Pourquoi les libéraux séparent la race de la classe


Ce début août, un discours de Bernie Sanders, candidat de gauche à la primaire "démocrate" américaine (*), a été empêché par des activistes du mouvement Black Lives Matter ("les vies noires comptent") (**). Un article de Jacobin Magazine, par un professeur d'histoire noire américaine ("afro-américaine"), critique cette action et le présupposé sous-jacent, qui est que classe et race sont des problèmes orthogonaux. La réinterprétation du racisme par l'idéologie libérale comme un problème culturel, moral ou psychologique détruit en réalité les chances des noirs américains de parvenir à des conditions matérielles décentes.

L'article original est ici (en entier) :

https://www.jacobinmag.com/2015/08/bernie-sanders-black-lives-matter-civil-rights-movement/

Ci-dessous une traduction partielle (certains passages coupés, pour éviter d'y passer trop de temps).

(*) cf. reportage de Mediapart :
http://www.mediapart.fr/journal/international/290715/le-phenomene-bernie-sanders-un-socialiste-en-campagne-aux-etats-unis

(**) sur l'interruption, un article de presse ici :
http://www.seattletimes.com/seattle-news/politics/black-lives-matter-protesters-shut-down-bernie-sanders-rally/


Après avoir empêché un discours de Bernie Sanders à un meeting pour la Sécurité Sociale, Medicare et Medicaid, l'activiste Marissa Johnson a déclaré sur MSNBC qu'elle était motivée par un désir de rendre les candidats libéraux responsables de leurs paroles.

[...]

Sur un certain plan, la circonspection de Johnson à propos de Sanders [...] pourrait être encourageante, même si sa décision d'empêcher le discours semble quelque part entre l'arrogance (elle ne représente aucun groupe constitué) et politiquement maladroite - beaucoup de vies noires, y compris celles de mes grand-mères, bénéficient de la Sécurité Sociale, de Medicare et de Medicaid depuis des décennies.

[...]

Cependant, alors que l'interview se poursuivait, Johnson a développé une position problématique qui se trouve être répandue dans l'univers d'activistes, d'acteurs politiques et de faiseurs d'opinion en liaison avec Black Lives Matter.

Johnson a présenté la perspective de Sanders comme celle d'un réductionnisme de classe. Elle continua ainsi : Sanders n'a jamais fait l'analyse qu'il y a un racisme et une suprématie blanche qui sont distincts des choses économiques dont tout le monde fait l'expérience.

L'organisation horizontale de Black Lives Matter assure une diversité de perspectives parmi ses participants et même ses différentes branches. Toutefois, la proclamation désormais répandue au coeur des manifestations récentes de Black Lives Matter contre Sanders est que les libéraux blancs réduisent depuis longtemps le racisme à l'inégalité de classes afin de détourner l'attention des inégalités proprement raciales.

Ce n'est pas seulement faux, mais cette formulation - qui considère in fine la race comme immuable et permanente plutôt que comme le produit de relations économiques et politiques spécifiques - menace à la fois la cause de l'égalité raciale en général et, en particulier, la revendication d'un traitement équitable par le système judiciaire et pénal.

Sanders a plus de chances d'attirer l'attention sur les liens entre le racisme et l'exploitation de classe que le président démocrate actuel ou que les autres candidats à la primaire, non parce qu'il serait un libéral - comme les centristes libéraux que sont Carter, les Clinton, ou Obama - mais parce qu'il est, selon les standards actuels, un gauchiste.

Il est essentiel de situer le gauchisme de Sanders dans un juste cadre historique pour comprendre la myopie qui affecte les critiques émises par des activistes de Black Lives Matter. Le programme de Sanders - assistance médicale pour tous, un revenu de base, le droit aux conventions collectives, des politiques de commerce équitable, l'accès gratuit à un enseignement supérieur public - ressemble moins à une dictature du prolétariat qu'au libéralisme travailliste [ou travaillisme libéral ?] du New Deal.

Et c'est tout particulièrement la politique noire à l'ère du New Deal - et ce qui s'en est ensuivi - qui démontre le problème de fond de la tendance qu'ont certains activistes à traiter la race comme "une chose entièrement à part", distincte de l'inégalité de classe.

Beaucoup d'activistes d'aujourd'hui sont prompts à dénigrer comme une diversion raciste toute tentative de considérer l'inégalité raciale sous l'angle de l'inégalité de classe, mais dans les années 30 et 40, les principaux leaders noirs américains militant pour les droits civiques [...] affirmaient fréquemment que, précisément parce la plupart des noirs faisaient partie de la classe laborieuse, l'égalité de races ne pouvait être atteinte que par une combinaison de politiques anti-discriminatoires et de politiques économiques social-démocrates.

Pendant les années 50, l'anticommunisme de la guerre froide a bloqué les initiatives pour les droits civiques sous un angle de classe, préparant le théâtre d'analyses du racisme qui individualiseraient la question des préjugés de celle de l'exploitation économique - pourtant la motivation fondamentale de l'esclavage et des lois Jim Crow [lois ségrégationnistes]. Ce fut l'époque où le racisme fut réinterprété comme une affection psychologique plutôt que le produit d'une politique économique.

Cependant, avec la récession du MacCarthyisme à la fin des années 50, les principaux leaders noirs du mouvement pour les droits civiques identifièrent de nouveau l'équité économique [economic opportunity for all] - des salaires décents et des politiques social-démocrates - comme une composante essentielle de l'égalité raciale.

Les organisateurs noirs de la marche sur Washington de 1963, marche intitulée "Marche pour l'Emploi et la Liberté" (il est significatif que ces deux termes n'interviennent plus dans les analyses contemporaines sur cette marche), A. Philip Randolph et Bayard Rustin - tous les deux des socialistes - furent très clairs à ce sujet.

Randolph - qui plus de vingt ans auparavant avait menacé d'une marche sur la capitale nationale pour obtenir de Franklin Roosevelt l'institution du Comité pour la Justice dans l'Emploi [Committee on Fair Employment Practice] - renouvelait son soutien à une Loi pour la Justice dans l'Emploi, ou ce qui serait plus tard connu comme l'affirmative action [discrimination positive].

Toutefois, même motivé par les inégalités [raciales] face au chômage et au salaire, Randolph affirmait explicitement que les seules mesures anti-discrimination seraient de peu d'effet contre la pauvreté et le chômage des noirs qui, dit-il, avaient moins à voir avec le racisme ou la discrimination (qui étaient bel et bien vivaces en 1963) qu'avec l'automatisation, la mécanisation, la désindustrialisation.

[...]

C'est pourquoi les exigences de la Marche sur Washington n'incluaient pas seulement des mesures anti-discriminatoires, mais une économie du plein emploi et une augmentation du salaire minimal. Randolph et Rustin s'allièrent avec l'économiste Leon Keyserling pour rédiger le Budget pour une Liberté pour Tous [Freedom Budget For All, difficile à traduire] de 1966, qui exposait un projet de politiques social-démocrates attaquant la pauvreté des noirs en se confrontant à sa source ultime - l'érosion des emplois décemment payés pour les travailleurs peu qualifiés, emplois qui servirent de rampe d'accès à la classe moyenne pour les travailleurs blancs.

Certes, les noirs américains ne partagèrent pas les fruits de ces emplois sur une base égale avec les blancs entre 1940 et 1953, et le racisme en fut une raison importante. Mais il faut remarquer que cette période vit la plus grande croissance économique que les noirs américains vécurent jamais - à savoir que l'inégalité raciale face au salaire et au chômage s'est réduite significativement.

Quoi qu'il en soit, ces emplois décents pour les travailleurs peu qualifiés ne disparurent pas, après 1954, à cause du racisme ; selon Randolph et d'autres, ils disparurent à cause de la désindustrialisation.

Y compris pendant les débats sur la discrimination positive au début des années 1960, les principaux leaders noirs affirmaient clairement que des mesures anti-discriminatoires seules seraient insuffisantes.

[...]

À partir de Nixon, l'idée que le racisme a partie liée, inextricablement, avec l'exploitation économique commença à glisser dans l'oubli, à la fois à cause du tournant conservateur général de la politique américaine et des limites de l'idéologie du Black Power qui, ironiquement, s'intrinqua avec le tournant conservateur.

L'acceptation croissante de l'idée que le racisme était distinct de l'inégalité économique et de l'exploitation capitaliste a préparé la scène pour l'idéologie de l'underclass [variante du lumpen-prolétariat, si j'ai bien compris] et le paradoxe ultime que constitua la présidence Clinton. Clinton, bien que populaire chez les électeurs noirs, a substantiellement mis à mal les conditions matérielles des noirs américains.

L'ALENA (hors du bâtiment, les noirs sont sur-représentés parmi les travailleurs syndiqués, et les travailleurs syndiqués sont sur-représentés parmi la classe moyenne noire), l'Omnibus Crime Act, la Loi sur la Reponsabilité Personnelle et l'Opportunité d'Emploi [Personal Responsibility and Work Opportunity Act, sic] et HOPE VI (l'initiative d'urbanisme qui détruisit le logement social public en faveur de projets de développements de "mixité économique", éparpillant in fine les résident pauvres aux quatre vents), toutes ces mesures ont eu un impact négatif prépondérant sur les noirs parce qu'elles ciblaient les pauvres et les travailleurs.

Mais bien que ces politiques touchèrent probablement plus les noirs américains que toute autre composante "raciale" de la population, Bill Clinton resta populaire parmi les noirs parce qu'il allait dans des églises noires et avait des amis noirs. Cette manière de penser ne fonctionne que si l'on considère le racisme et l'exclusion [marginality] économique comme deux choses distinctes - c'est la vision du monde embrassée par Marissa Johnson et une ribambelle de faiseurs d'opinion libéraux, du site Web Salon à la chaîne de télévision MSNBC.

De la même manière, le programme "Race to the Top" d'Obama [programme d'évaluations compétitives dans l'enseignement public] et la guerre du maire Rahm Emanuel contre le syndicat des professeurs de Chicago ont eu un impact négatif particulier sur la classe moyenne noire parce que les professeurs sont une part essentielle de la classe moyenne noire. Et comme on peut dire la même chose du secteur des employés du public en général, tout homme politique qui appelle à des coupes dans les services publics tranche dans les classes populaire et moyenne noires.

Sanders n'est donc pas plus un réductionniste de classe que ne l'étaient les leaders noirs du mouvement moderne pour les droits civiques. Et franchement, lui et ceux qui appellent à interpréter les inégalités raciales sous l'angle de la guerre des classes néolibérale sont souvent moins coupables de diversion que ceux qui suggèrent que le racisme et l'exploitation de classe occupent des terrains distincts.

En séparant le problème de la violence policière de l'économie politique, beaucoup d'activistes - ainsi, ironiquement, que l'approche libérale, plutôt que de gauche, du racisme - ne menacent pas seulement les possibilités d'alliances politiques plus larges et d'éventuelles victoires significatives, ils ignorent le même aspect crucial de la violence policière que libéraux et conservateurs ignorent tout autant.

[suit un développement sur le fait que les violences policières, même racistes, ciblent essentiellement les pauvres et les travailleurs]

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