Arts et culture: se ré-inventer?

Navigation d'une scène nationale par temps de virus, entre tentative de gestion à l'heure de la crise sanitaire, inscription dans les temps long des imaginaires, création artistique, action culturelle et construction d'une culture des arts, des sciences et du terrestre.

Retrouverons-nous l’insouciance et le bonheur de vibrer ensemble, de gouter aux plaisirs de la poésie, d’applaudir à la virtuosité, de célébrer les mots transmis de générations en générations, d’explorer tous ensemble des sons nouveaux, des chemins d’imaginaires inédits? Nul ne le sait… Octobre 2020, janvier 21? octobre suivant? Quand bien même aurions nous l’autorisation administrative d’ouvrir les théâtres, dans quelles conditions cela s’effectuerait-il? Selon quelle adéquation avec nos missions artistiques et culturelles? Le monde culturel est à l’arrêt, même si il repart doucement, le séisme est encore difficilement descriptible… 

Plus que jamais, l’urgence est de faire face aux conditions matérielles de notre existence, qu’elles soient individuelles ou collectives. Je n’énumérerai pas ici la litanie des crises sanitaires, écologiques, économiques, sociales, urbaines, rurales, migratoires, démocratiques ...

Le monde des humains présente au moins deux faces : une face matérielle, faite de ce que nous appelons la réalité, et une face symbolique, faite du millefeuille de nos représentations, de nos projections, de nos espoirs, individuels et collectifs… Invité d’Expérimenta la Biennale Arts Sciences 2020, l’écrivain Camille de Toledo rappelait, « nous sommes des créatures de vie symbolique, attachées à la vie matérielle. Nous devons absolument aujourd’hui, nous concentrer sur la vie matérielle, mais nous ne pouvons y accéder que par des changements dans le régime de la vie symbolique». 

Dit autrement, notre imaginaire structure la concrétisation de nos actions dans la « vraie vie » et les réponses aux questions qui nous sont posées par le réel passent par le « détour » fructueux et productif de l’imaginaire avec le soutien des « raccourcis-clavier » du symbolique. C’est ce à quoi travaillent les différents acteurs de la sphère artistique et culturelle. Alors qu’aujourd’hui plus que jamais nous avons besoin de vivifier nos imaginaires, nous avons besoin de construire le monde dans lequel nous souhaitons vivre, tous les secteurs qui font ce patrimoine historique européen qu’est la création artistique sont à l’arrêt. Pour combien de temps? Nul ne le sait…

Comme fondement de notre action, la parabole du pain selon Michel Serres, vient s’ajouter à notre horizon : « Si vous avez du pain, et si moi j’ai un euro, si je vous achète le pain, j’aurai le pain et vous aurez l’euro et vous voyez dans cet échange un équilibre, c’est à dire A a un euro, B a un pain. Et dans l’autre cas B a le pain et A a l’euro. Donc c’est un équilibre parfait. Mais si vous avez un sonnet de Verlaine, ou le théorème de Pythagore, et que moi je n’ai rien, et si vous me les enseignez, à la fin de cet échange-là, j’aurai le sonnet et le théorème, mais vous les aurez gardés. Dans le premier cas, il y a un équilibre, c’est la marchandise, dans le second il y a accroissement, c’est la culture. » 

Vie symbolique, travail des imaginaires, partage et accroissement des richesses humaines, la noblesse de ces constituants de l’humanisme a trop longtemps été mis à mal par l’imaginaire de la marchandise. Et cela continue dans l’après confinement. L’avidité  capitaliste s’engouffre dans la stratégie du choc (Naomi Klein) sans aucune vergogne.

Dans cette situation inédite et paradoxale, en l’absence de théâtre en dur, il nous faut cependant continuer à agir, en conformité avec les précautions sanitaires. Il nous faut trouver les manières de faire vibrer une corde poétique, une musique d’espérance, un geste généreux. « L’art doit maintenir vivant le rêve d’un monde de justice » nous dis Mathias Langhoff.

Se ré-inventer ?

L’idée de se-réinventer est belle, c’est une promesse de renouveau qui ne peut que séduire. Mais comme notre actuel Président de la République nous a appris à retourner les mots, a leur faire dire l’exact opposé de leur sens commun au bénéfice d’une idéologie néo-libérale exacerbée, on ne peut qu’être méfiant.

Se ré-inventer? Cette injonction sonne ici, comme en son temps, le soi disant échec de la démocratisation culturelle jeté à la face des acteurs culturels par Nicolas Sarkozy. Il y a en filigrane cette idée que nous aurions faillis, que malgré toute la sollicitude des pouvoirs publics nous aurions raté, nous serions inadaptés. Ce sont les lunettes du ministère qui sont inadaptées. Quand les appels à projets font image de politique c’est qu’on ne connait plus sont territoire. Quand le rabot budgétaire induit la réduction des capacités humaines, on ne peut plus connaitre son territoire. Il est fort à craindre que l’exemple de quelques institutions en mal de renouvellement de leur projet artistique et culturel cache la forêt des initiatives vertueuses et inventives sur l’ensemble du territoire. Prenez-les en exemple, elles sont nombreuses ces initiatives, inventives et joyeuses dans l’action.

Pourtant les acteurs de terrain font face à des difficultés grandissantes entre, par exemple, organisation administrative et juridique qui décourage les professeurs à accompagner leurs élèves au théâtre, associations relais systématiquement dépouillées de leurs personnels et de leurs moyens d’action, collectivités publiques étranglées par des logiques budgétaires mortifères. La petite phrase du président souhaitant que les artistes donnent quelques heures pour les enfants montre sa méconnaissance profonde des maillages qui permettent la présence artistique sur un territoire. La génération spontanée n’existe pas. C’est un tissu dense de multiples acteurs qui permet la mise en présence des personnes (enfants, adultes, personnes âgées…) avec une oeuvre. Un artiste ne va pas seul à la rencontre des publics. Une personnes ne pousse pas seule les portes d’un théâtre ou d’une bibliothèque. La chaine d’actions, de production et de diffusion n’a rien à voir avec les logiques « mainstream» des « providers » d’imaginaires américains mondialisées . Ici il s’agit de la vraie vie, du vivant, de l’imprévu, d’artisanat, de petites entreprises, d’adaptation, de relations, de don et de contre don, d’engagements, de reconnaissance, d’apprentissages, de générosité, d’institution de soi, de solidarité, de curiosité, d’ouverture au non connu, à l’inespéré, à « l’in-imaginé ». C’est cette épaisseur sociale qui fait culture, dans une articulation toujours re-inventée, justement , entre art et pratiques sociales et culturelles. L’art remet en jeu la culture.

Sur tout le territoire, artistes et acteurs culturels inventent quotidiennement de nouvelles manières de faire culture, depuis bien avant la pandémie. Contre les règles budgétaires des lois néolibérales qui produisent mécaniquement l’appauvrissement du service public, ils inventent des formes de l’enrichissement culturel, contre la décroissance du service public, ils œuvrent à la croissance culturelle par un rapport sans cesse renouvelé, aux arts, aux sciences et au terrestre. Dans les engagements politiques qui s’affichent progressivement, les choix du Président de la République restent des choix de l’ancien monde. Des milliards pour l’industrie aéronautique et l’automobile, quelques millions pour la culture à qui est demandé contre-parties sociale et éducative. Pourtant le poids économique de la culture est bien plus important que celui de ces symboles du 20e siècle polluant. 

Se ré-inventer? l’injonction sonne ici comme le nouvel impératif politique décrit par Barbara Stiegler « il faut s’adapter ». La philosophe montre comment l’imaginaire néo-libéral veut réformer les individus au profit d’un formatage consumériste et d’un imaginaire darwinien de la compétition. On voit aujourd’hui les coûts humains, sociaux, économiques, environnementaux  de ces approches : « brûlez ces stocks de masques inutiles ».

Nos missions nous les poursuivons avec conscience, opiniâtreté, nous tentons, comme dans tous les services publics et para-publics, dans la santé, dans la forêt, dans l’archéologie, dans l’éducation, dans la sauvegarde du littoral, dans la recherche, dans la protection des oiseaux, dans le social… nous tentons tout simplement de faire bien nos métiers, de mettre nos actes en adéquation avec nos pensées, de faire un métier en adéquation avec nos valeurs humaines avec une conscience aigüe de notre destin commun.  

L’expérience grenobloise de l’Hexagone Scène Nationale Arts Science oeuvre dans ce sens. Depuis de nombreuses années le projet de l’Hexagone a ajouté aux missions traditionnelles d’une scène nationale (la création et la diffusion) une double mission de recherche. Un premier volet d’actions qui permettent à des artistes d’être au contact de la recherche en train de se faire. Cela ouvre les portes de laboratoires aux artistes. C’est ainsi que sont nés d’une part, l’Atelier Arts Sciences, un partenariat extra-ordinaire avec le CEA (Commissariat à l’Énergie Atomique et aux Énergies Alternatives) qui ne cesse de se renouveler depuis 2007. C’est, d’autre part, notre association avec l’Unité Mixte de Recherche Litt&Arts au sein de l’Université Grenoble-Alpes. 

Le deuxième volet recherche, c’est celui de l’action culturelle : ici c’est l’équipe de l’Hexagone qui construit ses propres explorations avec l’idée que le monde changeant, on ne peut plus penser l’action culturelle de la même manière qu’en 1936, en 1945, en 1968 ou en 1981. Inscrite dans une longue filiation, cette action culturelle s’invente à partir de chaque projet artistique. 

Arts Sciences Terrestre

Avec le réseau TRAS, la Transversale des réseaux Arts Sciences (www.reseau-tras.org), dans un premier temps nous avons fait l’hypothèse qu’avec la relation entre arts et sciences, le champ de l’action culturelle de nos structures artistiques s’élargit, de fait, à la culture scientifique. Les multiples alertes scientifiques quant au climat nous ont fait adjoindre aux deux premières une troisième dimension : le terrestre (B. Latour), justement avec cette idée que nous devons faire évoluer rapidement nos imaginaires pour affronter le monde comme il va, pour tenter de mettre nos actes à la hauteur de notre destin planétaire commun (E. Morin).

Ainsi, les actions inventées avec les artistes et les partenaires du territoire tendent à porter en elles les trois dimensions de l’éducation artistique, scientifique et terrestre (EAST).

Entre Biennale Arts Sciences, Atelier Arts Sciences, UMR Litt&Arts, action culturelle inventive, progressivement, ces actions de recherche ont fini par représenter presque les deux tiers de notre activité, et ces activités sont beaucoup plus compatibles avec les gestes barrières, tant qu’il ne s’agit pas de présenter un spectacle devant un public large. La prochaine biennale est pour février 2022… 

 

Des constats et des axes de travail 

Ce séisme mondial révèle les fractures présentes avant l’épidémie et l’urgence de prendre en compte dans l’activité d’une institution culturelle :

1 - une crise démocratique profonde qui nourrit le totalitarisme, la privatisation des communs (dont l’ensemble des couches des réseaux numériques qui devrait s’appuyer sur un service public);

2 - une fracture sociale qui se traduit par l’abandon et l’exclusion de groupes sociaux, par l’abandon scolaire encore plus sévère, d’encore plus d’enfants;

3 - une fracture numérique qui est une autre facette de la fracture sociale (mais si l’expérience du confinement permet aux réseaux professionnels, associatifs et syndicaux d’apprendre à travailler en partie par le réseau numérique, cela économisera temps, argent et transport);

4 - une crise profonde des professions du spectacle et des professions connexes qui ne fait que commencer : l’été sera dur pour les lieux, les artistes, les festivals…et la saison prochaine est plus qu’incertaine...;

5 - la nécessité de s’interroger sur notre manière de faire du spectacle au regard de notre empreinte carbone, au regard de la compatibilité de nos activités avec le vivant.

Cela nous amène à :

1 - répondre avec l’ensemble de l’équipe de l’Hexagone au questionnaire de Bruno Latour. À l’issue de cette phase nous élargirons peut-être le questionnaire à d’autres réseaux du territoire, en profitant de notre savoir faire en matière d’action culturelle et dans la perspective de l’accueil d’artistes intégrants ce type de réflexions dans leur démarche artistique ; dans la perspective aussi du développement de la thématique « terrestre » dans le projet artistique et culturel de la scène pour les saisons à venir;

2 - penser une saison 20/21 très différente, un début de saison qui cherche une autre forme de présence artistique, dans la perspective d’un retour à des conditions permettant l’émoi collectif  ;

3 - à imaginer une présence artistique sur le territoire qui puisse répondre aux cinq constats.

4 - à mettre en œuvre des démarches d’éducation artistique, scientifique et terrestre à partir des œuvres et artistes présents;

5 - à vivifier le terreau artistique du territoire. Il va falloir contribuer à une nécessaire politique locale de soutien et de renouvellement des professions artistiques en concertation avec les pouvoirs publics.

Notre action conservera sa structure d’appui : recherche, création, diffusion, action culturelle. Elle aura un caractère volontariste en s’inscrivant dans des cadres existants, mais aussi en s’en affranchissant par des partenariats nouveaux favorisant les relations avec des personnes nouvelles, construisant ainsi, les conditions de renouvellement des publics de l’art d’aujourd’hui. C’est l’occasion de progressivement adapter et faire coïncider l’outil théâtre, cet espace rare et précieux, avec un projet artistique et culturel en phase avec la situation et le territoire.

Les mesures politiques à l’échelle nationale en direction des secteurs artistiques, culturels et socio-culturels sont indispensables, vitales, urgentes. La mesure du plan allemand pour la culture, 50 milliards (!), montre l’ampleur et la durée prévisible du séisme. Le gouvernement français reste étrangement flou sur son niveau d’intervention. Tout porte à penser qu’en lieu et place d’un plan de reconstruction, c’est une écope qui nous est proposée. Combien réussiront à garder la tête hors de l’eau?

Il faudra bien un jour réouvrir les lieux du partage du sensible. En attendant, cette période de suspension est la bonne occasion pour tenter ce que les rythmes passés nous empêchaient de tester grandeur nature. Les mentalités bougent plus vite qu’on ne le pense dans les gestes de chacun, dans des pratiques qui évoluent, vite. Il est tout aussi urgent de construire ensemble, dans la rue, sur les places, au pied des immeubles, des objets symboliques appropriés, structurants, responsabilisants et dynamiques. Il faut construire localement des alliances pour les arts, les sciences et le terrestre, alliances entre acteurs culturels et acteurs de l’écologie qui participent à la construction du monde qui advient. Pour ne pas le laisser à ceux qui le raptent et le saccage. Ils ne sont pas si nombreux.

La valse des milliards est impressionnante, mais 500 milliards ne font jamais qu’à peine 1000 euros par européen… Les premières mesures prises montrent que ce sont les vieilles recettes qui président aux choix. Pourtant ce qui est structurant et déterminant face aux incertitudes à venir ce sont les éléments du commun inventif : la recherche, le soin, l’éducation, la poésie et la fraternité. Que notre théâtre en soit porteur!

Antoine Conjard, Directeur de l’Hexagone Scène Nationale Arts Sciences

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