Convergence des rêves – pour une révolution démocratique (6/7)

Et si nous profitions de la réclusion qui nous est inopinément imposée pour repenser les voies d’une émancipation collective ?

Suite de la conférence donnée en 2121 par l’historien Anastase Tée, à l’occasion du centenaire de la Convergence des rêves.

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Le 17 avril 2022, la candidate de la Convergence est élue présidente de la république française, dès le premier tour de l’élection, avec 52,3 % des suffrages. C’est l’effervescence générale. Tout est allé très vite, et la ferveur qui accompagne cette élection n’a d’égale que l’incertitude à laquelle elle donne lieu : personne ne sait désormais à quoi s’attendre, et l’inquiétude devient palpable, notamment dans les milieux d’affaires. Par chance, la désorganisation économique et bureaucratique est telle, suite à la profonde crise économique provoquée par l’épidémie de coronavirus de 2020, que cette incertitude supplémentaire se noie dans la masse, en quelque sorte, si bien que la révolution démocratique s’annonce avant tout comme une excellente opportunité de refonder le « pacte républicain » et d’élaborer un nouveau modèle de système politique, qui permette enfin à l’ensemble de la société de se mettre véritablement en phase avec les grands enjeux qui sont à l’ordre du jour : transition écologique, décroissance énergétique, partage des richesses, résilience des territoires, solidarité internationale, justice sociale et environnementale, accueil des réfugiés, etc.

Marianne nomme aussitôt un gouvernement provisoire qui comprend à la fois des leaders politiques – le chef du parti écologiste devient premier ministre, celui du parti de la gauche radicale ministre des affaires étrangères –, des grandes figures de la société civile particulièrement reconnues pour leur engagement écologique et démocratique, ainsi bien sûr que des personnalités issues du mouvement de la Convergence. Le ministère de l’intérieur, particulièrement important en une période comme celle-ci, est confié à l’un des membres fondateurs du Collectif Spartakus, qui s’acquittera de sa tâche avec brio, jusqu’à l’adoption de la nouvelle Constitution qui marquera la naissance de la VIème république française.

Dans l’immédiat, ce sont les élections législatives qui se présentent, et qui doivent déterminer la composition de la dernière assemblée nationale de la Vème République. Or c’est là un élément important du processus révolutionnaire : car c’est bien cette chambre des députés qui aura pour mission non seulement d’accompagner et de surveiller la gestion par le gouvernement des affaires courantes, mais d’empêcher que ne survienne un coup d’état, et de façon générale, de s’assurer des conditions du bon déroulement du processus constituant. Dans le cadre du ralliement des partis de gauche à la candidature de la Convergence, des accords ont été trouvés pour présenter des candidatures unitaires aux élections législatives, en vue d’obtenir une majorité à la chambre. Pari tenu : le soir du 12 juin 2022, la Convergence et ses alliés obtiennent 323 sièges sur 577, soit une confortable majorité.

Voilà qui était indispensable pour que soit adoptée, par l’assemblée nationale, le projet de loi sur la réforme des médias qui avait été préparé en amont au sein de la Convergence, et présenté pendant la campagne électorale comme le second élément (méta-)programmatique du « consensus radical », et conçu pour être le principal catalyseur du processus constituant à venir. Après maintes séances houleuses à la chambre des députés, et malgré une forte obstruction sénatoriale, la loi est finalement adoptée, sans grande retouche, à la mi-août 2022, et ses décrets d’application aussitôt promulgués.

C’est là qu’on commence à entrer dans le vif du sujet. Jusqu’à présent, la révolution démocratique était une promesse, une idée fédératrice, un rêve partagé ; voici désormais qu’elle se traduit dans les faits.

D’abord, donc, la réforme du système médiatique, dont la mesure phare est l’interdiction pure et simple de la publicité dans les médias « d’information », et sa taxation – à vocation prohibitive – dans les médias « sociaux ». Et oui, chose étonnante, depuis la naissance des médias de masse au XIXème siècle, les régimes dits « démocratiques » n’avaient pas jugé nécessaire de mettre en place une telle mesure, si bien que la structure et le fonctionnement des systèmes médiatiques reposait jusqu’alors principalement sur le revenu publicitaire. Rendez-vous compte : non seulement la « pub », comme on disait, alimentait la surconsommation structurelle des sociétés capitalistes marchandes à l’heure de l’exigence d’une réduction drastique de leur « empreinte énergétique », non seulement elle entretenait la logique de la production industrielle au détriment de la production artisanale – pourtant bien plus écologique, humaine et résiliente – mais surtout, elle créait un biais fondamental au sein du système médiatique qui entravait le développement des capacités politiques dans la société et, par conséquent, nuisait considérablement à l’appropriation collective de la chose publique, de la « res-publica ».

L’idée de cette réforme du système médiatique était claire : négativement, il s’agissait d’empêcher les médias privés, possédés par une petite oligarchie de capitalistes très réfractaires à la révolution démocratique, de saboter le déroulement du processus constituant ; positivement, il s’agissait de rendre les médias aux citoyens, c’est-à-dire de les rendre à leur vocation première, qui est proprement « politique », au sens large. En supprimant la publicité, on interdisait aux médias de considérer leur public comme un produit à vendre aux annonceurs ; à l’inverse, en prenant le parti de l’autonomie des médias face aux puissances de l’argent, on se donnait enfin les conditions d’une vie démocratique riche, saine, et même, épanouissante ! Vous pouvez me croire, on ne saurait surestimer l’importance de cette réforme pour la suite des événements : elle a eu immédiatement des effets puissants, et ces effets, manifestes ou sous-jacents, ont sans aucune doute été très profonds. Sans elle, la révolution démocratique française n’aurait certainement pas connu le même destin, ni eu les mêmes conséquences.

Ensuite, il y a bien sûr le processus constituant en tant que tel, qui commence à la mi-juillet selon les directives d’un décret présidentiel publié début mai. Sans entrer trop avant dans les détails techniques, il n’est pas inintéressant de reproduire à grands traits l’architecture générale de ce processus, qui aboutira en à peine dix mois à la rédaction d’une Constitution aussi originale et féconde que celle de la VIème République française.

Dans un premier temps, on a, d’un côté, des assemblées régionales dites « constituantes », composées de citoyens et de citoyennes tirés au sort à partir des listes électorales. En face d’elles, les assemblées locales révolutionnaires de la Convergence, qui sont maintenues, et qui ont désormais à intégrer en leur sein un important afflux d’individus suite à l’épopée triomphale de l’élection présidentielle, et surtout, bien entendu, suite à l’institutionnalisation officielle du processus constituant. Or ces assemblées locales ont déjà fourni un travail colossal durant toute la première phase de la révolution : ce travail d’enquête sociale et d’imagination politique, il va falloir maintenant le reprendre, il va falloir s’en ressaisir à nouveaux frais et dans la perspective, cette fois-ci, de l’écriture en bonne et due forme de la future Constitution ; ce qui est précisément la tâche dévolue aux assemblées constituantes régionales. Enfin, entre les deux, assumant de nouveau un rôle de facilitation et de courroie de transmission qui leur allait si bien depuis le début 2021, les anciennes assemblées régionales de la Convergence, rebaptisées désormais « conseils démocratiques régionaux », qui ont donc pour mission de faciliter les allers-retours entre les chambres populaires informelles et les chambres constituantes officielles – c’est-à-dire d’alimenter autant que possible l’intelligence collective au gré de ces va-et-viens – et d’aider également au travail de conceptualisation et de rédaction, par les secondes, des propositions d’articles constitutionnels.

Alors, je ne vais pas faire le récit de cette étonnante aventure collective, cela nous entrainerait trop loin ; et je me demande d’ailleurs si je n’ai pas déjà dépassé les limites de temps qui me sont imparties dans le cadre de cette modeste conférence… Simplement, au-delà de tous les faits saillants de cette période, je veux mettre l’accent sur ce qui me paraît être une de ses dimensions essentielles, à savoir cette rencontre dialectique entre deux champs, le champ médiatique et le champ politique, qui sont tous les deux, au même moment et en miroir l’un de l’autre, en cours de métamorphose. Car, si nous avons relevé tout à l’heure l’incidence de la suppression de la publicité sur le renouvellement du champ médiatique, il faut aussi, en retour, souligner que l’émergence et la profusion de tous les nouveaux types d’acteurs médiatiques suscités par cette réforme de juillet 2022, nouveaux acteurs beaucoup plus participatifs et, pour bon nombre d’entre eux, en lien direct et continu avec l’intense créativité sociale et politique à l’œuvre un peu partout dans les différents territoires – d’où toutes sortes de mécanismes d’induction et de feedback dont ils se révèlent être les catalyseurs – cette émergence de nouveaux acteurs médiatiques, disais-je, a grandement contribué à la pleine réussite du processus constituant.

Et puis, il faut le redire, la conjoncture elle-même a énormément aidé. Avec la profonde crise économique mondiale issue de la lutte contre l’épidémie de coronavirus en 2020, les facteurs de résilience portés par la révolution démocratique ont eu autant de vent dans les voiles qu’il était possible d’espérer. Et en définitive, malgré bien sûr toutes sortes d’oppositions et d’obstacles, on reste impressionné, cent ans après cette série d’événements, de la facilité et du naturel avec lesquels s’est opéré ce bouleversement politique ; comme si on avait compris, sur le coup, qu’il fallait que cela arrive, que cela devait arriver : non pas comme quelque chose d’inévitable, mais comme quelque chose d’indispensable.

Or voilà qui nous mène finalement, le 13 mars 2024 – soit deux ans jour pour jour après la publication du processus constituant – à l’adoption par referendum, avec plus de 76 % des suffrages, de la nouvelle Constitution de la République française. A toutes celles et ceux qui percevaient la nécessité – et, plus que jamais, l’urgence – de changer le monde, la démocratie réelle allait désormais donner une nouvelle mesure du possible.

[à suivre...]

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