Convergence des rêves – pour une révolution démocratique (1/7)

Et si nous profitions de la réclusion qui nous est inopinément imposée pour repenser les voies d'une émancipation collective ?

Voici la retranscription d’une conférence donnée en 2121 par l’historien Anastase Tée, à l’occasion du centenaire de la Convergence des rêves.

 

On m’a invité, dans le cadre de la commémoration de la révolution démocratique française, à venir vous raconter dans les grandes lignes le déroulement de cet épisode fondateur, qui a eu l’importance et la postérité que l’on sait.

Naturellement, un tel exercice relève de la gageure, surtout pour un historien de profession, que sa discipline incline à considérer chaque détail comme un élément susceptible de livrer sa part de vérité et, par conséquent, de modifier l’impression générale que dégage le tableau dans son ensemble. Or comme je dispose de peu de temps pour traiter d’un épisode historique aussi marquant et décisif, il ne saurait être question aujourd’hui de musarder en chemin ; au contraire, il s’agit d’aller clairement au cœur du sujet, sans se perdre dans les méandres des différents événements qui le composent. Mais je dois avouer que c’est là un exercice que j’affectionne tout particulièrement… ; alors, si vous le voulez bien, concentrons-nous sur l’essentiel.

 

D’abord, il nous faut en quelques mots dresser le contexte des événements, de manière à percevoir la structure de la société française à l’aube de la période révolutionnaire qui va s’ouvrir, ainsi que l’état d’esprit général de l’époque.

Le premier élément qu’il convient de relever à propos de la fin des années 2010, l’élément capital que nous devons sans cesse garder à l’esprit, si nous voulons comprendre quoi que ce soit dans l’enchevêtrement des circonstances qui se présentent, c’est qu’on assiste alors à un véritable changement d’époque, à une bifurcation particulièrement radicale dans l’histoire des mentalités – j’entends : ce moment précis où se diffuse à l’ensemble de la société, de façon aussi rapide que massive (et cela partout dans le monde) la prise de conscience de la catastrophe écologique généralisée.

Il y a là pour nous quelque chose qui est à la fois extrêmement troublant, et tout à fait passionnant ; à considérer par exemple que si l’on se replace seulement quelques années plus tôt, ne serait-ce qu’au début des années 2010, la sensibilité à l’égard des problématiques écologiques est alors quelque chose de très marginal. Et, de fait, les quelques discours alarmistes sur la question écologique, fondés pourtant sur un appréciation rationnelle de l’ensemble des éléments scientifiques dont on dispose déjà, naturellement, en abondance, les discours alarmistes, disais-je, ont encore le plus grand mal à se hisser sur le devant de la scène. Or si, d’un côté, on voit s’accélérer le processus de greenwashing dans tous les domaines de l’économie capitaliste marchande, il est parfaitement stupéfiant de constater que, de manière générale, tout continue grosso modo à fonctionner « comme avant », comme si de rien n’était, business as usual.

Pour prendre la mesure du basculement qui va soudain s’opérer, il faut essayer de se replacer dans la mentalité de l’époque, toute imprégnée encore des principes de la « modernité » capitaliste, idéologie dont l’hégémonie planétaire atteint son sommet. La « mondialisation » – comme on dit alors – bat son plein. Jamais on n’a comptabilisé, à travers la planète, un tel flux de personnes, de denrées, de marchandises, d’informations, de capitaux, jamais la croissance n’a été aussi impressionnante, aussi massive, dans tous les domaines : croissance économique, croissance financière, croissance démographique, croissance urbaine, croissance communicationnelle, etc., avec bien entendu – revers de la médaille – une croissance tout aussi massive des déchets, de la pollution, des destructions de l’environnement et du milieu naturel.

Nous nous trouvons donc à l’apogée de l’idéologie capitaliste libérale, qui règne alors en maître, partout sur la planète, et qui a tellement conquis les esprits – en plus d’avoir façonné l’ensemble des structures de l’économie – qu’elle ne souffre finalement plus d’autre forme de contestation que des soulèvements sporadiques ou des critiques minoritaires et marginales. Même la Chine « communiste » est devenue hyper-capitaliste ! Et en effet, depuis l’effondrement du bloc soviétique, au début des années 1990, le capitalisme libéral a réussi à s’imposer comme le modèle « ultime », celui de la « fin de l’histoire » – selon le titre d’un célèbre essai de l’époque, ouvrage qui est aujourd’hui d’un comique involontaire absolument désopilant, et davantage encore lorsqu’on sait le crédit dont il a pu jouir en son temps…

Pas question donc de discuter du dogme de la croissance économique indéfinie, qui constitue la clef de voûte de tout l’édifice idéologique de l’époque. Les rares esprits éclairés qui se permettent de relever que cette fameuse croissance, tant recherchée par les pouvoirs et les élites des sociétés libérales, repose avant tout et principalement sur la faiblesse dérisoire du prix de l’énergie fossile – pétrole, charbon, gaz, qui représentent encore plus de 90% de la consommation énergétique mondiale – ces rares esprits éclairés ne sont jamais pris au sérieux ; quand par hasard ils sont invités sur les plateaux de radio ou de télévision, on se contente de les accuser de vouloir « en revenir à l’âge de pierre », pour s’éclairer « à la bougie », et autres choses du même tonneau. C’est dire le niveau du débat ! Et je vous assure que, jusqu’au début des années 2010, ça dépasse rarement ce niveau-là… Les critiques radicales du système capitaliste, fondées sur une analyse objective des effets de l’exploitation et de la consommation exponentielles des ressources naturelles, n’ont pas droit de cité. Sitôt énoncées, elles sont immédiatement frappées d’un discrédit sans appel.

Pourtant, les choses vont très rapidement changer à partir du milieu des années 2010. En l’espace de quelques années, on va assister non seulement à une généralisation de la prise de conscience des enjeux écologiques, mais à une diffusion tout aussi générale, dans les sociétés libérales, de la perspective d’un effondrement rapide des sociétés industrielles. Basculement massif, très impressionnant lorsqu’on regarde les sources écrites ou audio-visuelles. En très peu de temps, le réchauffement climatique d’origine anthropique devient le sujet numéro un, entraînant dans son sillage mille autres préoccupations d’ordre écologique : biocide systémique à l’échelle planétaire, empoisonnement universel des terres et des eaux par les pesticides de l’agro-industrie, surgissement de continents de plastique au milieu des océans, etc., etc. ; or cet ensemble de préoccupations nouvelles et, notons-le, très fortement anxiogènes, conduisent à des interrogations de plus en plus fréquentes et à des remises en causes de plus en plus radicales du modèle économique et politique dominant.

Mais je veux attirer ici votre attention sur un point qui me paraît absolument fondamental pour ce qui nous occupe, à savoir la signification profonde de cette diffusion massive, à tous les niveaux de la société, de la sensibilité écologique et même, comme je le disais, de la perspective d’un effondrement civilisationnel, signification profonde qui réside à mon avis en ceci : c’est que, depuis plusieurs siècles, et au moins depuis l’avènement de la pensée des Lumières, comme cela a maintes fois été relevé, les sociétés « modernes » avaient toujours été orientées, et comme aimantées, par un horizon de progrès, vers lequel elles se concevaient allant d’un pas sûr et selon une marche irrépressible – pour ne pas dire, en fait, une course effrénée, où l’enjeu était de prendre les devants sur les autres sociétés afin de monopoliser ressources et territoires « disponibles » ; qu’on songe simplement à l’histoire de la colonisation… l’idée étant d’ailleurs là, précisément – enfin du moins selon le discours des colonisateurs – de « civiliser » les peuples colonisés.

Bref, la marche vers le Progrès semblait parfaitement assurée et irréversible, en dépit de quelques accidents historiques particulièrement monstrueux, tel que le génocide des Juifs et des Tziganes perpétré par les Nazis pendant le seconde Guerre Mondiale, mais ces espèces de « sorties de route », justement, venaient conforter le triomphe du modèle des sociétés libérales « ouvertes », « pluralistes », revendiquant les bienfaits de la science et de la technologie – dont on admirait sans cesse les dernières prouesses ou, selon le maître-mot de l’époque, les dernières « innovations » – et revendiquant en même temps la jouissance pour tous d’un état de droit perçu comme devant s’élargir continuellement en intégrant petit à petit les droits de minorités jusqu’alors discriminées : homosexuels, individus « racisés » en vertu de leur origine ou de leur appartenance ethnique, handicapés, etc., sans parler des femmes qui, certes, ne constituaient pas exactement une « minorité », mais qui ont été considérées comme des « mineures », du point de vue des droits politiques, au moins jusqu’à la moitié du XXème siècle.

Eh bien, ce qui se passe durant les années 2010, c’est que cette représentation pluriséculaire d’un Progrès indéfini et irréversible va soudain non seulement s’effriter, ce qui était déjà en germe dans les décennies précédentes du fait, entre autres choses, d’un chômage de masse « structurel », cette représentation d’un Progrès indéfini vers le bien-être et la prospérité, disais-je, va même soudain complètement s’inverser. En l’espace de quelques années, on va en arriver subitement, du fait de l’émergence des enjeux écologiques et de la multiplication des prévisions catastrophistes émanant des plus hautes autorités scientifiques, sinon à un retournement complet de cette mythologie du Progrès, du moins à sa mise en cause radicale.

Or ce qui nous intéresse ici particulièrement, c’est que cette mise en cause va se traduire aussitôt par une amplification considérable de la défiance à l’égard des élites, des pouvoirs en place, des institutions, et en somme de tout ce qui est de l’ordre du discours officiel et autorisé. Un doute radical s’insinue de toutes parts, dans tous les pans de la société. Et ce doute radical, vous l’aurez compris, c’est le principal ferment de la révolution démocratique qui va survenir.

Mais, avant d’en venir aux événements de la période révolutionnaire à proprement parler, il nous faut cerner plus précisément le contexte « pré-révolutionnaire » de la France de la fin des années 2010.

Or si je viens de parler d’une amplification considérable de la défiance à l’égard des élites du fait d’une représentation de plus en plus lucide, et surtout, de mieux en mieux partagée, de la catastrophe écologique planétaire à venir, c’est que cette défiance existait déjà auparavant, plus ou moins latente, plus ou moins explosive, et cela en France aussi bien que dans la majorité des pays européens, ainsi que dans bon nombre d’autres endroits dans le monde.

A ce sentiment grandissant de défiance vis-à-vis notamment du personnel politique, on a donné à l’époque le nom de « populisme », nom à forte connotation péjorative qui a rapidement connu un grand succès éditorial, pour la bonne raison qu’il permettait aux élites de discréditer à bon compte les mouvements susceptibles de faire un usage politique de cette défiance diffuse. Et, de la même façon que les écologistes précurseurs et les partisans de la décroissance économique étaient, on l’a vu, calomniés comme des prophètes de malheur désireux de faire régresser la société à l’âge des cavernes, les « populistes » étaient considérés comme des extrémistes – d’extrême-droite ou d’extrême-gauche, cela revenait au même, et justement l’un des grands mérites de ce mot-valise était de pouvoir les mettre dans un même sac, sans autre forme de procès, et de les confondre ainsi en toute occasion – les « populistes » étaient donc considérés comme des extrémistes à tendance xénophobe et autoritaire, réfractaires à la représentation politique et à toutes les formes de corps intermédiaire dans la société et perçus, par conséquent, comme étant implicitement hostiles à l’état de droit et, en fin de compte, à la démocratie et aux libertés publiques.

Mais, au-delà de ce genre de procédés sommaires visant à disqualifier les mouvements de contestation de l’ordre établi, qu’en était-il au juste de cette défiance grandissante dont nous parlons ?

Eh bien, si l’on regarde l’ensemble des mouvements et soulèvements populaires des années 2010, depuis les révolutions arabes du printemps 2011 jusqu’à la vague insurrectionnelle de 2019 (qui voit des révoltes populaires contre le pouvoir naître simultanément dans de nombreux pays : Irak, Liban, Algérie, Chili, Honk-Hong, etc.), en passant par les mouvements dits « occupy » (« Indignados » espagnols, « Nuit Debout » en France, etc.), et sans oublier le mouvement des gilets jaunes en France, sur lequel je reviendrai plus particulièrement, si donc on regarde l’ensemble de ces mouvements, on peut distinguer trois éléments qui se retrouvent peu ou prou dans chacun d’entre eux, et qui contribuent à donner sa couleur particulière à cette période pré-révolutionnaire.

Il y a, premièrement, et sans surprise, des difficultés socio-économiques. Je ne vais pas m’attarder sur ce point, qui constitue une sorte d’invariant historique : lorsque les masses populaires se soulèvent, c’est toujours parce qu’elles ont le sentiment d’être gagnées, ou rattrapées, par la misère. Pas besoin donc d’en dire davantage à ce sujet, si ce n’est simplement pour noter que les indicateurs économiques objectifs montrent pour cette période une nette augmentation des inégalités sociales, à peu près partout dans le monde, et selon une pente de plus en plus rapide à mesure qu’on se rapproche de la grande vague révolutionnaire des années 2020. Or cette mise en évidence d’une explosion des inégalités était, bien sûr, déjà parfaitement documentée à l’époque et, vu l’essor des technologies de l’information depuis les années 2000, les couches populaires n’avaient aucun mal à se saisir de ce genre de constatations « objectives », qui venaient traduire dans la réalité le ressenti subjectif des difficultés quotidiennes qu’elles éprouvaient.

Deuxièmement, il y a dans ces mouvements un volet proprement « populiste » où la contestation vise toujours explicitement les pouvoirs en place – accusés de corruption ou, au mieux, d’incompétence – voire l’ensemble des élites ou les institutions politiques elles-mêmes. En dehors des périodes de mobilisation sociale, cela se manifeste notamment, durant les élections, par une abstention record et un rejet de plus en plus appuyé des partis dits « de gouvernement », à savoir les libéraux, les conservateurs, les socio-démocrates, qui se sont partagés le pouvoir « en alternance », comme on disait, durant les six ou sept décennies précédentes ; rejet électoral, donc, au profit soit de l’abstention, comme nous l’avons évoqué, soit de partis plus radicaux et contestataires, soit encore de « nouveaux » partis qui, tout en récusant précisément ce terme de « parti » et le type d’organisation correspondant, entendent proposer une nouvelle manière de faire de la politique, moins traditionnelle, moins verticale, mais au contraire plus « ouverte » et « participative », sans qu’on sache bien au juste, en réalité, de quoi il s’agit précisément, puisque dans les faits rien ne paraît changer beaucoup dans leur manière de faire, surtout dans les cas où ils finissent bel et bien par prendre les rênes du pouvoir.

Le cas de la France est d’ailleurs ici particulièrement exemplaire. En 2017, le président de la République qui a été élu, un certain Emmanuel Macron, peut être considéré comme une sorte de carte « joker » jouée par le système en place pour se perpétuer encore au-delà de la nouvelle donne qui était censée se produire dans le jeu politique – en vertu précisément d’un rejet massif des partis politiques dits « de gouvernement ». D’un côté, en effet, c’est le représentant parfait du système en place : issu du sérail, c’est un ancien banquier d’affaires, devenu très jeune ministre de l’économie du gouvernement précédent, et qui met en œuvre une politique tout ce qu’il y a de plus conforme à l’orthodoxie libérale réclamée par les milieux économiques et les classes possédantes. Le côté « joker » de ce pion du système, c’est qu’il a su habilement tirer parti, pour son propre compte, de la défiance populaire dont nous parlons à l’égard des institutions et du pouvoir en place en réussissant à se faire passer pour un jeune outsider « anti-système », porteur d’un « nouveau monde », une espèce de rénovateur, donc, susceptible d’intégrer à son projet toutes sortes de sensibilités habituellement refoulées du jeu politique traditionnel. Évidemment, ce jeu de masques était tout à fait superficiel, et n’a pas trompé grand-monde, ni bien longtemps. Reste que les circonstances de son élection sont très significatives pour ce qui nous intéresse ici, tout en rendant un effet de contraste éclatant avec ce qui se passera cinq ans plus tard, en 2022, quand ce même Macron, candidat à sa réélection en dépit d’un très fort désaveu populaire, se fera emporter comme un fétu de paille par une des premières bourrasques du grand souffle révolutionnaire en train de se lever.

Enfin, il y a un troisième point commun aux différents mouvements populaires dits « populistes » des années 2010, plus positif celui-là, et complémentaire de la défiance déjà évoquée à l’égard des institutions et du personnel politiques en place. Je veux parler d’une vaste aspiration à une refondation démocratique des institutions politiques, aspiration qui s’exprime de façon diverse et variée selon les mouvements, souvent de manière assez simpliste, assez naïve, et sans grande perspective générale, mais avec suffisamment de récurrence et d’insistance pour qu’on soit fondé à y déceler des formes de préfiguration, ou en tout cas une disposition d’esprit collective favorable pour les bouleversements politiques à venir. Depuis le mouvement des « indignados » espagnols de la Puerta del sol à Madrid en 2011, avec leur slogan réclamant la « démocratie réelle », jusqu’aux gilets jaunes français de l’année 2019, avec leur revendication du « referendum d’initiative citoyenne », on voit fleurir pendant toute la décennie ces aspirations populaires à une démocratie renouvelée en profondeur, qui donne vraiment la parole au peuple, et qui lui permette de contrôler plus étroitement ses représentants politiques – à défaut de lui conférer en propre l’exercice du pouvoir.

Alors, pour en finir avec ce petit aperçu préliminaire du contexte historique de l’époque, je vais m’attarder un peu sur deux épisodes qui constituent chacun, de manière assez différente, un point d’ancrage évident pour ce qui va se passer ensuite, au cours de l’ouverture de la première grande phase proprement révolutionnaire, en France, à la fin de l’année 2020. Je veux parler, d’une part, du mouvement des gilets jaunes qui débute à l’automne 2018, et, d'autre part, de l’épidémie de COVID 19 qui se diffuse rapidement dans le monde, à partir de la Chine, au début de l’année 2020.

 

[à suivre...]

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