Les victoires de l'Humanité contre des virus (sans pass sanitaire). 2/3 : la polio.

Cet article est le deuxième d'une série en trois épisodes. Il est co-écrit avec Manuel Menal (@mmenal sur twitter).

Depuis le début de l’année 2020, une pandémie met nos sociétés à l’épreuve. Mois après mois, nous semblons toujours être en retard, dépassés et sans issue. Saturation des hôpitaux, seconde vague, troisième vague, quatrième vague, crise psychologique, défiance, variants : les pouvoirs en place semblent avoir été surpris à chaque étape et continuer de l’être. Pour cacher leur propre incurie ou justifier leurs plus grossiers mensonges, ils prétendent l’impossible de prévoir : c’est évidemment faux. Leur incapacité à maîtriser la situation est, elle, bien réelle. Elle leur sert pourtant aussi de prétexte aux mesures les plus liberticides, présentées comme les seules capables de faire face à l’urgence - constante, puisqu’ils n’anticipent rien - de la situation. 

Cette façon de faire est un recul considérable pour l’Humanité. Elle rappelle une époque où les grandes épidémies étaient considérées comme des malédictions nous tombant sur la tête et où l’homme, impuissant à les prévenir, traiter et enfin éradiquer, ne connaissait que la quarantaine pour en limiter les effets. 

Pourtant, depuis, tant s’est passé. L’esprit scientifique s’est développé. L’Europe est sortie du Moyen Âge et a, grâce aux apports scientifiques orientaux, adopté une conception humaniste : l’être humain est capable de dominer son destin et donc d’être libre. 

Dans les deux derniers siècles, l’Humanité a remporté plus de victoires sanitaires que jamais auparavant. L’a-t-elle fait grâce à des restrictions de libertés, des laisser-passer, au contrôle des individus,  à des couvre-feux ? Au contraire. Trois illustres exemples - la variole, la poliomyélite et le SIDA - nous montrent que le chemin à suivre est bien davantage celui de la coopération, du collectivisme et de la démocratie. C’est grâce à lui que nous avons pu vaincre des virus parfois millénaires.

jonas-salk-albert-sabin-0219211
En 1988, 8 ans après l’éradication officielle de la variole, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) lance un nouveau programme : l’éradication de la poliomyélite (on parle plus souvent de “polio”). Cette maladie existe chez les êtres humains depuis au moins l’Antiquité : mais paradoxalement, c’est avec l’amélioration drastique des conditions d’hygiène dans les pays industrialisés d’Europe et d’Amérique du Nord qu’ont commencé les premières épidémies, probablement du fait d’une immunisation naturelle moins importante des enfants en bas âge.

La polio est déclenchée par un virus, le poliovirus : le plus souvent asymptomatique, notamment chez les enfants en bas âge, elle peut provoquer un syndrome grippal mais aussi atteindre le système nerveux central, causant ainsi des paralysies à vie  partielles ou totales. Près d’une personne sur 10 atteint de poliomyélite antérieure aiguë (la forme neurologique) meurt du fait de la paralysie des muscles respiratoires.

Lorsque l’OMS déclenche le programme d’éradication, en 1988, on compte environ 350 000 cas par an dans le monde, surtout sur des enfants. C’est un fléau car pour beaucoup de ces enfants, cela signifie donc des séquelles très graves à vie. 

Trente ans après, il ne subsiste aujourd’hui que quelques centaines de cas par an. Alors qu’au lancement du programme, le virus circule encore sur tous les continents, il est éradiqué en Amérique du Nord et du Sud dès 1994, dans le Pacifique en 2000, en Europe en 2002, en Asie du Sud-Est (dont l’Inde) en 2014 et en Afrique en 2020. Désormais, il ne circule plus que dans deux pays dans le monde : l’Afghanistan et le Pakistan. 

Le programme d’éradication de la polio, même s’il n’est pas achevé, est donc une réussite remarquable, comparable à notre victoire totale contre la variole. Il a très certainement permis à des millions de personnes à travers le monde d’avoir une vie meilleure. Il est fondé sur la surveillance internationale des cas de polio, d’une part, et la vaccination d’autre part. 

Il existe deux vaccins contre la polio. En 1955, Jonas Salk invente un vaccin par injection. C’est celui que nous recevons en France et dans de nombreux pays comparables au nôtre en niveau de développement. En 1960, Albert Sabin, lui, invente un second vaccin, cette fois par voie orale (dit “VPO” soit vaccin par voie orale). Ce vaccin est bien plus facile d’utilisation. Sa conservation est moins complexe que le vaccin injectable. Quelques minutes suffisent pour former un vaccinateur. C’est celui-ci qui est massivement utilisé dans le programme d’éradication. 

L’OMS, pour s’assurer d’une bonne couverture vaccinale, utilise une technique double. D’abord, mettre en place des plans de vaccination de routine de l’ensemble des nourrissons. Ensuite, elle promeut pour les enfants de plus de 5 ans des “journées nationales de vaccination” complémentaire. Cette façon de faire, où la vaccination a lieu un peu partout, a été mise au point par Cuba en 1962, l'un des premiers pays à avoir éradiqué totalement la polio en quelques années. Son plan national d’éradication de la polio a servi par la suite de modèle pour toute l’Amérique.

Cette stratégie nécessite beaucoup de moyens et surtout beaucoup de doses de vaccin. Les campagnes de vaccination systématique et les grandes campagnes des “journées nationales” ne peuvent être mises en place dans des pays où les doses de vaccin sont rares et où par conséquent on se préoccupe scrupuleusement de savoir à qui elles vont. 

Quand Cuba lance son programme d’éradication en 1962, c’est un pays pauvre. Il utilise un vaccin inventé quelques années plus tôt seulement. Il est par ailleurs un ennemi des Etats-Unis d’Amérique où ce vaccin a été inventé. Aujourd’hui, un pays qui cumulerait ces différents facteurs ne pourrait tout simplement pas se lancer dans une campagne massive de vaccination contre le Covid-19, du moins avec les vaccins américains. 

Pourquoi alors, cela a été possible pour Cuba en 1962 ? Grâce à un geste déterminant des deux inventeurs des vaccins. Jonas Salk et Albert Sabin ont refusé de déposer des brevets sur leurs inventions respectives. On a estimé qu’ils ont chacun renoncé à 7 milliards de dollars : en réalité, il serait plus juste de dire que la lutte contre la polio aurait été plus chère d’au moins cela s’il y avait eu des brevets. Jonas Salk, lors d’une émission télévisée où on lui demandait “à qui appartient votre vaccin ?” a eu cette réponse fameuse : “Et  bien, au peuple je dirais. Il n’y a pas de brevet. Pourrait-on breveter le soleil ?”. 

Jonas Salk et Albert Sabin ont vécu toute leur vie sur leur salaire de professeur d’université. Ils sont la preuve que la science n’a pas besoin de l'appât du gain pour faire des découvertes exceptionnelles et utiles à l’Humanité. Le système des brevets, de la propriété intellectuelle est, par conséquent, un pur parasitage. C’est même un frein au progrès de la connaissance scientifique qui repose sur la circulation des idées et des découvertes au sein de la communauté des chercheurs. 

Cinquante ans plus tard, c’est à cette même conception ouverte de la science qu’on doit encore la rapidité avec laquelle les vaccins contre le Covid ont été mis au point.  En janvier 2020, une équipe de scientifiques chinois parvient à séquencer le génome du nouveau coronavirus : elle met immédiatement ses résultats à la disposition du monde entier. 

Dans les semaines et les mois qui suivent, des milliers et des milliers de scientifiques multiplient les recherches sur cette nouvelle maladie, mettant systématiquement leurs résultats en accès libre pour tous leurs collègues du monde. 

A ce moment, nulle question de titres de propriété intellectuelle rémunérateurs ; mais au contraire de mise en commun du savoir humain en train de s’élaborer. C’est grâce à elles et eux que l’Humanité a pu mettre au point des vaccins efficaces en moins d’une année, prouesse inédite dans l’histoire de la science. 

Car les découvertes scientifiques sont toujours le produit d’un travail collectif, d’un savoir cumulatif venu de centaines et de milliers de découvertes avant elles. Elles ne peuvent appartenir à un individu, au point de leur octroyer une rente à vie. Cela, Jonas Salk et Albert Sabin le savaient. Grâce à leur esprit scientifique et humaniste, nous aurons bientôt éradiqué la polio.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.