Crise grecque : l'Irlande n'est pas un modèle

En défaut de paiement, la Grèce est souvent invitée à imiter le modèle d’austérité irlandais. Alors qu’elle était  au bord de la banqueroute il y a cinq ans, l’Irlande a retrouvé le chemin de la reprise économique, faisant la fierté du FMI et de l’Union Européenne. Mais cette vision idyllique dissimule une réalité moins envieuse.

En défaut de paiement, la Grèce est souvent invitée à imiter le modèle d’austérité irlandais. Alors qu’elle était  au bord de la banqueroute il y a cinq ans, l’Irlande a retrouvé le chemin de la reprise économique, faisant la fierté du FMI et de l’Union Européenne. Mais cette vision idyllique dissimule une réalité moins envieuse.

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© Photo : EPA

  Dimanche, la Grèce a dit non aux mesures d’austérité préconisées par l’Union Européenne. Cette attitude déplait fortement au ministre adjoint des Finances irlandais Simon Harris (centre-droit) qui s’agace face au refus des Grecs de faire les réformes demandées : « Il faut que les Grecs reviennent et fassent ce qu’a fait l’Irlande. »  L’Irlande, désormais auréolée de la croissance la plus forte de l’Union Européenne, n’a pas de mots assez durs pour la Grèce et le Premier ministre Enda Kenny a exhorté Athènes à suivre son exemple. L’Irlande serait donc devenu le modèle à suivre. Les discours dithyrambiques à son propos pullulent. Les européens ont les yeux rivés sur leurs indicateurs économiques séduisants. La semaine dernière encore, le député des Côtes d’Armor Marc Le Fur (LR, ex-UMP), vantait les mérites du « courageux et discret tigre celtique ».Ainsi il y aurait d’un côté l’Irlande, l’Espagne et le Portugal, qui ont mené bravement de véritables réformes structurelles et de l’autre ceux qui ont trop longtemps contesté la nécessité de véritables réformes en attendant que la crise passe, la Grèce et la France en tête. Pourtant dans l’île verte, tout n’est pas si rose.

  Alors que l’Irlande est devenue le 13 décembre 2013 le premier pays à sortir d’un programme de « sauvetage » de la Troïka,  une étude d’Attac démontrera quelques semaines plus tard que la situation économique et sociale du pays demeure désastreuse et que les 67,5 milliards de prêts n’ont en rien profité aux Irlandais.  Selon Lisa Mittendrein d’Attac Autriche, ce n’est non pas le peuple ou l’Etat irlandais qui a été sauvé mais bien les élites financières européennes, ce que confirme Andy Storey, sociologue et économiste à l’Université de Dublin. Cette semaine, Rory Hearne, docteur en géographie à l’Université de Maynooth, est revenu sur les effets pervers de la réussite irlandaise. Le modèle d’austérité irlandaise a paupérisé une partie de la population et a causé des dommages économiques importants.

  En effet, derrière la reprise économique, prise en exemple sur la scène internationale, se cache un côté beaucoup plus sombre. Les dépenses de santé ont été réduites de 27% depuis 2008, 25 000 logements sociaux ont été supprimés, les dépenses d’infrastructures publiques (écoles, routes, hôpitaux, transports, eaux, eaux usées) ont été diminuées de 60% entre 2008 et 2014, la qualité de l’enseignement est en baisse selon un rapport de l’Union Européenne avec une baisse du nombre d'enseignants tandis que l’émigration des jeunes a augmenté de 10%, ce qui explique la baisse du taux de chômage.

  Le taux de pauvreté des enfants a pour sa part augmenté de 11,1 points de pourcentage entre 2008 à 2013 et les taux d’automutilation ont augmenté de 31% chez les hommes et de 22% chez les femmes. D’autre part, presque la moitié de l’augmentation du PIB est à mettre au crédit de multinationales dont l’activité n’a pas lieu en Irlande et des avantages fiscaux du pays. Hearne fustige volontiers l’affabulation faite autour de l’Irlande : « Ce récit ignore fréquemment que la reprise économique a été construite sur une violation des droits de l’Homme et une remise en cause du développement économique et social à long terme. » Ainsi le cas irlandais est selon lui la preuve de la nécessité de la restructuration de la dette et des approches alternatives aux crises budgétaires.  Récemment, Emily Logan, la commissaire en chef  irlandaise des droits de l’Homme et de l’égalité a appelé le gouvernement à tenir compte des appels de la Commission de l’ONU sur les droits économiques, sociaux et culturels et à arrêter les mesures d’austérité.  Ce récit moins glorieux est bien souvent occulté et un mythe autour d’elle s’expliquerait pour Fintan O’Toole, chroniqueur dans The Irish Times, par le fait que le pays incarne l’anti-Grèce : « Nous sommes bons parce que nous nous sommes conformés aux plus grandes fables de la zone euro. La Grèce est mauvaise parce qu’elle a cessé de le faire. »

  Si l’Irlande a toujours été le bon élève de la Troïka, les partis anti-austérité progressent également. Aux dernières élections européennes, le parti de gauche Sinn Féin a remporté trois sièges sur onze et il est crédité de 21% des intentions de votes pour les élections générales de 2016.  Mais plus récemment, c’est une campagne « Right2Water » contre la taxation de l’eau et sa privatisation déguisée qui a fait grand bruit en Irlande et a participé à la politisation des citoyens, qui ne sont pourtant pas familiers des protestations dans la rue. Leur opposition à cette taxation de l’eau est l’expression d’une vive colère face aux  effets dévastateurs et disproportionnés des politiques d’austérité et face au renflouement des banques et du système financier européen au détriment des classes moyennes et des classes populaires irlandaises. Ce mouvement social Right2Water a mobilisé massivement (88 000 personnes à Dublin en mars) et formule désormais des pistes pour améliorer les systèmes de santé et d’éducation, diminuer le pouvoir de la finance, et proposer un droit au travail décent pour tous. Selon Rory Hearne, le mouvement envisagerait de se présenter aux prochaines élections. Il lui rappelle des initiatives telles que Podemos. Un troisième mouvement anti-austérité accédera-t-il au pouvoir en Irlande pour mettre fin à huit ans de mesures drastiques ?

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