Résistance !, Seuil, mars 2016, pages 33 à 47

Khalid et Brahim El Bakraoui © DR - Interpol Khalid et Brahim El Bakraoui © DR - Interpol

"Juste ce pressentiment insidieux, rampant. Juste l’assemblage de certains fragments de souvenirs qui se positionnent et se repositionnent comme un kaléidoscope jusqu’à former un motif, d’abord vague, puis, peu à peu, dérangeant." John le Carré1.

Le 18 novembre 2015, à 13 h 44, alors que je l’ai quitté quatre heures plus tôt, à Saint-Denis, où la police prenait d’assaut la planque de l’organisateur des attentats du vendredi 13, un officier du renseignement me transmettait ce message : « Confirmation : dans les décombres se trouvait le corps d’Abdelhamid Abaaoud. Les services de renseignement n’avaient pas détecté son retour de Syrie. […] » La veille au soir, le procureur de Paris, François Molins, révélait que les commandos kamikazes emmenés par Abaaoud étaient arrivés le 12 novembre, de Bruxelles, à bord de trois voitures roulant presque en convoi, à dix minutes d’intervalle, avec armes et explosifs.

Dès lors, la question s’est effectivement posée. « Comment le djihadiste francophone le plus connu, soupçonné d’avoir un rôle dans quatre des six attaques “déjouées” en France en 2015, a-t-il pu se rendre à Paris pour participer à l’attentat le plus meurtrier jamais commis sur le sol français2 ? » Comment a-t-il pu circuler si librement entre la Syrie, où il part début 2013, la Belgique, où il revient fin 2013 en passant par la Grèce, avant de repartir en Syrie… En février 2015, Abdelhamid Abaaoud s’était même vanté, dans Dabiq, le magazine de propagande de l’État islamique, de ses allers-retours entre la Syrie et la Belgique, alors qu’il était soupçonné des pires menées terroristes.

« Failles »

En janvier 2015, j’avais déjà enquêté sur les ratés de l’action antiterroriste des services de police3, car, dès la « neutralisation » des terroristes (Charlie, Hypercacher), le Premier ministre, Manuel Valls, avait clairement reconnu qu’il y avait eu « des failles » dans les dispositifs de sécurité4. Plusieurs experts du renseignement et du terrorisme m’avaient fait part de leurs analyses, plus ou moins sévères. Tous mettaient en cause un défaut du renseignement intérieur.

Puisque « failles » il y avait, la question se posait donc de savoir où notre système judiciaire, en général et le renseignement en particulier, avaient failli. Mathieu Guidère, professeur à l’université Toulouse-Jean Jaurès, islamologue, spécialiste de géopolitique arabe et du terrorisme, me répondit sévèrement qu’« au niveau de la justice, la déradicalisation dans le système pénitencier est un échec, puisque tous ces individus (les terroristes qui ont agi ces derniers jours) sont déjà passés par la case prison sans être traités efficacement », précisant qu’« il s’agit là d’un problème de décision politique ». Il ajoutait qu’une deuxième faille « se situe au niveau de la police » et que l’échec du « suivi et de la surveillance des individus radicalisés signe un nouvel échec patent de la lutte antiterroriste ». Il mettait en cause, à ce propos, la « bureaucratisation du renseignement » et le trop faible nombre d’agents « sur le terrain ».

François-Bernard Huygue, directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), se voulait moins sévère. Il relevait, certes aussi, que les frères Kouachi et Amedy Coulibaly « ont été en prison », qu’« ils étaient connus depuis des années » et qu’« ils devaient avoir de gros dossiers à la DGSI ». Cependant, ce spécialiste des stratégies de propagande terroriste, estimait que « les services de renseignement ne peuvent être que submergés par la masse des petits réseaux souvent démantelés et des jeunes candidats au djihad ». Face à ce « problème quantitatif », les services de sécurité ne peuvent, selon lui, « multiplier à l’infini leurs effectifs, le nombre d’écoutes, de surveillances… ». D’ailleurs, l’accroissement important de ces moyens poserait de toute façon « des questions quant à la liberté individuelle, puisque nous sommes en démocratie », et ne pourrait se faire qu’« à la faveur d’une profonde réflexion éthique, juridique et politique ». Réflexion qui n’a jamais eu lieu.

Xavier Raufer, directeur des études du département de recherche sur les menaces criminelles contemporaines (MCC, université Paris II Panthéon-Assas), expert en matière de terrorisme, me disait alors son accord complet avec le propos du Premier ministre : « Oui, il y a eu des failles et elles sont graves. Tout d’abord en termes de diagnostic policier quant à la menace réelle sur notre pays, deuxièmement du point de vue de la décision politique. » Le criminologue qui connaît – et est connu – des dirigeants du renseignement, à l’étranger comme en France, mettait principalement en cause les gouvernements qui ne sont pas revenus, depuis 2012, sur la « décision catastrophique de fusion, en 2008, des RG et de la DST pour créer la DCRI, renforcée en DGSI le 12 mai 2014 ». Or, selon lui, « cette boutique [la DGSI] est très mal dirigée et ne marche pas, contrairement à la Direction du renseignement de la préfecture de Paris [DRPP]5 ou l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste [Uclat] », dont il déplorait qu’elles ne soient pas mieux écoutées.

Un officier de la DGSI, une de mes meilleures sources sur ces sujets, lui donnait raison, m’affirmant lui aussi que les « failles » étaient programmées dans la disparition des RG, en 2012, « un service de policiers qui allaient au contact, sur le terrain, échangeait ouvertement ses informations avec les douaniers et d’autres services, comme la police de l’air et des frontières ». Le professionnel critiquait durement une DGSI qui, « dès sa création en DCRI [en juillet 2008] s’est trouvée survalorisée, donc isolée et tétanisée par le secret-défense6 », mais qui « s’est aussi trop centrée sur le terrorisme international, lâchant la prise sur l’islam de France et son financement, pratiquant un renseignement technologique aux dépens du renseignement humain ». Il ajoutait que, « du fait de cet état d’esprit très DST, beaucoup de sources humaines ont été perdues ».

Ce policier de la DGSI lançait même, le 10 janvier 2015, une alerte prémonitoire7 : « Si nous relevons les défaillances de notre système actuel de sécurité, il faut tout d’abord parler des éléments extérieurs d’évaluation du risque terroriste, notamment ceux qui sont recueillis en Irak et en Syrie. Or, aujourd’hui, les pouvoirs publics font comme si la puissance réelle du soi-disant État islamique [EI] n’était pas celle que les services de renseignement évaluent à sa juste mesure. L’EI se prépare constamment à déstabiliser notre pays, notamment en représailles contre notre soutien aux États-Unis. Le degré de dangerosité de cette capacité de déstabilisation justifie le terme de “guerre”. » Il précisait : « Notre analyse est que les événements de cette semaine peuvent n’être qu’une amorce d’un processus de déstabilisation de très grande ampleur. Ceux qui sont passés à l’acte cette semaine n’étaient pas indépendants. L’un de ces terroristes, Chérif Kouachi, s’est lui-même vanté d’avoir été financé par le cheikh Anwar al-Awlaki [Al-Qaïda au Yémen] qui a été tué en septembre 2011 par un drone américain. »

Manifestant froidement sa colère, l’officier poussait encore plus loin sa mise en cause de la gestion française du renseignement : « Quant aux aspects internes des failles ou défaillances de notre renseignement intérieur, je constate que les fonctionnaires de la DGSI travaillent de 9 heures à 18 heures, alors que les officiers de police judiciaire travaillent jour et nuit si nécessaire. Ces mêmes agents passent leur vie dans des bureaux, attendant les ordres d’une hiérarchie pesante, tandis que les officiers des RG étaient habitués à travailler librement, sur le terrain, au contact de sources humaines, encouragés par une hiérarchie pour qu’ils soient productifs. De proactifs nous sommes devenus passifs. De plus, depuis quelques années, nous avons trop négligé – c’est un euphémisme – le renseignement sur le financement du terrorisme, sans doute parce que notre accès aux bases de données de Tracfin nous donnait à connaître des faits troublants quant au financement politique, voire aux affaires de certaines personnalités. Or, les terroristes du type des frères Kouachi ou de Coulibaly ont vécu, voyagé et se sont équipés aux frais d’acteurs extérieurs à notre pays, par l’intermédiaire d’abondements clandestins massifs de la zakât8, passés en liquide à travers nos frontières. »

Rétention d’informations

Dix mois plus tard, je refaisais la tournée de mes sources policières et des experts en renseignement. Tous m’ont confirmé que les défaillances du renseignement intérieur sont d’abord le fruit de la destruction, en 2008, du maillage territorial assuré par les RG, lorsque ceux-ci ont été absorbés en partie dans la DCRI. Plusieurs dizaines d’implantations locales des RG ont alors été fermées. La culture sécuritaire du contre-espionnage (DST), encouragée par un Nicolas Sarkozy qui redoutait les RG, s’est imposée dans l’ensemble du renseignement intérieur, au détriment du renseignement ouvert, implanté dans toutes les strates de la société et dans tous les départements, tel qu’il était pratiqué par les RG.

Certes, cette faille du renseignement territorial avait été compensée, début 2014, par la création du Service central de renseignement territorial (SCRT), mais celui-ci manque toujours cruellement de moyens et subit encore de nombreux obstacles administratifs, dont la non-coopération quasi systématique de la DGSI. Par exemple, les policiers du SCRT n’avaient pas, au moment de mon enquête de janvier 2015, accès au fichier des enquêtes administratives liées à la sécurité publique (EASP) et ne pouvaient consulter que partiellement celui du traitement des antécédents judiciaires.

Mais il y a pire. La DGSI, et même le renseignement extérieur, semblent sourds et aveugles à ce qui se trame au Moyen-Orient en général – et en Syrie en particulier. Et même impuissants à exploiter les informations transmises par d’autres centrales. Les services français avaient pourtant bénéficié, avant les attentats du vendredi 13 décembre 2015, d’« informations que plusieurs services de renseignement arabes ont transmises à leurs homologues occidentaux », et selon lesquelles « six capitales ont été ciblées en priorité par l’État islamique : Paris, Londres, Moscou, Le Caire, Riyad et Beyrouth9 ». Selon ces renseignements, plusieurs « émirs » étaient chargés de superviser des opérations dans chaque zone visée et disposaient d’une large autonomie opérationnelle. Ils ne répondaient qu’à Abou Ali al-Anbari10, le chef du Conseil de sécurité et de renseignement de l’État islamique.

Selon les mêmes informateurs, Abdelhamid Abaaoud était chargé d’organiser des attentats terroristes en France, en Espagne et en Italie. Un autre « émir » terroriste, d’origine pakistanaise, serait chargé de la Grande-Bretagne. Cette stratégie de la terreur aurait été décidée lors d’une réunion tenue autour d’Abou Bakr al-Baghdadi11, fin juin 2015, à Mossoul. Dès lors, les opérations terroristes en Europe devaient être menées par des djihadistes aguerris en Irak ou en Syrie, placés directement sous les ordres de cadres du Conseil de sécurité et de renseignement de l’État islamique et non plus par des groupes spontanés ou autres « loups solitaires », comme jusqu’en janvier 2015.

De même, le lundi 16 novembre 2015, un responsable gouvernemental turc affirmait, on l’a dit, que la police de son pays avait alerté la police française par deux fois, en décembre 2014 et en juin 2015, à propos d’Ismaël Mostefaï, l’un des terroristes kamikazes du Bataclan, mais qu’elle n’avait reçu aucun retour. Pourtant, son cas était particulièrement inquiétant : « Les services secrets savaient dès 2009 qu’Ismaël Mostefaï, l’un des kamikazes du Bataclan, s’était radicalisé à Chartres, dans un groupe dirigé par un vétéran du djihad, cerveau d’un attentat au Maroc en 199412. Au printemps 2014, la DGSI a perdu la trace de Mostefaï après l’avoir repéré à Chartres, quelques mois après son probable retour de Syrie. Il avait franchi la frontière turque le même jour qu’un autre kamikaze du Bataclan, Samy Amimour13. »

Les services français auraient également reçu des signalements du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), le service algérien, à propos d’Ismaël Mostefaï. Le DRS aurait repéré le futur tueur du Bataclan et l’aurait surveillé fin 2014. Le service algérien avait e effet découvert qu’il était membre d’une cellule de recrutement de djihadistes pour la Syrie, au nom de laquelle il aurait été chargé de transporter des messages, de l’argent et des faux documents. Par ailleurs, le site d’information Mondafrique évoquait, en novembre 2015, un signalement du DRS à la DGSE, en octobre. Mais, une fois encore, ces informations n’auraient pas été sérieusement exploitées.

Enfin, la communication entre les différents services français de renseignement et de police semble avoir été catastrophique jusqu’au bout. À l’automne 2015, plusieurs responsables de la lutte antiterroriste se plaignaient ainsi de la rétention d’informations pratiquée par la DGSI, laquelle avait visiblement le plus grand mal à partager ses fiches « S » (atteinte à la sûreté de l’État). La DRPP, la sous-direction antiterroriste de la police judiciaire, mais aussi la DNRED et Tracfin s’en plaignaient clairement, surtout depuis les attentats de janvier 2015. Même la DGSE semblait souffrir de cette rétention d’informations, alors qu’une cellule de liaison entre ce service de renseignement extérieur et le renseignement intérieur était logée au siège de la DGSI, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine).

Et pourtant…

« J’ai acquis la conviction que les hommes de Daech ont l’ambition et les moyens de nous atteindre beaucoup plus durement en organisant des actions d’ampleur, incomparables à celles menées jusqu’ici. Je le dis en tant que technicien : les jours les plus sombres sont devant nous », prévenait le juge d’instruction Marc Trévidic, le 30 septembre 2015, dans Paris Match, alors qu’il quittait le pôle judiciaire antiterroriste, après dix ans d’enquêtes. Le vendredi 13 novembre 2015, son avertissement devint prédiction.

Et pourtant, surtout depuis les tueries de Mohamed Merah, en mars 2012, les gouvernements ont multiplié les réformes du dispositif judiciaire antiterroriste. Pas moins de quatre lois ont été votées en quatre ans, et les décrets d’application de la plus récente, la loi sur le renseignement promulguée le 24 juillet 2015, ont été publiés à peine plus d’un mois avant les attentats de novembre 2015. En réponse à la tentative de fusillade du 21 août 2015 dans le Thalys Amsterdam-Paris14, l’Assemblée nationale devait même commencer, mardi 17 novembre 2015, l’examen d’un nouveau projet de loi élargissant les pouvoirs de fouille des agents SNCF, RATP et des policiers dans les transports. Vendredi 13 novembre, Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, présentait un plan de lutte contre les filières d’armement du banditisme et du terrorisme, à la préfecture des Hauts-de-Seine.

Et pourtant, encore, la loi relative au renseignement promulguée le 24 juillet 2015 avait considérablement étendu les pouvoirs des services de renseignement, en légalisant des techniques de surveillance très intrusives, comme la sonorisation de locaux et de domiciles, les IMSI-catchers, ces valises qui imitent le fonctionnement d’une antenne-relais sur laquelle se connectent donc les téléphones mobiles proches et qui permettent l’interception de conversations…

Les moyens financiers et en effectifs des services du renseignement avaient également été renforcés. Transformée en DGSI, en juin 2014, et placée directement sous la tutelle du ministre de l’Intérieur, la DCRI s’était vu promettre 432 postes supplémentaires ainsi qu’un budget supplémentaire de fonctionnement de 12 millions d’euros par an. Le plan antiterroriste annoncé par le Premier ministre Manuel Valls, en janvier 2015, y ajoutait un renfort de 1 400 policiers et gendarmes supplémentaires sur trois ans, dont 1 100 pour le renseignement intérieur…

Et pourtant, enfin, en juillet, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve avait créé et placé sous son contrôle direct un état-major opérationnel de prévention du terrorisme (EMOPT) censé coordonner les différents services et éviter que de nouveaux djihadistes ne passent entre les mailles du filet du renseignement. L’EMOPT « est chargé de piloter la totalité du dispositif de détection et de suivi des individus radicalisés susceptibles de commettre un acte terroriste », soulignait Bernard Cazeneuve, le 29 octobre 2015, à l’Assemblée nationale.

« Sponsors » de l’État islamique

Dans son entretien avec Frédéric Helbert15, le juge d’instruction antiterroriste Marc Trévidic insistait : « La menace est à un niveau maximal, jamais atteint jusqu’alors. D’abord, nous sommes devenus pour l’État islamique l’ennemi numéro un. La France est la cible principale d’une armée de terroristes aux moyens illimités. » Or, la question des « moyens illimités » du terrorisme islamiste est le tabou par excellence de la communication politique. Un tabou que les vrais experts du renseignement n’ont parfois plus le cœur de respecter.

Alain Chouet16 a été le chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, de 2000 à 2002, après avoir été en poste à Beyrouth, Damas, Rabat, etc. Au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, il affirmait ne pas avoir été surpris par ceux-ci : « Cela fait au moins un an que les spécialistes du renseignement agitent le drapeau pour prévenir du risque imminent d’attentat. Il faut bien comprendre que l’État islamique ayant une vraie stratégie pour se développer sur le terrain en tant qu’État, et commençant à perdre pied quand ses ressources se tarissent, opère une transition vers le terrorisme international, comme Al-Qaïda à son époque. Il s’agit pour l’État islamique de garder sa crédibilité, ses sponsors et ses soutiens17. »

À propos de ces « sponsors » et « soutiens » du terrorisme projeté par l’État islamique, Alain Chouet ne mâchait pas ses mots : « Oui, il y a les sponsors idéologiques et financiers du terrorisme. Les pétromonarchies du Golfe, qui essayent par tous les moyens – et en particulier par la diffusion de l’idéologie salafiste – d’empêcher la constitution d’un axe chiite du Liban jusqu’à l’Iran, qui ont un problème de légitimité musulmane, et qui veulent empêcher toute dérive démocratique. L’Arabie saoudite, par exemple, s’emploie depuis trente ans à distiller le message salafiste et wahhabite en Europe, à travers des écoles et des fondations, et le résultat est là aujourd’hui. » Le propos est on ne peut plus clair et net. J’y reviendrai précisément un peu plus loin.

Comme pratiquement toutes mes autres sources au sein du renseignement, l’ex-chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE dénonçait aussi vigoureusement la bureaucratisation du métier : « À la DGSE, aujourd’hui, il doit y avoir 4 500 à 5 000 personnes, dont 1 000 qui font de l’administratif. Le problème n’est pas tant les effectifs que la qualité et l’utilisation des effectifs, comme à la DGSI. J’ajoute qu’à la gendarmerie, il y a 80 000 personnes qui, à une époque, quadrillaient le territoire et parlaient à tout le monde. On les a reconvertis en percepteurs d’impôts et pères fouettards sur le bord des routes, au lieu de créer un corps spécifique, une police des routes. Du coup, le maillage territorial du renseignement et la défense opérationnelle du territoire ont été affaiblis18. »

Destruction du renseignement financier

Mais ce qui a sans doute été le plus affaibli, pour ne pas dire tout simplement brisé, c’est le renseignement financier. Le jeudi 26 novembre 2015, Aleph me le dit, une nouvelle fois, crûment : « Lorsque les RG travaillaient sur le financement du terrorisme, ses enquêteurs tombaient aussi souvent sur d’autres malversations : évasion fiscale, financement politique illégal, corruption… Je suis convaincu que le démembrement et l’absorption des RG par la DST, lors de la création de la DCRI, en 2008, ont été voulus par Nicolas Sarkozy et ses généreux amis qui avaient beaucoup à craindre du renseignement financier. » Résultat : les arcanes du financement d’un terrorisme toujours très coûteux sont plus obscurs et impénétrables que jamais pour le renseignement français.

Aleph confirme ainsi les analyses contenues dans un document confidentiel d’une rare sévérité, rédigé par un collectif d’officiers de la DCRI, ce « FBI à la française »19. Rédigé sur 14 pages, en style parfois télégraphique, ce véritable audit du service de renseignement, mais aussi de nombreuses autres directions de la police nationale compétentes en matière de délinquance financière, a été remis le 16 février 2013 aux parlementaires du groupe de travail sur les exilés fiscaux, constitué un mois et demi plus tôt. « Avant la réforme de 2008, les renseignements généraux disposaient d’un réseau territorial de remontées d’informations économiques et financières. Ses services centraux disposaient d’un accès aux déclarations Tracfin et apportaient des éléments de travail à Tracfin. Les RG avaient mis en place un maillage au sein des employés des établissements bancaires pour faire remonter de l’information financière en amont de Tracfin et recueillir des informations non filtrées. Lors de la réforme des services de renseignement survenue en 2008, la recherche du renseignement financier a été centralisée au sein de la sous-direction en charge de la protection du patrimoine économique et financier de la DCRI… » Et dès lors, les informations recueillies sont tombées dans les oubliettes du « secret défense ».

Aussi, la note très précise des officiers de police encourageait les élus à interroger, si possible dans le cadre d’une commission d’enquête parlementaire, les anciens et actuels patrons ou responsables de la DCRI (dont Bernard Squarcini, Gilles Gray, Éric Bellemin-Comte…), notamment celles et ceux qui étaient et sont encore chargés du renseignement économique et financier. Les auteurs du document suggéraient même aux parlementaires des questions lourdes de sens, révélant, d’une part, la surveillance étroite opérée par la DCRI sur l’organisation de la fraude fiscale internationale et dénonçant, d’autre part, la non-transmission à la justice des informations considérables recueillies lors de cette surveillance.

Bernard Squarcini, Gilles Gray, Éric Bellemin-Comte… Dans le cadre d’une esquisse d’enquête sur la destruction du renseignement français, quelques questions sur leurs itinéraires professionnels se posent tout naturellement.

Les hommes du président

Parmi les noms cités dans la note des policiers aux députés, celui d’Éric Bellemin-Comte retient à nouveau particulièrement l’attention d’Aleph, car ce haut fonctionnaire de police est toujours, et depuis juin 2011, « conseiller auprès du coordonnateur national du renseignement », un poste ultra-sensible créé par Nicolas Sarkozy en 2008. Un poste installé à l’Élysée. Depuis le 2 septembre 2015, le coordonnateur est Didier Le Bret, diplomate, ministre plénipotentiaire. Ses adjoints sont un préfet hors-cadre et un administrateur civil hors-cadre. Éric Bellemin-Comte, conseiller, est le n° 4 de ce service présidentiel20. Jusqu’en 2010, le policier était adjoint au sous-directeur de la protection économique (sous-direction K) de la DCRI, sous les ordres de Gilles Gray (sous-directeur) et de Bernard Squarcini (directeur), ce qui trace une carrière très particulière.

En effet, en mars 2012, je révélais le profil excessivement politique – sarkozyste – de la fameuse sous-direction K de la DCRI21. En 2009, en pleine découverte de l’évasion fiscale organisée à grande échelle par la banque suisse UBS en France, la sous-direction K est dirigée par Gilles Gray, un contrôleur général de la police qui ne tarde pas à se rapprocher de l’Élysée. En janvier 2010, Gilles Gray est nommé adjoint d’Olivier Buquen, délégué interministériel à l’intelligence économique (DIIE), un proche de Brice Hortefeux. Le DIIE est alors rattaché en réalité à l’Élysée, où Claude Guéant et même Nicolas Sarkozy se montrent très intéressés par ses travaux.

En novembre 2009, Gilles Gray est secondé, à la DCRI, par un très fidèle adjoint, le commissaire divisionnaire Éric Bellemin-Comte, lequel ne tarde pas non plus à être embauché à la présidence de la République, où il travaille ensuite dans l’équipe constituée par Joël Bouchité, alors conseiller pour la sécurité intérieure, en compagnie d’Ange Mancini, le coordonnateur national du renseignement (CNR)22, lui-même connu pour appartenir aussi à la très sarkozyste « maison Guéant ». Gilles Gray et Éric Bellemin-Comte ont ainsi grimpé ensemble sur le sentier escarpé de « la K », le cœur de la DCRI, afin d’atteindre les sommets de l’Élysée, sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

Mais il y a plus troublant encore.

Alors que je finissais d’enquêter sur UBS et l’évasion fiscale, j’appris que le vendredi 2 décembre 2011, « une furia de destruction de documents et de cédéroms avait saisi les fonctionnaires de la DCRI, depuis une bonne semaine » et que leurs ordinateurs tournaient alors en permanence en mode « maintenance », ce qui signifiait que tous les fichiers sensibles étaient effacés des disques durs ou des serveurs courants et qu’ils étaient éventuellement transférés vers un serveur invisible23.

C’est un véritable vent de panique qui soufflait alors dans les bureaux et les couloirs des quatrième et cinquième étages du 84, de la rue de Villiers, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), adresse du siège de la DCRI dirigée par Bernard Squarcini, depuis sa création en 2008, et employant quelque 3 000 fonctionnaires, dont plus de 160 commissaires de police, presque tous habilités « secret défense ».

Mais, pour quelle raison, cette furia et ce vent de panique s’étaient-ils emparés du saint des saints du renseignement intérieur ?

Une de mes meilleures sources dans l’enquête sur UBS m’expliquait, en ce début décembre 2011, que « la destruction de preuves » avait été « ordonnée par le “patron” » (Bernard Squarcini), car il y avait « le feu au lac ». Le 10 novembre 2011, une décision du Conseil constitutionnel24 avait en effet fixé au 1er décembre suivant l’application d’une limitation importante du « secret défense », lequel couvrait extraordinairement, depuis une loi du 29 juillet 2009, les locaux de la présidence de la République, de grands ministères (Défense, Affaires étrangères, Intérieur) et… des services secrets. Les neuf Sages avaient ainsi ouvert les portes, entre autres, de la DCRI, aux juges d’instruction Roger Le Loire et Renaud Van Ruymbeke, qui étaient saisis du volet financier de l’attentat de Karachi25...

 

1. Une vérité si délicate, Seuil, 2014.

2. Simon Piel et Laurent Borredon, « Des djihadistes surveillés et fichés en vain », Le Monde (lemonde.fr), 23 novembre 2015.

3. Antoine Peillon, « Renseignement, justice, police : où sont les “failles” ? », La Croix (la-croix-com), 10 janvier 2015.

4. « Il y a une faille, bien évidemment ; quand il y a dix-sept morts, c’est qu’il y a eu des failles », a ainsi reconnu le Premier ministre, Manuel Valls, sur BFMTV, dès le vendredi soir 9 janvier. Il avait déjà affirmé, peu auparavant, sur TF1 : « Nous devons tirer des leçons, analyser de près ce qui s’est passé. Nous le devons, ce devoir de vérité, aux victimes, à leurs familles et à nos compatriotes. »

5. La DRPP ne dispose que d’un budget de 1,8 million d’euros (hors personnel) pour 900 agents.

6. La fusion entre les Renseignements généraux et la Direction de la surveillance du territoire, décidée par le nouveau président de la République Nicolas Sarkozy, est annoncée le 13 septembre 2007 par la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie. Les textes fondateurs de la DCRI sont adoptés le 7 avril 2008, avec une date d’application effective au 1er juillet 2008. Bernard Squarcini, alors directeur de la DST, est nommé à la tête de la nouvelle DCRI.

7. « Les inquiétudes d’un officier du renseignement », propos recueillis par Antoine Peillon, La Croix (la-croix.com), 10 janvier 2015.

8. La zakât ou zakat, l’« aumône légale », est le troisième des piliers de l'islam.

9. Intelligence Online, 18 novembre 2015.

10. Son véritable nom est Kazem Rachid al-Jbouri. C’est un ancien officier des services de sécurité extérieure de Saddam Hussein.

11. Successeur, en 2010, d’Hamid Daoud Muhammad Khalil al-Zawi, alias Abou Omar al-Baghdadi, à la tête de l’État islamique d’Irak. Le 29 juin 2014, il s’est autoproclamé calife de l’État islamique, sous le nom d’Ibrahim, se présentant ainsi comme le commandeur universel des musulmans.

12. Il s’agit d’Abdelilah Ziyad, islamiste marocain, condamné à huit ans de prison pour avoir organisé l’attentat contre l’hôtel Atlas Asni de Marrakech (2 morts), en août 1994. « Le djihad commande de répondre à la violence par la violence », affirmait-il en 1996, lors de son procès à Paris.

13. Yann Philippin, Marine Turchi et Fabrice Arfi, « Comment la DGSI a raté Ismaël Mostefaï, l’un des kamikazes du Bataclan », Mediapart, 22 novembre 2015.

14. L’attaque projetée par Ayoub el-Khazzani, un islamiste marocain, fut, on le sait, déjouée par des passagers du train. Le 26 août 2015, l’agresseur de 26 ans, qui aurait séjourné en Syrie, vécu pendant une année en Espagne, en 2014, et déménagé en Belgique en 2015, fut mis en examen pour tentatives d’assassinats, association de malfaiteurs et détention d’armes, le tout en relation avec une entreprise terroriste.

15. Paris Match, 30 septembre 2015.

16. Antoine Peillon, « L’espion qui venait du chaud », La Croix, 7 octobre 2011, p. 24.

17. Michel Deléan, « Un ex-directeur de la DGSE : “On a baissé la garde sur le renseignement humain” », Mediapart, 20 novembre 2015.

18. Ibid.

19. Publié en exclusivité par La Croix, le 5 avril 2013. Antoine Peillon, « Un rapport accuse le renseignement intérieur d’entraver la justice ».

20. Le 3 juin 2013, Éric Bellemin-Comte, jusqu’alors commissaire divisionnaire, mis à disposition des services du Premier ministre pour exercer les fonctions de conseiller auprès du coordonnateur national du renseignement à Paris, fut promu contrôleur général des services actifs de la police nationale, par décret du président de la République

21. Ces 600 milliards qui manquent à la France, Seuil, 2012, p. 48-58.

22. Il restera à l’Élysée, au même poste ultra-sensible, sous la présidence de François Hollande, jusqu’en juin 2013.

23. Ces 600 milliards qui manquent à la France, op. cit., p. 45-48.

24. Décision n° 2011-192 QPC du 10 novembre 2011. Le Conseil constitutionnel avait été saisi le 6 septembre précédent par la Cour de cassation au nom des familles des victimes de l’attentat de Karachi.

25.Le 8 mai 2002, un attentat-suicide tua 14 personnes, dont 11 employés français de la Direction des constructions navales (DCN), à Karachi. Jusqu’en juin 2009, l’attentat fut attribué à Al-Qaïda, notamment par l’ex-juge Bruguière chargé de l’enquête de 2002 à 2007. Depuis, les juges du pôle antiterroriste du tribunal de grande instance de Paris, Marc Trévidic et Yves Jannier, privilégient l’hypothèse de représailles à l’encontre de la France, pour des motifs financiers.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.