150 ans de la Commune: ville et révolution

À l'occasion des 150 ans de la Commune, cet article revient sur l'analyse de cet évènement révolutionnaire comme conséquence politique de la transformation de Paris par Haussmann.

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Le 18 mars 2021 a marqué le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. En effet, le 18 mars 1871, à l'aube, des femmes du peuple parisien, accompagnées de bataillons de la garde nationale montent la butte Montmartre pour empêcher l'armée régulière de saisir les canons acquis par souscription populaire. Cela fait déjà plusieurs semaines et mois que le Paris populaire grouille de colère contre un gouvernement qui a décidé de capituler face à l'envahisseur allemand et s'éloigne de l'idéal de République sociale bien répandu dans les faubourgs de la capitale. S'ajoutent à cela les conditions sociales dégradées des parisiens qui ont vécu sous le régime du siège militaire des prussiens pendant de long mois. Le 10 mars, l'Assemblée supprime un certain nombre de mesures sociales. Plusieurs départs d'insurrection ont déjà eu lieu à Paris depuis septembre 1870. Mais ce 18 mars 1871, lorsque les femmes arrivent en face à de la troupe à Montmartre, les soldats décident de désobéir et de mettre « crosse en l'air » plutôt que de tirer sur les insurgées. C'est le point de départ d'une expérience révolutionnaire démocratique et sociale de 72 jours, qui finira tragiquement dans la répression sanglante des communards.

La brièveté de cet épisode n'a pas empêché son incroyable rayonnement à travers l'espace et le temps. Au 21ème siècle, son souvenir est encore fortement lié à l'identité politique du camp humaniste révolutionnaire en France. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon a fait de la date du 18 mars des évènements centraux dans ses deux campagnes électorales de 2012 et 2017. Le 30 mai 1871, quelques semaines après la mise à mort de la Commune par les Versaillais, Karl Marx publie « La guerre civile en France », un pamphlet qui défend la révolution parisienne et l'érige en première révolution ouvrière moderne. On raconte que Lénine a dansé de joie dans la neige le jour où la révolution russe avait duré plus longtemps que la Commune. Dans les mouvements sociaux contemporains aussi, on voit souvent des banderoles sur lesquelles on lit les mots « Vive la Commune ». Bref, la Commune fait encore beaucoup parler. On la voit tantôt comme un passé mythique et glorieux du mouvement ouvrier, tantôt comme le point de départ de son histoire moderne. Un aspect a pourtant été souvent oublié dans les discussions autour de la Commune et son actualité. Il s'agit de la relation qu'elle entretient avec les grandes transformations urbaines de son époque. Le marxisme classique, de même que la lecture versaillaise des évènements ont occulté cet angle. Pourtant, de bien des façons, il relie notre monde à celui de la Commune.

Les grands travaux d'Haussmann

En fait, il y a un auteur qui a fait le lien entre ville, capitalisme et Commune. Il s'agit d'un géographe américain : David Harvey. Ses écrits sur ce sujet sont rassemblés dans l'ouvrage « Paris, capitale de la modernité ». Harvey est le grand théoricien du rôle de l'urbanisation dans le développement du capitalisme. Il explique que les grandes transformations des villes jouent un rôle clé pour permettre la circulation du capital. Cette expression, « circulation du capital » désigne le processus central du capitalisme : une quantité d'argent de départ (de capital) doit être transformée, par diverses opérations, en une quantité d'argent (de capital) plus grande. Et pour survivre, les détenteurs de capitaux (les riches, les bourgeois) doivent répéter cette opération à l'infini. Evidemment, parfois ce circuit se grippe : le capitalisme entre alors en crise.

Les grandes opérations d'urbanisation, de transformation des villes permettent de prolonger le circuit de plusieurs manières. Elles demandent souvent de grands travaux qui absorbent beaucoup de capitaux. La profitabilité de ces travaux est assurée par la rentabilisation de l'espace. Un terrain vague ou occupé par des petites maisons vétustes va être transformé en une belle avenue bordée d'immeubles de standing raccordés aux commodités urbaines comme l'eau courante, le chauffage, la proximité des transports, etc. Le terrain a plus de valeur à la fin qu'au début. On peut l'acheter pour une bouchée de pain et le revendre très cher. Puis, là où il y avait un seul logement, on a construit sur la même parcelle un immeuble qui contient 5, 10 ou 50 logements dont on peut tirer des loyers tous les mois.

Cette transformation de l'espace pour le rendre rentable est exactement ce qu'a fait le Baron Eugène Haussmann à Paris sous le Second Empire. En 1853, Napoléon III, devenu empereur après le coup d'État de décembre 1851 nomme Haussmann préfet de la Seine. Il lui donne comme mission de transformer Paris. S'en suivront des grands travaux qui dureront jusqu'à 1867-1868. Ils changeront totalement le visage de la capitale de la France. À l'époque, la physionomie de Paris a peu changé depuis le Moyen-Age, malgré son expansion géographique. Son centre est constitué d'un réseau de petites rues très denses. L'habitat est lui aussi très dense et souvent anarchique. On compte beaucoup de petits immeubles, parfois insalubres. Les classes populaires, le petit peuple parisien des ouvriers, artisans, domestiques habitent dans ces quartiers centraux. Haussmann veut en finir avec ça. Il perce les grandes avenues parisiennes en détruisant un grande partie de ces immeubles. Du nord au sud, il perce les boulevards Sébastopol et Saint-Michel. De l'ouest vers l'est, il prolonge la rue de Rivoli jusqu'à la rue Saint-Antoine. On peut aussi citer le boulevard Saint-Germain, Saint-Marcel, Haussmann, l'avenue de l'Opéra, l'avenue Foch, l'avenue de la République ou la rue de Rennes. La liste ne s'arrête pas là.

Le long de ces boulevards, Haussmann fait construire des immeubles d'un type nouveau, très normés et qui répondent à la demande de confort de la bourgeoisie. La postérité les appellera les « immeubles haussmanniens ». Ce sont eux qui rendent rentables les investissements de départ et ouvrent de nouveaux profits grâce aux loyers. L'ère du Paris haussmannien est une époque de grande spéculation immobilière. Un nouveau système bancaire est inventé pour faire circuler l'argent toujours plus vite, accélérer la spéculation et donc les profits tirés de cette incroyable transformation urbaine. Comme souvent, cette période de grande exhalation financière et de bulle immobilière finit dans une crise avec la faillite en 1867 du Crédit Mobilier, une banque créée en 1852 par les frères Pereire et qui joua un rôle central dans le financement des travaux. Une autre conséquence durable de la transformation de Paris par le baron Haussmann importante pour la circulation du capital fut l'invention d'un nouveau mode de consommation. Le percement des grandes avenues s'accompagnent de l'arrivée des « grands magasins ». En 1852, est fondé « le bon marché », puis « les grands magasins du Louvre » en 1855, les « grands magasins du printemps » et « la samaritaine » en 1865. Ces « cathédrales du commerce » selon Emile Zola sont les prémices de la société de consommation, avec une esthétique, un attrait ludique et même un prestige associé à l'activité d'achat de marchandises diverses. Bien sûr, à l'époque, ce modèle est réservé à la bourgeoisie. Mais il est un moyen d'accélérer la circulation du capital en augmentant la consommation et en créant du désir vis-à-vis des marchandises produites par les capitalistes.

La revanche des damnés d'Haussmann

Et la Commune dans tout ça ? Elle intervient peu après la fin de l'ère haussmannienne. Et son acteur, le peuple de Paris, est la victime de cette transformation urbaine. Un objectif non avoué des travaux du second empire était d'ailleurs d'en finir avec les révoltes populaires de Paris. L'urbanisme des grandes avenues présentait pour le pouvoir l'avantage de détruire le réseau de petites rues qui facilitaient la pratique de la barricade. Mais surtout, le résultat des grandes percées fut l'expulsion des classes populaires du centre de Paris. Haussmann a transformé le centre parisien en paradis pour les riches. Mais il a détruit des quartiers entiers pour le faire. Des quartiers où habitaient majoritairement les pauvres de la capitale. 20 000 maisons ont été détruites entre 1852 et 1870. La reconstruction de nouveaux quartiers s'est accompagnée d'une flambée des loyers, comme c'est normal, puisque c'était un des objectifs. D'énormes masses de populations d'ouvriers, d'artisans, de domestiques, de cochers se sont déplacées dans les périphéries de l'époque : à Montmartre, à Belleville, à La Villette. Entre 1861 et 1872, le 1er arrondissement perd plus de 15 000 habitants. À contrario, le 20ème arrondissement, lui, en gagne sur la même période plus de 22 000. Le peuple est rejeté à l'extérieur du Paris tout neuf de Haussmann. Il perd en qualité de vie du fait de son éloignement du centre où se concentrent les lieux de consommation, de sociabilisation, les médecins, et une partie des emplois de service de la classe bourgeoise – qui occupent plusieurs dizaines de milliers de parisiens à l'époque.

Même dans les nouveaux quartiers de relégation, le cout du logement a explosé. La question des loyers va donc jouer un rôle moteur dans la Commune. Dans le cadre de l'effort de guerre, le pouvoir impérial avait en effet mis en place un moratoire sur le paiement des loyers le 13 aout 1870. Le 4 septembre, lorsque la République est proclamée à l'hôtel de ville de Paris suite à la défaite et la capture, deux jours plus tôt, de Napoléon III, le moratoire sur les loyers reste en place. C'est le 10 mars 1871 que l'Assemblée nationale à majorité monarchiste décide de le révoquer. Le même jour, elle supprime la solde des gardes nationaux. Ces deux mesures vont attiser la colère sociale des parisiens. Elles expliquent en partie la mobilisation intense du 18 mars. La question du logement sera au cœur des mesures sociales prises par le conseil de la Commune. Celui-ci est élu le 26 mars. Trois jours plus tard, le 29 mars, il décide de l'annulation des loyers dus depuis le 18 aout 1870. C'est l'une de ses premières grandes mesures sociales. Par la suite, il décidera aussi de la réquisition des logements vacants pour y loger les nécessiteux, par un décret du 25 avril 1871. La Commune peut aussi être vue d'un point de vue symbolique comme la reconquête par le petit peuple du Paris qui lui avait été volé par les travaux d'Haussmann.

La nouvelle ville et les gilets jaunes

Voilà pour l'histoire de la Commune et ses liens très étroits avec l'histoire urbaine de Paris. Mais quel rapport avec notre époque ? La Commune vit encore, dit-on. Le capitalisme urbain aussi. Bien sûr la face des villes a bien changé. La société tout entière est devenue une civilisation urbaine. Comme l'explique Jean-Luc Mélenchon dans « l'ère du peuple », les populations modernes vivent dans un continuum urbain. Cette continuité va des centres connectés, aux banlieues pavillonnaires, en passant par les banlieues de grands ensembles et les villes moyennes déclassées. Ces espaces ont bien des différences entre eux mais tous ceux qui y vivent sont absolument dépendants des réseaux urbains dans leur existence : transports, eau courante, énergie, commerce, etc. Ce tissu urbain a subit des grandes transformations aussi ces dernières décennies.

Depuis les années 1970-1980, le marché immobilier a été libéralisé. L'Etat a décidé qu'il ne serait plus un acteur direct de la construction des logements et donc des villes mais qu'il aiderait financièrement les acteurs privés qui ont récupéré ce pouvoir. Cela a donné lieu à plusieurs grandes tendances. De nombreux centre-villes de métropoles ont été transformés. Des quartiers anciens, centraux et populaires ont été peu à peu investis par les entreprises de l'immobilier, aidés par des opérations publiques. Leurs immeubles ont été rénovés, leurs appartements remodelés de façon à correspondre aux nouveaux gouts d'une fraction des classes supérieures. Les habitants pauvres, ouvriers, employés de ces quartiers ont été progressivement – mais parfois très rapidement – remplacés, et donc expulsés. Les métropoles ont vu aussi de nouveaux commerces reprendre une grande partie de l'espace disponible, qu'il s'agisse des grandes multinationales comme Apple Store ou de divertissements adaptés encore une fois aux classes supérieures. Cette gentrification des grandes villes s'est accompagnée, comme au temps d'Haussmann, d'un développement du secteur bancaire et du crédit et donc d'une grande spéculation. Ainsi, à Paris, le prix d'un logement a quadruplé depuis 1998. Les ouvriers et les employés représentaient en 2018 à peine 4% des acheteurs d'un logement parisien alors qu'il sont la moitié de la population française.

Parallèlement, les quatre dernières décennies ont été celles de la création de nouveaux quartiers, à la périphérie des villes, pavillonnaires. Le modèle du pavillon est une nouvelle façon de rentabiliser l'espace d'une manière rationnelle et peu couteuse. On reconnaît ici les mêmes mécanismes pour aider à la circulation du capital par l'aménagement urbain que dans les travaux d'Haussmann. Comme dans le Paris du Second Empire, les classes populaires doivent subir une hausse du cout du logement et perdent en qualité de vie du fait de leur éloignement des centres. Peut-on cependant observer dans la période récente des réactions à cette lutte des classes urbaine similaires à la Commune ? Comparaison n'est pas raison. Mais on peut faire le rapprochement avec le mouvement des gilets jaunes en analysant ses racines urbaines. Car il a bien été mené d'abord par le petit peuple expulsé ces dernières décennies des grands centres urbains. Ce peuple des nouveaux quartiers de la périphérie urbaine. Dans certaines régions, on observe même une corrélation entre la puissance du mouvement et la puissance les années précédente du phénomène de gentrification et d’éviction des classes populaires des centre-ville.

L’un des épicentres remarqué de la mobilisation fut par exemple Bordeaux, ce qui ne correspond pas à la géographie habituelle du mouvement ouvrier ou de la sociologie syndicale. La ville et ses alentours ne comptent pas parmi les bastions habituels de la contestation sociale ou de la tradition révolutionnaire. La zone ne compte pas particulièrement plus de chômeurs que la moyenne, ni de pauvres. Elle ne fait pas partie des plus grandes victimes des vagues de désindustrialisation. Mais la ville de Bordeaux a connu ces dernières années un boum immobilier très intense et très rapide. La hausse du prix au mètre carré a été de 40% en 10 ans. Et rien qu’en 2017, les prix ont bondi de 15%. Cette augmentation concerne aussi les communes directement alentours. En 2018, Mérignac et Pessac font partie des plus fortes hausses enregistrées dans toute la France avec respectivement +14% et +16%. Cette intense spéculation conduit à l’expulsion d’une partie de la population de la métropole bordelaise, obligée de s’installer loin de l’agglomération pour pouvoir acquérir un logement. Loin de Bordeaux, de ses emplois, de ses services et de son tramway. Rien d’étonnant donc à ce que cette population récemment exclue du confort du centre-ville soit entrée fort dans la mobilisation des gilets jaunes. Les déplacements contraints par un choix résidentiel qui n’en est pas un en voiture pèsent lourds désormais dans leur budget. Le péage de Virsac, situé sur l’A10 qui relie Paris à Bordeaux a par exemple été un endroit symbolique de la contestation. Plus encore, les manifestations massives du samedi dans le centre-ville, garnies en majorité d’habitants de l’extérieur, sonnaient comme la reprise par le petit peuple d’une ville qu’on lui a volé pour l’offrir à la finance. Dans cette région, la montée des inégalités se double d’une spoliation territoriale.

On voit à travers cet exemple que les transformations urbaines jouent encore à notre époque un rôle clé dans le déclenchement de mouvements révolutionnaires. C'est une des raisons pour lesquelles la théorie de l'ère du peuple décrit bien les processus de révolutions citoyennes. La Commune et les gilets jaunes sont des mouvements bien différents. Leur contexte historique n'a rien à voir, leur modes d'action, leur histoire, leur issue sont différents. Néanmoins, on doit remarquer la puissance qu'ils partagent. Les deux réunissent une composante patriotique et une composante sociale. Mais surtout, les deux ont posé comme première la question démocratique, la question de la souveraineté du peuple. C'est ce qui leur donne leur portée révolutionnaire. C'est ce qui incite à ne pas laisser de côté l'étude des transformations urbaines pour comprendre les révolutions.

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