Vers la VIème République (2) - quelques écueils à éviter

Peut-on à la fois en appeler à une refondation démocratique de la société, à travers l'établissement d'une VIème République, et proposer chacun-e un modèle de Constitution qu'on souhaiterait lui voir adopter ? S'il y a là sans doute une saine émulation dans la volonté de retravailler en profondeur l'imaginaire politique partagé, j'y vois avant tout, pour ma part, une contradiction dans les termes.

Peut-on à la fois en appeler à une refondation démocratique de la société, à travers l'établissement d'une VIème République, et proposer chacun-e un modèle de Constitution qu'on souhaiterait lui voir adopter ? S'il y a là sans doute une saine émulation dans la volonté de retravailler en profondeur l'imaginaire politique partagé, j'y vois avant tout, pour ma part, une contradiction dans les termes.

 

En effet, dans l'hypothèse où l'on pourrait disposer à l'avance d'un projet de Constitution politique parfaitement mûri et équilibré, fruit de subtiles et minutieuses discussions menées par les plus éminents législateurs au sein d'un "Temple du Peuple et de la Démocratie", n'y aurait-il pas quelque inconséquence à réclamer par la suite l'élection d'une Assemblée Constituante ? Celle-ci ne se verrait-elle pas alors contrainte, ou bien de se nier elle-même, ou bien de remettre en chantier l'élaboration d'une nouvelle Constitution, quitte à ne rien conserver de la version produite en amont ?

 

En réalité, dans un cas comme dans l'autre, on agit une fois de plus au nom du « peuple » et à sa place, on ne lui laisse d'autre possibilité, en se substituant à lui, que d'assister passivement au spectacle de sa propre « émancipation ». A considérer comme superfétatoire l'exercice de l'autonomie collective, par et pour le peuple lui-même, on se condamne à manquer, encore et toujours, le rendez-vous de la démocratie, et à se contenter finalement, dans notre cas, de changer l'emballage républicain d'un régime oligarchique en perpétuelle reconduction.

 

Rien n'est plus révélateur de cette tendance à vider d'emblée la démocratie de son sens, que la proposition présentée en toute ingénuité par le Front de Gauche à l'occasion de la dernière campagne présidentielle, visant à faire élire une Assemblée Constituante au scrutin proportionnel dès après l'élection du Président de la République. Ici, les signifiants « Assemblée Constituante » et « scrutin proportionnel » fonctionnent comme des mots-clés qui caressent le peuple dans le sens du poil ; dans les faits, ils prendraient hélas une signification bien peu démocratique.

 

Car une telle élection reviendrait sans aucun doute, en validant globalement la représentation politique actuelle, à paralyser le travail d'une chambre composée principalement d'apparatchiks des partis en place, avec quelques 20% d'élus pour chaque camp – à savoir grossièrement pour le PS, l'UMP, le FN, le centre et la « gauche éco-socialiste » ; or par quel miracle réussirait-on, en de telles conditions, à réformer en profondeur les principes et les règles du jeu politique ?

 

Pour éviter que la VIème République ne soit qu'un leurre destiné à réhabiliter dans l'opinion publique un système politico-médiatique agonisant, il importe donc avant tout de la concevoir comme le fruit d'un processus constituant bien plus large que la simple élection d'une assemblée nationale, processus dont la mise en œuvre doit reposer, dès le départ, sur une véritable implication populaire.

 

Dans mon texte précédent, j'ai fait la proposition d'une candidature unitaire du mouvement social à l'élection présidentielle de 2017, candidature que rejoindraient les partis politiques sensibles à l'écologie sociale (c'est-à-dire à tout ce qui touche au fonctionnement concret de la « démocratie réelle »), en se dessaisissant de la leur propre (pour se concentrer plutôt sur l'élection législative concomittante). Cette candidature unitaire aurait pour seul programme la présentation d'un tel « processus constituant », devant mener après l'élection présidentielle, et au bout d'un an ou deux de travail sur l'ensemble du territoire, à l'établissement d'une VIème République réellement démocratique.

 

Mais, aussi séduisante que puisse être une telle perspective, il ne s'agira jamais que d'un doux rêve, tant qu'on laissera les « professionnels de la politique » se charger de le traduire dans la réalité.

 

Au contraire, si l'on croit tant soit peu en la démocratie, c'est à chacun-e – selon ses moyens – de faire en sorte que tout le monde s'y mette. En retour, le vaste mouvement d'éducation populaire ainsi suscité amènera les un-e-s et les autres à démystifier le système, et à s'impliquer d'autant plus dans cette entreprise collective de démystification, dont l'envers positif se nomme : autonomie (« se donner à soi-même (individuellement ou collectivement) sa propre loi »).

 

De ce point de vue, certes, les efforts « constitutionnalistes » des législateurs en herbe ne sont pas totalement chimériques : nous engageant à repenser, non seulement nos institutions, mais notre condition politique, ils participent à créer ce soulèvement général en l'absence duquel il deviendra bientôt dérisoire, pour le coup, de rêver de démocratie.

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