Action Populaire : pourquoi Mélenchon lance un réseau social

Après la plateforme participative en 2017, Jean-Luc Mélenchon lance cette fois un réseau social, actionpopulaire.fr, pour sa campagne en vue de l'élection présidentielle de 2022. Quelles sont les raisons pour le candidat insoumis d'agir ainsi ?

C’est la saison des plateformes. Chaque candidat, déclaré ou non, lance une « plateforme participative ». Yannick Jadot, Marine Le Pen, Bruno Retailleau, Arnaud Montebourg : le plus souvent, derrière le mot, il n’y a rien d’autre que l’invention de dernière minute d’un communicant. Mais il faut noter la généralisation de cette forme dans les campagnes électorales présidentielles. Jean-Luc Mélenchon et son équipe avaient été les premiers à l’expérimenter avec le lancement du site « jlm2017 » en février 2016. De nouveau, le site « Nous Sommes Pour », lancé le 8 novembre 2020, répond au même principe. Chacun peut à la fois soutenir la candidature, signaler sa disponibilité pour différents niveaux d’engagement et déposer des contributions programmatiques. Mais un autre outil de campagne n’a pas suscité beaucoup de réactions ou d’analyses dans les médias. Comme le passage de la forme parti, à la plateforme puis au mouvement n’intéressait pas non plus les commentateurs en 2016. En décembre 2020, donc, Jean-Luc Mélenchon a annoncé la création d’un réseau social : actionpopulaire.fr. Il s’agit pourtant d’un aspect stratégique central pour plusieurs raisons. Il peut se lire à la fois comme une réaction à un changement dans les rapports de force mondiaux et comme une nouvelle brique dans la pratique développée par Jean-Luc Mélenchon et issus de la théorie de l’ère du peuple et de la révolution citoyenne. C’est ce que ce billet tente d’expliquer rapidement.

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Une évolution inquiétante des géants du numérique

La première raison pour laquelle ce réseau social est important, Jean-Luc Mélenchon l’a longuement expliquée lui-même lors de ses voeux à la presse, le 14 janvier 2021. Il s’agit de la révélation de plus en plus inquiétante du pouvoir arbitraire concentré entre les mains des entreprises privées qui gèrent les grands réseaux sociaux : Facebook, Twitter, Google. Bien sûr, l’évènement marquant et qui a mis en lumière ce phénomène fut le bannissement de Donald Trump de Twitter et Facebook. Mais cette appropriation d’un pouvoir de censure politique par ces multinationales n’est pas complètement nouveau. Par exemple, en 2017, un changement dans l’algorithme de Google US censé réprimer la diffusion des fausses informations avait entrainé la baisse du référencement des sites d’actualités socialistes, progressistes et anti-guerre aux Etats-Unis, jusqu’à 45%. Comme l’a noté Jean-Luc Mélenchon dans sa conférence de presse, le parti anti-austérité espagnol Podemos et l’ancien Président de gauche équatorien Rafael Correa ont eu à souffrir ces dernières années de coupures arbitraires de leur moyens de communication par Facebook. En France même, nous avons connu le cas de pages Facebook de la gauche militante dont la portée de diffusion s’effondrait mystérieusement juste avant des évènements revendicatifs où elles jouaient un rôle actif. Ce fut le cas par exemple des pages « Nantes Révoltée », « Cerveaux Non Disponible » ou « Lille insurgée » dans les jours précédants et pendant l’organisation du G7 à Biarritz en aout 2019. Plus récemment encore, plusieurs comptes féministes ont été bannis de Twitter en France - avant d’être débloqués, Twitter admettant finalement une « erreur » après mobilisation.

Nous savons donc désormais que la possibilité d’une censure politique sur les réseaux sociaux existe, qu’elle s’abat de manière arbitraire, ne prévient jamais ses victimes quand elle va arriver et les prive de toute possibilité de recours. Jean-Luc Mélenchon a parfaitement analysé cette situation, et en a tiré des conséquences. Voir les réseaux sociaux comme une simple agora géante en pensant que les intentions et les intérêts de ceux qui les possèdent n’influeraient jamais son fonctionnement n’est plus possible. Il faut se préparer à une censure dure et donc avoir une solution de repli pour continuer à communiquer - puisque les réseaux sociaux sont devenus le principal moyen de communication avec le « parti sans murs ». C’est que question de réalisme stratégique pour un mouvement qui veut appliquer des changements révolutionnaires. 

D’autant plus que Facebook a annoncé un changement beaucoup plus radical. L’entreprise va appliquer une forme de censure molle à tous les contenus politiques sur son réseau. Marc Zuckerberg a rendu publique sa décision d’arrêter de recommander à ses utilisateurs des groupes politiques. Cette décision traduit une modification profonde dans le rapport des géants du numériques au débat public et à la démocratie. Au tournant des années 2010, la politique était au contraire un élément positif pour leur image de marque. Facebook ou Twitter ne manquaient pas de souligner leur rôle dans des soulèvements populaires contre des régimes autoritaires. Puis, la politique a même été une source de profit important pour eux. Leurs algorithmes conçus pour rendre de plus en plus de monde addict à leur fil d’actualité ont joué un rôle important en particulier dans la montée du fascisme et du complotisme aux Etats-Unis. Ils reviennent aujourd’hui au rôle classique de l’industrie des nouvelles technologies des Etats-Unis qui est, depuis plusieurs décennies, un puissant allié de l’Etat américain et de ses élites. Les scandales d’espionnage de masse des agences états-uniennes ont révélé le niveau de coopération et d’intrications entre les structures étatiques et ces multinationales privées. C’est à tel point que certains spécialistes parlent de la Silicon Valley comme d’une extension de la machine étatique américaine. 

Or, les élites américaines ont eu peur ces dernières années. Les vagues de révolutions citoyennes ne les ont pas épargné. Des mouvements populaires puissants venus de la gauche - Occupy, Black Lives Matter, les campagnes de Sanders - comme de l’extrême-droite ont menacé son pouvoir. L’élection de Biden marque pour cette élite l’espoir d’une restauration de la situation antérieure. Cela passe par une mise à distance du peuple de la politique. C’est ce coup de main décisif que Facebook et Twitter tentent de donner à l’establishment en défavorisant les contenus politiques sur leurs réseaux. Ce contexte aide à comprendre le caractère réfléchi de la création par Jean-Luc Mélenchon de son propre réseau social. Il s’agit d’une adaptation stratégique à une évolution durable des multinationales du numérique. 

Réseaux sociaux et révolution citoyenne

Mais la création d’un réseau social s’inscrit aussi dans un fil rouge stratégique suivi depuis des années par Jean-Luc Mélenchon : la stratégie de la révolution citoyenne. Ces mots désignent le processus politique de notre époque tel qu’identifié et décrit dans son livre l’Ère du Peuple. L’analyse est issue de l’observation des grands mouvements populaires apparus dans le monde depuis le début des années 2000, et avec encore plus de force depuis une dizaine d’années. 

Dans cette théorie, l’acteur social central est le peuple. On peut, pour cerner ses traits et ses contours, le comparer à la classe, bien que peuple et classe ne s’opposent pas. Le peuple est plus large que la classe salariée qui était le sujet des partis ouvriers et révolutionnaires du 20ème siècle. Le peuple inclut par exemple, des travailleurs indépendants, des petits patrons, des commerçants dont la condition a été rapprochée de celle des prolétaires et détachée de celle des dominants par les mécanismes du capitalisme financier transnational. La centralité croissante de la question des services publics, de leur accessibilité ou de leur privatisation  dans la vie moderne oblige à inclure dans le peuple des catégories qui ne sont pas actives, notamment les étudiants et les retraités, ou qui ne travaillent pas directement pour le capital, comme les fonctionnaires. Plus généralement, le peuple est l’acteur des conflits structurés autour de la question urbaine, qui englobe la relation de travail mais ne se limite pas à elle. 

La construction d’un mouvement politique avec des formes nouvelles comme La France insoumise correspond à cette nouvelle réalité. En 2017, Jean-Luc Mélenchon l’exprimait tel quel dans un entretien au journal « Le 1 » : « Nous ne voulons pas être un parti. Le parti c’est l’outil de classe. Le mouvement est la forme organisée du peuple ». La construction d’un nouvel objet partisan doit se comprendre dans le cadre d’analyse de l’ère du Peuple et dans la stratégie de la Révolution citoyenne. Le réseau social est la forme la plus aboutie de ce projet, peut-être la manière la plus pertinente d’organisation du peuple. Une des difficultés des constats de l’ère du peuple est l’hétérogénéité initiale très grande des différentes composantes de la même réalité sociale qui doit devenir acteur politique. Cette diversité, nous l’avons déjà décrite : ce peuple, c’est autant le petit commerçant, l’étudiant, l’ouvrier, l’infirmière que le professeur d’université. Tous sont dans un rapport antagoniste avec les maîtres de la finance qui ruine à un niveau ou un autre leur activité particulière, tous sont dans la même relation de dépendance absolue à des réseaux collectifs (eau, énergie, éducation, santé, transports) qui se dégradent de plus en plus. Cependant, beaucoup de choses séparent aussi ces groupes sociaux : les lieux de travail, les quartiers d’habitation, les rythmes de vies, les habitudes culturelles. 

Leur hétérogénéité a été renforcée par l’atomisation de la société. C’est ainsi que l’on peut appeler les effets des réformes néolibréales sur le monde du travail. Celles-ci se sont avant tout attachées à produire sans cesse des statuts différents pour détruire ou au moins contourner les protections sociales conquises par les luttes depuis la fin du 19ème siècle. On parle ici du développement des contrats courts, de l’intérim, de la sous-traitance ou plus récemment de l’auto-entrepreunariat. Tout ceci explique en grande partie la déclin des formes d’organisations politiques qui ont été tellement dominantes et puissantes au 20ème siècle : les partis de masse. Ceux-ci reposaient sur l’homogénéité de la condition ouvrière et salariée : grands collectifs de travail, mêmes quartiers d’habitation, mêmes habitudes culturelles. Les grands collectifs de travail ont été pulvérisés par les réformes néolibérales. Quant aux identités culturelles ou urbaines, elles sont, dans le peuple, plurielles. Cette réalité appelle des formes d’organisations plus souples, dont la fonction est de connecter entre eux des groupes au départ variés et qui s’unissent par l’action plutôt que par la construction de structures d’encadrement hiérarchiques. C’est précisément la fonction du réseau social construit par les équipes de Mélenchon, Action Populaire

Il y a une autre caractéristique décrite par l’ère du peuple qui pousse à la même conclusion. Elle est liée à tout ce que l’on vient de décrire mais s’inscrit dans une rupture de temps long. Il s’agit de l’individuation : chacun tend de plus en plus à se vivre comme un être singulier, un sujet unique plutôt qu’une simple partie d’un ensemble plus grand. Ce changement de fond est le produit de l’exode rural qui a dissout en grande partie les solidarités traditionnelles de la famille, du village et de la religion. Les conséquences de l’urbanisation ont été renforcées par l’élévation rapide et très importante du niveau d’éducation. Les femmes ont lutté pour que leur aptitude biologique à procréer cesse d’être un destin social non choisi. Ainsi, le droit à la contraception et à l’avortement ont introduit l’idée que chaque être humain est maître de lui même. Ce processus est un des ressorts puissant de la révolution citoyenne car il contient une aspiration universelle à l’auto-contrôle. Transposée au niveau collectif, cette aspiration s’appelle la souveraineté. Mais elle implique elle-aussi d’autres formes d’organisations qui ne soient pas basées sur l’effacement total de l’individu au profit du collectif. Le réseau social répond à cette évolution : il représente et matérialise l’existence de l’individu non comme une entité détachée ou même opposée à la société mais au contraire restituée dans ses liens d’interdépendance avec elle. La stratégie de la révolution citoyenne incorpore tous ces éléments d’analyse sur ce qu’est le peuple à notre époque. Elle permet de comprendre pourquoi le lancement d’Action Populaire est un évènement si important. Il ne s’agit pas un artifice de campagne mais d’une véritable proposition d’un nouveau modèle « d’organisateur collectif ». 

Jean-Luc Mélenchon est un observateur assidus des révolutions citoyennes dans le monde. Son blog, depuis une dizaine d’année atteste du fait qu’il s’intéresse à chaque mouvement révolutionnaire dans le monde pour en décortiquer les principaux aspects. Spontanément, le peuple lorsqu’il s’est mis en mouvement s’est saisi des réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter pour organiser son action, populariser ses mots d’ordre et élargir la révolution. L’explosion des groupes de gilets jaunes sur Facebook en octobre-novembre 2018 est un exemple flagrant de ce phénomène en France. Cette pratique de la mobilisation s’est aussi constatée dans des contextes aussi différents que l’Algérie, le Liban, le Soudan ou le Chili. Mais les plateformes utilisées ont toujours été commerciales et même la propriété d’entreprises parmi les plus grandes et les plus puissantes du capitalisme actuel. Il y avait donc toujours la possibilité d’un tour de vis de censure par elles à l’échelle globale, comme cela a déjà été le cas dans plusieurs pays autoritaires en réaction à des mouvements révolutionnaires. Le changement de pied des GAFAM à propos du contenu politique semble indiquer que ce moment est arrivé. D’où, peut-être, pour l’instant de façon modeste mais significative, le signal d’une nouvelle époque pour les mouvements se réclamant de la révolution citoyenne. Il est donné par la création d’Action Populaire dans le cadre de la campagne de Jean-Luc Mélenchon. C’est celle des réseaux sociaux pour d’organisation du peuple indépendant des grosses plateformes.

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