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Billet de blog 13 nov. 2022

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LFI : se réorganiser pour aller chercher ceux qui manquent

Depuis plusieurs mois, le débat stratégique autour de « ceux qui manquent » a été ouvert au sein du bloc populaire. Des réponses ont été proposées. Celle de François Ruffin a rencontré beaucoup d’écho dans la presse. Un autre chemin stratégique a été avancé lors d’une conférence de presse de la coordination des espaces le 10 novembre 2022.

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La question majoritaire 

Pour le camp de l’union populaire, la question majoritaire est à l’agenda. Lors de la dernière présidentielle, le second tour était à 400 000 petites voix. L’élection législative suivante a vu la Nouvelle Union Populaire écologique et sociale remporter le premier tour avant d’échouer à gagner suffisamment de duels au second. Ces résultats permettent d’envisager sérieusement et à court terme la constitution d’une majorité populaire. C’est-à-dire non seulement gagner les élections mais aussi construire un soutien populaire suffisamment large et actif pour appliquer ensuite le programme. Bien sûr, pour cela, il faut s’interroger sur « ceux qui manquent ». Les françaises et français qui n’ont pas rejoint l’union populaire lors des dernières élections. Une réflexion sur les espaces et les milieux où les marges de progression sont importantes est légitime. Encore plus nécessaire est celle sur les obstacles et freins au vote et à la mobilisation au sens plus large dans ces espaces. Elle peut même être fondatrice de l’orientation stratégique immédiate du mouvement. 

Changer la ligne ?

Aujourd’hui, plusieurs options stratégiques ont été proposées, en lien avec des supposés sur « ceux qui manquent ». L’une est celle posée depuis plusieurs mois par François Ruffin. Elle se concentre sur le vote moindre pour l’union populaire dans les petites communes, dans des espaces qualifiés de « ruraux » ou « périurbains », sans que ces concepts ne soient précisément définis. En fait, il s’agit principalement de la catégorie des « petites communes ». Le vote Mélenchon reste en effet élevé dans des villes moyennes situées hors de la France des métropoles comme Troyes, Laval, Mulhouse ou Montauban par exemple. La réalité de cette géographie électorale sommaire pourrait être discutée très longtemps.

Toujours est-il que François Ruffin propose au fil de ses interviews depuis le lendemain du premier tour de la présidentielle, pour progresser dans ces espaces, de modifier la ligne politique au sens programmatique. Ainsi, il critique, même à mots couverts, la radicalité du discours concernant les violences policières. Dans Le Monde du 22 juin 2022, il juge que la position de Jean-Luc Mélenchon sur ce sujet « heurte » dans « des endroits, comme le mien ». Dans son entretien à Alternatives Économiques en septembre, il critique aussi par exemple le clivage ouvert par Jean-Luc Mélenchon contre Macron en fin de campagne sur son projet de conditionner le versement du RSA.

Dans de nombreux entretiens, il avance l’idée d’une campagne qui aurait dû être plus centrée autour des enjeux du travail. Cependant, difficile de retenir au premier degré cette objection étant donné le profil de la campagne de Jean-Luc Mélenchon puis de celle de la NUPES où les propositions mises en avant et répétées par le candidat dans tous les meetings et tous ses passages médias étaient l’augmentation des salaires, le blocage des prix ou la retraite à 60 ans. Dans cette critique, on semble plutôt lire le souhait d’écarter d’autres thématiques de campagne, notamment la lutte contre l’islamophobie ou contre les violences policières. En résumé, la thèse de François Ruffin peut se résumer de manière caricaturale de la façon suivante. Un : pour se renforcer, l’union populaire doit progresser dans les espaces ruraux et périurbains. Deux : progresser dans ces espaces suppose de changer la ligne, le plus souvent dans le sens de lui retrancher certains éléments. 

Le programme et sa diffusion 

Ce n’est pas la seule thèse stratégique en présence pour aller chercher « ceux qui manquent ». Jeudi 10 novembre, les membres de la coordination des espaces de la France Insoumise ont présenté une réorganisation du mouvement. Les différentes annonces dessinent une autre proposition. Car celle du changement de ligne comporte un risque et deux angles morts.

Le risque est simple à comprendre. En abandonnant, ou du moins en mettant en sourdine les revendications antiracistes et de libertés publiques dans le discours ou le programme, on peut perdre une partie du socle de l’union populaire déjà existante. Oui, des gens ont voté par résistance antiraciste pour Jean-Luc Mélenchon ou la NUPES. Cela ne signifie pas que ces électeurs sont insensibles à la question sociale. Ils trouvent au contraire dans un programme où l’antiracisme et le partage des richesses se côtoient une cohérence qui leur convient. L’union populaire est une fédération du peuple et de ses aspirations. Si on commence à retrancher certaines revendications, cette fédération peut s’effondrer. Il faut seulement additionner.

Par ailleurs, il ne faudrait pas, en ne regardant que les scores très élevés, oublier l’abstention dans les quartiers populaires. Son niveau plus élevé que nulle part ailleurs dans le pays en fait aussi un réservoir de progression important. Enfin, se concentrer sur la ligne programmatique pour expliquer les faiblesses de l’union populaire dans certaines fractions du peuple c’est oublier que la plupart des mesures de l’Avenir en Commun testées dans des sondages recueillent un assentiment, que l’on peut souvent caractériser de consensuel pour une démocratie (supérieur aux deux-tiers). Il y a plus à comprendre en s’intéressant à la manière dont notre programme se diffuse plutôt qu’à son contenu à proprement parler. Et là, nous avons en effet rencontré de sérieux obstacles.

Dans beaucoup d’endroits, la télévision est le principal vecteur politique, y compris dans une campagne électorale. Or, elle nous est structurellement défavorable. Dans la catégorie sociale où elle ne joue plus un rôle si important, la jeunesse, nous avons fait carton plein. Dans les lieux où vivent beaucoup de militants, les centre-villes, et ceux que nous avons investi avec nos caravanes, porte-à-porte et correspondants d’immeuble, les quartiers populaires, nous engrangeons des succès. En somme : le résultat est plus important quand il y a une intermédiation militante qu’elle ait lieu sur les réseau sociaux ou IRL.

Autrement dit : la caricature médiatique de Jean-Luc Mélenchon comme « islamogauchiste » et anti-flic a peut être repoussé des électeurs. Mais elle aurait sûrement été moins déterminante s’il y avait eu plus d’organisation militante sur le terrain pour expliquer en quoi c’est un mensonge et rappeler que Mélenchon c’est surtout l’augmentation du SMIC, la reconstruction des services publics, la planification écologique, etc. 

L’autre proposition : l’enracinement militant 

De nombreuses études ont montré ce que le bon sens militant sait déjà : une personne est plus souvent convaincue quand elle est exposée au discours par quelqu’un de son entourage proche, en qui elle a confiance. Il y a partout des micro leaders d’opinion. Nous en connaissons tous : des soeurs, des parents, des voisins, des amis dont l’avis est plus écouté. C’est un mécanisme qui fonctionne dans les deux sens. D’une part, la personne convaincue l’est parce qu’elle a un degré de confiance dans la personne convaincante beaucoup plus élevée qu’un émetteur lointain qu’elle ne connait pas. D’autre part, la personne convaincante elle-même est plus capable qu’un émetteur lointain d’ajuster son discours, de tailler sur mesure ses arguments. Le maillage militant de proximité a une très grande efficacité pour la bonne pénétration du discours dans tous les milieux. Car la réalité sociale est complexe à l’infini. Une telle complexité est impossible à prendre en compte, par définition, lors de la production d’un discours national puisque celui-ci est unique. Il ne peut y avoir un Mélenchon pour les centre-villes, un pour les quartiers et un pour la campagne. Il y a un seul Mélenchon et son discours doit nécessairement réduire la complexité sociale pour unir. Mais ce travail peut être complété d’interlocuteurs locaux de confiance qui aident leurs proches à décrypter et interpréter le discours national pour leur situation particulière.

Le développement du militantisme local, son enracinement, son expansion, sa permanence sont donc d’autres pistes stratégiques au problème de « ceux qui manquent ». C’est celle résolument empruntée par la coordination des espaces de LFI avec une batterie de changements dans le mouvement : achats de sièges locaux dans tous les départements en commençant par ceux où il n’y a pas de députés, moyens financiers propres pour les groupes d’action, création d’une école de formation, mobilisation des députés et d’une partie des militants pour créer des groupes là où il n’y en a pas, etc. Dans cette nouvelle étape de la vie du mouvement insoumis, l’accent est mis pour ancrer dans les terrains locaux l’insoumission pour que partout, et surtout dans les espaces de conquête électorale, l’insoumission soit pour tous une expérience quotidienne et palpable. 

Prolonger un maillage historique

Cette logique est celle des progressions historiques du mouvement ouvrier en milieu rural. Tel est le cas du communisme rural et paysan apparu électoralement en France à partir des années 1930. Dans son livre La formation des courants politique de 1789 à nos jours, Hervé Le Bras en décrit le processus pour plusieurs régions. Il explique généralement l’implantation géographique des courants politiques par le processus suivant : sur un terrain favorable construit par sédimentations successives de l’histoire politique française, un évènement introduit un nouveau courant qui se répand dans l’espace par le vecteur des sociabilités locales jusqu’à ce qu’il rencontre un obstacle, c’est-à-dire un terrain défavorable. Il reprend ce schéma pour l’appliquer à l’implantation du communisme dans deux pôles du Midi : l’un couvrant le nord de la Corrèze et le sud de la Haute-Vienne et l’autre la moitié ouest du Lot-et-Garonne. Dans les deux cas il y a un terrain rural favorable car constitué d’ouvriers agricoles, ou de métayers pauvres et marqué historiquement par un clergé fidèle à la Révolution, et le républicanisme naissant. Dans les deux cas, ce qui l’activera sera l’arrivée de personnalités locales importantes dans le communisme. Dans le premier cas, il s’agit notamment de Georges Guingouin, secrétaire de section d’Ambazac, puis secrétaire fédéral qui passera à la prospérité comme « préfet rouge » du maquis du Limousin dans la Résistance. Dans le second cas, le développement du militantisme communiste et ses progrès électoraux correspond à l’action d’un certain Renaud Jean, fils d’un métayer pauvre, syndicaliste paysan, organisant les locaux contre les expulsions des propriétaires terriens avant de rejoindre le PC en 1928. L’implantation du PCF de la grande époque dans de nombreuses zones rurales correspond donc à un travail militant plutôt qu’à des changements de ligne ou d’amendement du programme communiste.

On pourrait sûrement faire la même analyse des victoires législatives LFI-NUPES  dans des circonscriptions rurales en 2022. En Creuse, où nous avons gagné l’élection législative, un travail militant de longue date avait été fait par les mouvements sociaux, dans la lutte pour le maintien du service public. En Meurthe-et-Moselle, la présence d’une députée LFI ces cinq dernières années a conduit à une diffusion locale de nos idées puisque nous gagnons cette fois une autre circonscription. En choisissant la voie de l’enracinement militant, LFI se distingue aussi largement des deux autres blocs de la vie politique française. Il n’y a pas de volonté, ni chez Renaissance, ni chez le Rassemblement national de maillage militant aussi dense. Le parti du président a préféré depuis 2017 placer son argent dans l’immobilier parisien plutôt que de le redistribuer dans le développement militant. Quant au RN, il continue comme toujours de jouer sur une stratégie principalement médiatique. Ses seules tentatives d’implantation locales, c’est-à-dire les quelques communes qu’il dirige, correspondent en fait plus à une notabilisation qu’à un enracinement. Il n’est donc pas impossible que ce tournant soit pour le bloc populaire une façon de prendre un avantage décisif sur un terrain inoccupé. 

Pas de régression en parti 

Il ne faudrait cependant pas prendre la réorganisation de LFI pour une régression sur la forme parti. Sur ce point, les porte-paroles de la coordination des espaces ont été très clairs : la France Insoumise restera un mouvement, donc un objet différent du parti, qu’il soit d’avant-garde ou de notables. La forme mouvement a vocation a être plus en phase avec le peuple tel qu’il est et tel qu’il doit devenir. Elle permet des formes d’engagements différenciés, choisis, qui correspondent au processus d’individuation des personnes qui a lieu depuis plusieurs décennies. Cette condition indispensable au militantisme de masse moderne est respectée dans la réorganisation.

Le problème financier est envisagé sans créer de cotisation qui mettrait une barrière à l’entrée du mouvement. On imagine plutôt une contribution volontaire mensuelle dont le montant et la part reversée aux échelons locaux ou nationaux est choisie par chacun. Le but de la forme mouvement est de pouvoir évoluer rapidement en fonction du moment. Non pas pour créer une instabilité sadique mais parce qu’il se base sur l’observation que le peuple lui même change de nature en fonction des situations politiques. Simple population à l’état le plus froid, il peut se réchauffer dans certaines conditions jusque’à devenir peuple constituant. Entre les deux, de nombreuses étapes intermédiaires requièrent des besoins d’organisations particuliers. Le mouvement a la particularité de créer une forme capable de répondre aux besoins de toutes ces situations. C’est pourquoi il favorise les formes multiples plutôt qu’une architecture unique.

Il y a les QG locaux qui vont devenir un point d’appui d’organisation, mais il y aussi les boucles départementales. Il y a les « développeurs » dans les zones désertes, mais il y a aussi les caravaniers dans les quartiers et les correspondants d’immeubles. Les QG doivent pouvoir, dans un moment très chaud, devenir des lieux de ralliement populaires. Les assemblées de circonscription de la NUPES, des assemblées citoyennes locales. Et ainsi de suite. Toute la structure de la France Insoumise est bâtie sur la porosité la plus grande possible avec la société. Cette réorganisation ne fait pas exception. C’est pourquoi elle se pose bien la question de la « majorité populaire ». Comment devenir majoritaire ? Comment le faire pour déclencher avec le peuple, une révolution ? 

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