est surtout la prise en considération du rapport que nous entretenons avec les technologies, avec l'ensemble des outils de communication et de production d’idées et d’images associé à ce système.

Or, nous, gens de culture, portons dans notre cœur cette idée que nous nous adressons à des esprits, dans une logique d'émancipation. Mais nous pourrions dire que, nous aussi, nous adressons à des cerveaux plus ou moins disponible, plus ou moins disposés, plus ou moins attentionnés. Nous serions donc sur le même terrain que cette "économie de l'attention". 

Nous ne pouvons pas ne pas nous poser cette question de la relation entre l'industrie culturelle de masse, la politique culturelle française, le système d'éducation, l'industrie de la formation, la croissance exponentielle de la place du numérique. Parce qu'il y a inévitablement un lien entre le cours à l'école de musique de la petite Leila, ce qu'elle poste sur Facebook, ce qu'elle voit à la télé, ce qu'elle apprend à l'école, le spectacle qu'elle va voir avec l'école, les centres d'intérêts qu'elle développe et les aspirations qu'elle va développer. Quels furent les rêves de ses parents, quels sont nos rêves? Quels rêves permettons nous à nos enfants?

L'avènement de l'économie de l'attention, la prise en considération des nouvelles formes prises par l'économie au temps de la nanoseconde et du réseau mondialisé, l'articulation toujours plus grande, plus rapide entre le local et le global, les nouvelles connaissances sur le cerveaux, comme la convergence des sciences pour de nouvelles technologies, les nouvelles formes de pouvoir économique et les enjeux pour la démocratie comme pour notre biosphère ne peuvent pas ne pas influer sur la définition des politiques culturelles, et je pense autant aux questions artistiques qu'aux questions de culture scientifique et technique .

Notre activité ne peut pas se penser hors du temps et hors des évolutions du monde. Elle ne peut pas se penser comme seule transmission de techniques anciennes et immuables. Le théâtre peut se faire avec un acteur seul, dépouillé, face au public assemblé sous les étoiles. Il s'est aussi toujours fait avec les dernières techniques de l'illusion. Le theatre est un média majeur de la dissémination des inventions.

Le cadre de notre journée: vous êtes ici ( et je remercie la Source de son accueil) invités par le regroupement volontariste d'acteurs du spectacle vivant, mais il y a aussi des représentants du cinéma, des arts plastiques, de la formation…

Il n’y a pas, pour l'instant, de compétence culturelle à la Métro. Il y aura une compétence culturelle dans la future métropole. Mais seuls deux ou trois élus métropolitains ont la charge de la culture dans leur commune, et aucun n’a cette charge dans l’assemblée métropolitaine.

La culture est une des politiques identifiant chaque commune à l'heure où les communes transfèrent de nombreuses compétences à l’agglomération, perdent donc de l’influence et à l’heure où les dotations de l’Etat aux collectivités fondent. Comment vont réagir chacune d’elles, quelle politique culturelle souhaiteront-elles / pourront-elles développer?

Parallèlement, la baisse de capacité du Conseil Général de l'Isère, sans concertation avec les autres financeurs, donne un mauvais signal. Perte de capacité des communes, désengagement du Conseil Général, la politique culturelle future de la métropole ne peut pourtant pas se traduire par la prise en charge des défaillances des autres collectivités, sauf à imaginer les transferts adéquats. 

Et pendant ce temps là, la vie culturelle souffre de ces atermoiements.

Les artistes trouvent des solidarités pour survivre. Mais cela revient à dire qu’un des secteurs les plus dynamiques de l’économie française vit de la débrouille.

Le public a une pratique métropolitaine de la culture.

Et les structures culturelles travaillent déjà ensemble. 

  • pour les festivals les Arts du récit, les Détours de Babel, La Biennale Arts Sciences;
  • pour des programmations en concertation ou en commun;
  • pour une promotion en commun des saisons des scènes pluridisciplinaires avec « demandez le programme » place Félix Poulat le week-end dernier;
  • pour le projet comme Vive les vacances, un dispositif de programmation et de formation autour du jeune public...

Nous sommes donc inventifs et force de propositions.

Nous avons le besoin d'engager le dialogue avec la Métropole pour le devenir de notre activité culturelle et artistique, mais aussi pour le devenir de notre territoire, convaincu que nous sommes de l’importance de la place de la culture dans la construction collective. Nous sommes le monde réel. L’imaginaire est le prélude à la réalité. Il nous faut raconter les histoires de demain.

Changement de siècle, changement d'acteurs, changement de cadres administratifs, changement de conditions socio-économiques, changements technologiques, changement des pratiques culturelles, changement des modes d'identification individuels et collectifs : il faut inventer les politiques de demain. Et nul doute que les arts et la culture seront au coeur des développements futurs.

Comment imaginons nous la vie en 2050?

Quelles valeurs souhaitons développer?

Pour cela nous pouvons nous appuyer sur l'imagination et l'énergie des acteurs culturels, nous en avons, nous le montrons quotidiennement. Nous avons aussi une capacité de mobilisation certaine. Nous pouvons aussi nous appuyer sur des grands textes qui structurent la vie internationale, de la déclaration des droits de l'homme à la Déclaration universelle sur la diversité culturelle. Il y a nécessité à travailler ensemble : citoyens chargés des politiques publiques et citoyens porteurs de l'activité artistique et culturelle. La reconnaissance par les Cités et Gouvernements Locaux Unis de la culture comme 4ème pilier du développement durable dans l’Agenda 21 doit nous inciter à l'audace!

J’ai personnellement la certitude que la vie culturelle future articulera innovations sociales et innovations technologiques, recherches artistiques et recherches scientifiques. 

Gageons que les développement futurs pourront aussi se construire hors des dogmes économiques de l’offre et de la demande, selon un horizons citoyen comme la contribution ou selon un horizon humain comme la dignité.

Je suis aussi convaincu de la nécessité de réinventer les actions entre socio-culture, éducation et art comme la colonne vertébrale d’une construction citoyenne à l’échelle de l’agglomération.

L’innovation à Grenoble ce n’est pas qu’une question de marketing territorial. Des inventions sociales, technologiques et culturelles ont fait cette agglomération. Elles la feront demain.

Grenoble a une chance : en plus d’être un territoire où se fabriquent les outils de l’économie de l’attention, c’est aussi le territoire d’une recherche politique. Le champ culturel et artistique peut être le lieu de la mise en résonance de ces deux formes d’invention du quotidien.

 

10 septembre 2014 - la Source à Fontaine (38).

 

 

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