Concours de danse (Re)connaissance

Discours d'ouverture du concours de danse (Re)connaissance, vendredi 20 novembre 2015 devant la salle comble de l'Hexagone Scène Nationale Arts Sciences, en présence de 80 programmateurs et acteurs du développement chorégraphique.

 

Je vais ouvrir cette fête à la danse qu'est Reconnaissance en rendant hommage aux femmes et aux hommes qui ont péri vendredi dernier. Tous, nous sommes bouleversés par l'irruption sur notre territoire d'un conflit lointain auquel pourtant la France participe depuis de nombreuses années. Cette double déflagration du 7 janvier et du 13 novembre nous fragilise. Cela fait monter dans le pays des sentiments mélangés faits de peur, de citoyenneté renforcée, de haine, de sentiments guerriers. Entre liberté d'expression et fraternité de la vie culturelle, c'est tout un ensemble de valeurs et de conceptions du monde qui sont attaquées : rapport au corps, rapport à l'autre, rapport aux autres.

Pour conjurer ce cours funeste des événements je suis intimement persuadé que nous, acteurs culturels et artistiques, avons un rôle à jouer.

Ce qu'il y a de singulier dans ces événements effroyables c'est que l'ennemi est fruit de notre propre pays. Sans exonérer ces individus de leur propre responsabilité, ce sont cependant des enfants de l'Europe telle qu'elle s'est construite qui ont commis ces lâchetés. Ils ont entre 20 et 30 ans. Ils se sont perdus dans un délire mystique et dans une haine destructrice symptômes d'une déflagration sociétale souvent décryptée et analysée mais que l'idéologie néolibérale, qu'elle soit de droite ou de gauche, ne veut pas voir.

Je peux témoigner que depuis 1995, au moins, nous réclamons plus de moyens pour intervenir avec nos outils de l'art, de la culture, de l'éducation. Nous parlions à l'époque de plan Marshall pour les banlieues. Des moyens massifs sont nécessaires pour occuper des espaces d'imaginaires rongés par la stigmatisation, par les humiliations subies par des familles livrées à la débrouille économique et à la débrouille morale et psychologique. Ainsi, entre culpabilité post-coloniale et liberté mal comprise, nous avons laissé la place aux pires des sentiments religieux se développant dans les caves, dans l'underground d'une société obnubilée par la réussite économique, oublieuse du bien commun. Depuis les attaques de Nicolas Sarkosy contre notre histoire culturelle, rappelez-vous de notre soit disant échec de la démocratisation culturelle - nous avons mis 5 ans à répondre incapables que nous étions de trouver le langage de la riposte.

Depuis les attaques répétée par la droite comme par la gauche contre nous, contre nos partenaires que sont les acteurs de l'éducation populaire, avec des réductions de subvention, la suppression des aides aux emplois, la réduction des capacités du service public. 

Depuis la baisse sans précédent des budgets culturels de l'Etat ( l'augmentation du budget du Ministère de la Culture prévue pour 2016 est loin de récupérer les baisses successives réalisées par François Hollande).

Depuis les baisses incroyables de dotations aux collectivités qui inévitablement se répercutent sur nos activités. 

Depuis l'engagement, par conséquence de ces mesures de réduction, d'un plan social gigantesque chez les artistes, techniciens, acteurs culturels et associatifs.

Depuis que l'idéologie néo-liberale s'insinue jusque dans les modes de gestion du social, de l'emploi, du service public, plaçant une hypothétique rentabilité financière au dessus de la capacité à bien vivre ensemble. 

Depuis l'avènement des nouvelles technologies de communication qui modèlent nos attentions de manière nouvelle, dépassent les frontières et lient étroitement l'espace mondialisé aux espaces les plus intimes.

Depuis la perte du nord magnétique de l'art et de la culture par tous les courants politiques progressistes.

Depuis tout ce temps donc, nous n'avons pas fait entendre notre voix. 

 Bien sûr, chacun à notre échelle, nous agissons et pour beaucoup d'entre nous, faire notre métier c'est assembler dans le même temps l'engagement professionnel et l'engagement citoyen. Quand je dis que nous n'avons pas fais entendre notre voix, c'est au sens collectif. Ce que peut faire notre secteur, c'est d'abord donner de l'amour, pour lutter contre la peur il faut de l'amour, beaucoup d'amour. Il faut rassembler nos forces pour donner beaucoup d'amour, l'amour est la seule énergie qui se démultiplie quand on la donne.

Donner de l'amour ce n'est pas forcément rester béa face à ce qui se passe. 

Notre société se police, l'Etat trouve plus facilement de l'argent pour payer des bombes et des policiers que pour financer des éducateurs, des artistes, des fabricants de lien social. Je ne dis pas que la méthode forte soit à négliger, mais l'effort éducatif et imaginatif doit être au moins aussi fort et massif que l'engagement militaire. Si il y a un choc politique à générer c'est bien un choc culturel qu'il faut engager. Comment mieux soutenir les laïcs syriens qu'en poursuivant ardemment, parallèlement à la lutte armée, l'éducation, l'apprentissage du libre arbitre, l'entretien d'un patrimoine immatériel, la libre expression, autant d'éléments qui ont une valeur universelle, en Syrie comme sur notre territoire.

Aujourd'hui de partout en France émergent des initiatives, des tentatives de redéfinition de nos activités. Plus qu'une redéfinition, ce sont des tentatives de remise en adéquation entre les grandes idées qui nous portent, notre compréhension du monde et les espoirs qui nous animent. 

Notre vie quotidienne est déjà saturée par nos multiples urgences mais si je devais vous dire une chose, ce serait : engagez-vous! Pas à l'armée, non, dans un syndicat, dans une association professionnelle,  dans un club quelconque. On ne sait pas ce qui va sortir des élections, mais ce que l'on sait déjà c'est que nos élus, pour la plus part, on perdu dans leur cœur, dans leur pratique, le rapport à l'art et à la culture. Heureusement pas tous - et qu'ils soient de droite ou de gauche, certains nous soutiennent encore, ce qui fait que nous sommes là, mais il est cependant clair que nous devons nous mobiliser pour faire entendre une voix différente, une voix de paix.

Discours d'ouverture de la deuxième soirée du conours (Re)connaissance, samedi 21 novembre 2015 devant la salle comble de l'Hexagone Scène Nationale Arts Sciences, devant une salle tout aussi remplie.

 

Merci d'être venus aussi nombreux pour ce deuxième jour de la 7 ème éditon de (Re)connaissance. Cette manifestation est largement ouverte au public, mais c'est aussi un temps important pour les professionnels de la danse qu'ils soient artistes, accompagnateurs d'artistes ou directeurs de lieux de résidence, de lieux de création, de lieux de diffusion des spectacles. 

Aussi je vais prendre cinq petites minutes pour vous dire où vous êtes quand vous êtes à l'Hexagone Scène Nationale Arts Sciences - Meylan.  Nous sommes une équipe de 17 personnes qui développe un projet qui s'inscrit dans cette lutte contre les obscurantismes contemporains que j'évoquais hier. J'ai la conviction que la culture des individus comme celle des groupes, au 21e siècle est indissociablement artistique, scientifique et technique. 

  • Technique parce que du langage maternel jusqu'à notre environnement quotidien tout est technique, c'est Bartabas qui dit que "la technique est la condition de la poésie". 
  • Scientifique, parce que la rapidité d'évolution des connaissances vient percuter notre imaginaire fait de couches multiples, des plus archaïques, aux plus essentielles! La curiosité fondamentale de l'être humain lui permet de lutter contre la superstition et l'obscurantisme.
  • Artistique, pour nourrir notre besoin de poésie et de prise de distance. L'étrangeté de la poésie est un moyen de continuer à rendre souple et ouverte une culture qui par définition a tendance à se rigidifier, à se racornir.

Les lieux comme les théâtres doivent favoriser la mise en citoyenneté de ses relations entre arts, sciences et techniques.

L'ensemble de l'activité de la scène nationale est orienté vers cela. Nous construisons donc des temps de travail entre artistes et scientifiques autour de ce que nous avons appeler l'Atelier Arts Sciences en partenariat depuis 10 ans avec le CEA Grenoble - et là nous travaillons plutôt l'innovation technologique. Par ailleurs nous développons aussi des recherches plutôt orientées sur l'innovation sociale. Ça a d'abord été le projet d'Atelier de l'Imaginaire développé pendant 4 années avec des chercheurs universitaires, avec des étudiants, avec des partenaires de notre Biennale Arts Sciences. Cela a produit de nouveaux protocoles d'action culturelle que nous utilisons dans la biennale ou dans la saison. Cela a aussi produit un livre "l'Atelier de l'imaginaire, jouer l'action collective" (Édition Elya) que vous trouverez à la librairie dans le hall.

Pour faire avancer cette idée que notre activité culturelle doit se construire dans la relation entre arts, sciences et techniques, nous nous sommes retrouvés avec une quinzaine de responsables de projet culturel français au sein d'un nouveau réseau: La Transversale des Réseaux Arts Sciences (Tras) une initiative qui est ouverte à toute contribution nouvelle à tout nouveau partenaire, pourvu qu'il favorise la recherche, la création, la diffusion et l'action culturelle 
entre artistes et scientifiques sur son territoire.

Pour tenter de construire une action artistique et culturelle en phase avec le monde, pour démentir tous les discours populistes sur notre secteur d'activité, c'est un théâtre d'expériences que nous réalisons chaque jour, ouvert au plus grand nombre. Nous allons toucher cette année plus de 60 000 spectateurs avec des créations, des expériences, des inventions, avec des spectacles plus que jamais vivants.

Aussi, quand Christiane Blaise, directrice du Centre de Développement Chorégraphique de Grenoble est venue avec Guy Darmet me parler de (Re)connaissance, c'était il y a déjà presque 8 ans maintenant, j'ai immédiatement accepté l'aventure pour l'expérience collective qu'elle propose. Au début l'expérience devait durer 4 ans. "Et puis on arrête m'avait-elle dit". Mais votre présence, votre curiosité, votre engouement a été plus fort, nous étions réunis ce matin avec l'ensemble des partenaires de Reconnaissances pour parler des 9e et 10e éditions. 

Adieu les résolutions!

Bonne fête à la danse, bonne (Re)Connaissance.

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