Vers la VIème République - Proposition stratégique pour une impulsion démocratique radicale

Quelle que soit l’appréciation que l’on porte sur la personnalité de Jean-Luc Mélenchon, et sur la façon dont il a animé la direction du front de Gauche - après en avoir été le principal initiateur - force est de reconnaître qu’il se montre aujourd’hui à la hauteur de la responsabilité historique que lui confère sa position politique actuelle. Sa décision de quitter la coprésidence du Parti de Gauche pour entreprendre une mission « hors cadre » de construction du projet de VIème République apparaît en effet comme un geste politique inédit, susceptible d’inaugurer un mouvement qui dépasse de loin les usages traditionnels de l’affairisme politicien, en ouvrant la voie à une réappropriation des formes et moyens de l’autonomie politique ou, autrement dit, à une véritable révolution démocratique.

 L’objet de ce texte est de dessiner les contours de « l’insurrection citoyenne » que ce geste permet d‘entrevoir, et d’inviter ses lecteurs à participer à sa conception et à sa mise en œuvre.

 Qu’on me permette ici de ne pas m’appesantir sur les enjeux immenses que comporte le temps où nous sommes, et de présupposer sans autre forme de procès la nécessité de la révolution démocratique des sociétés modernes. La catastrophe écologique globale est à présent suffisamment admise et documentée pour qu’il ne soit pas besoin d’y insister davantage, de même que l’accélération exponentielle du développement technoscientifique, dont on ne peut apercevoir sans frémir les directions qu’il emprunte hors de tout contrôle politique. On sait par ailleurs que le système de l’accumulation capitaliste ne connaît en lui-même aucune limite, et fera toujours feu de tout bois. De fait, la « croissance verte » proposée comme échappatoire à l’abîme auquel il nous mène consiste ni plus ni moins en l’achèvement de son programme d’exploitation de la nature, à travers la marchandisation intégrale de ce qu’il en reste. Soyons clairs : notre monde n’est pas loin de devenir un véritable cauchemar. Au cas où nous le laisserions suivre sa pente, nous nous verrions bientôt dans l’incapacité absolue de faire machine arrière - je pense notamment aux fameux « effets de seuil » du réchauffement climatique (1) - si bien que, quelle que soit l’amertume du calice, les prochaines générations humaines seraient finalement contraintes de le boire jusqu’à la lie.

 Or le sentiment d’impuissance collective que partagent la plupart d’entre nous dérive principalement de ce que nous nous trouvons privés de la possibilité de nous consacrer effectivement au gouvernement de la chose publique, et de nous concerter à propos de la définition et des modalités de la poursuite du bien commun. Une telle impuissance n’a certes rien d’une fatalité, et pourtant tout semble nous incliner, inexorablement, à une triste résignation. Car tandis que les structures matérielles de la domination capitaliste enrégimentent les corps, le système du divertissement et la « société de consommation » achètent les âmes et les corrompent, isolant les individus les uns des autres, cassant les différentes formes de partage et de solidarité, s’efforçant de faire intérioriser à chacun-e l’idée que son salut réside exclusivement dans l’augmentation indéfinie de son propre « pouvoir d’achat ». Et tant pis s’il faut compter comme « surnuméraires » les réfugiés climatiques ou les victimes de conflits géopolitiques générés par l‘inéluctable raréfaction des ressources naturelles. Nos sociétés surabondantes ne paraissent-elles pas déjà tentées de rejeter systématiquement à la mer les milliers de migrants, hommes, femmes et enfants, qui abordent chaque année leurs côtes sur des embarcations de fortune ?  Or qu’en serait-t-il si les conditions d’existence venaient subitement à s‘y détériorer ?

 En vérité, face à la catastrophe écologique globale, nous n’avons d’autre choix qu’entre la « démocratie réelle » , et une épouvantable barbarie dont il paraît vain de vouloir décrire la monstruosité (2). D’une manière générale, la porte de sortie « par le haut » consiste en ce que les peuples du monde entier se ressaisissent du sens de l’autonomie politique et se réapproprient les instruments de leur souveraineté, afin de tisser entre eux les liens d’une solidarité humaine universelle, plutôt que de succomber aux avantages illusoires de la « compétitivité » marchande et du chacun-pour-soi - avant que celui-ci ne prenne l’allure d’un pitoyable sauve-qui-peut de la faillite du monde humain.

 Dans le cas de la France, on ne peut imaginer de bouleversement sociétal qui soit à la mesure des enjeux actuels qu’à la condition d’en passer par une VIème République qui permette un renouvellement radical de « l’imaginaire social instituant » - selon la formule de Cornélius Castoriadis - à travers l’établissement d’un régime politique réellement démocratique. En effet, quelle que soit la façon dont on envisage le processus révolutionnaire devant nous y conduire, il est impossible de faire l’impasse sur le changement de régime institutionnel qu’il ne peut manquer d’impliquer.

 Or voilà précisément qui nous amène au vif du sujet. Car la grandeur du geste de Mélenchon réside en ce qu’il donne à voir que la seule manière non seulement acceptable, mais crédible et réaliste de parvenir à produire un tel bouleversement repose sur l’union de toutes les forces sociales et politiques alternatives autour d’une projet de VIème République. Selon cette perspective, la VIème République n’est pas tant un point de passage obligé de la révolution démocratique, que son principal ferment, la plate-forme opératoire susceptible de rassembler les différentes fractions du mouvement social pour créer l’impulsion démocratique radicale que nous recherchons.

 En effet, déclarer que « le candidat du Parti de Gauche à l’élection présidentielle de 2017 est la VIème République », cela signifie rien moins que renoncer à reproduire, une fois de plus, le simulacre d’un exercice de la souveraineté populaire en forme de jeu des chaises musicales, et tenter de tourner le dégoût qu’il suscite en faveur du projet de refondation politique de la société. En se plaçant délibérément en dehors de la structure partidaire à laquelle il appartient, Mélenchon prend acte de ce que le lieu où doit s’élaborer le processus révolutionnaire n’est autre que la société civile elle-même dans toute sa diversité. Ce qui revient à affirmer qu’il ne saurait être question de récupération politique d’un tel processus mais, au contraire, d’un jaillissement issu du peuple lui-même, auquel aucun parti ou leader éclairé ne pourrait prétendre se substituer.

 Cette prise de position est assurément décisive, pour peu qu’on la prenne pour ce qu’elle est, à savoir : une indication lucide, dont il revient à chacun-e d’entre nous de s’emparer. Mais on comprend aussitôt que le problème principal demeure : car si c’est au peuple de se mettre en mouvement, comment y parviendra-t-il ? A tenter lui-même de l’y amener, Mélenchon réussira-t-il à éviter le soupçon de « travailler objectivement » pour le Front de Gauche ? Et son statut de chef charismatique, avec toutes les inimitiés qui lui sont attachées au sein du mouvement social, n’obère-t-il pas, en réalité, les chances d’une telle mobilisation ?

 Une révolution démocratique n’est pas un coup d’État. C’est le résultat d’une maturation lente, d’une poussée profonde du corps social vers la remise en cause explicite des principes et des règles qui en assurent la cohésion, en vue de rendre les institutions de la société adéquates à la pratique effective de la démocratie.  L’essentiel est de comprendre que la stratégie visant à faire advenir un tel processus révolutionnaire doit correspondre étroitement à son contenu, sous peine de se fourvoyer lamentablement - comme l’histoire du communisme bureaucratique nous en livre maints exemples.

 Si Mélenchon a raison de proclamer que c’est au peuple lui-même de « faire le travail » , il va de soi qu’on ne peut s’en tenir à cela. Comme d’autre part les idées avancées depuis plusieurs années par le Parti (ou le Front) de Gauche au sujet de la « révolution citoyenne » sont assez sommaires et, pour tout dire, largement inconsistantes (ce que j’ai déjà eu l’occasion de souligner dans plusieurs textes précédents, et notamment ici même), il importe avant tout de réfléchir au modus operandi de la refondation démocratique que nous voulons accomplir.

 La proposition stratégique que je présente dans cet article entend aller dans ce sens. Je prie celles et ceux d’entre vous qui la jugeront intéressante de m’en donner un retour critique, afin que nous puissions progresser rapidement dans la détermination des conditions et des modalités de l’action collective à engager ensemble au cours des prochains mois.


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  La première étape de la révolution démocratique est incontestablement l’union du mouvement social des « alternatives ». Cela, pour deux raisons fondamentales. D’une part, ce sont les acteurs de ce mouvement - associations, syndicats, ONG, médias et réseaux alternatifs, ZAD et collectifs en lutte, etc. - qui représentent les forces vives de la démocratie, qui en connaissent les ressorts concrets, qui en éprouvent au quotidien les possibilités et les limites, et qui, par conséquent, sont les mieux à même de s’impliquer efficacement dans une dynamique visant à en réformer les instruments et les usages. D’autre part, le jeu électoral étant irrémédiablement bloqué au sein de la Vème République, seul un mouvement dépassant les clivages partisans traditionnels paraît en mesure de réveiller dans l’ensemble de la société un désir de politique profondément refoulé suite aux désillusions accumulées, depuis des années, au spectacle continuel de l’opportunisme cynique et arrogant des classes dirigeantes.

 Or l’union du mouvement des alternatives, dans sa dimension proprement politique, ne peut pas se réaliser autour de quelque chose qui ressemblerait à un programme de gouvernement. D’abord, parce que ce n’est pas là le rôle des associations et collectifs qui le composent ; ensuite, parce qu’il y a tout lieu de penser que, quand bien même ils le voudraient, ils n‘y arriveraient pas. Car au-delà même des querelles d’egos et de chapelles qui polluent invariablement la vie interassociative, de vraies dissensions idéologiques persistent au sein du mouvement social, que ce soit sur la question du nucléaire, du développement industriel et technologique, des modes d’administration ou de « gouvernance », etc. - on ne finirait pas de les énumérer - et plus généralement, des priorités à faire valoir en ce qui concerne l’action des pouvoirs publics.

 En tout état de cause, une telle union ne semble justement pouvoir s’opérer qu’autour du projet de VIème République, et du processus constituant destiné à la faire advenir, en tant qu’il définit un « consensus radical » qui à la fois associe et transcende les engagements des uns et des autres. Par « consensus radical », j’entends un accord stratégique qui, par le fait même de son unanimité, et à travers la concentration d’intérêts qui en résulte, permet à la mobilisation collective d’agir en substance et en profondeur sur l’état social du territoire où elle a lieu, jusqu’à en modifier radicalement les structures et la physionomie. Or le projet de VIème République ne souffre manifestement aucun désaccord de principe. Dans la mesure où il apparaît relativement indéterminé, en ce qu’il signifie purement et simplement la remise en cause de l’ordre politique établi, il permet de reporter la résolution des différends et des controverses dans l’« après-coup » d’un processus constituant qui, précisément, se donne pour objet de rendre possible la reformulation des problématiques qui les font sourdre. Quant à la radicalité de ce processus, elle dépend essentiellement du déploiement de l’autonomie collective dont il entend être l’occasion, et qu’il doit s’attacher à favoriser par tous les moyens disponibles - sans parler de ceux qui seront inventés au fur et à mesure de son déroulement. Notons tout de même qu’au point où nous en sommes de la déliquescence des institutions républicaines, il suffirait sans doute d’une simple brèche dans le régime de la manipulation médiatique des masses pour que le mur s’écroule en son entier, et qu’il devienne possible de réactualiser concrètement les principes fondamentaux de la politique démocratique.

 Passons maintenant à l’étape suivante. A supposer que l’union du mouvement social soit fermement établie autour du projet de VIème République, et que les modalités d’un processus constituant aient été finalement approuvées, après discussions et rectifications, par l’ensemble des parties prenantes de la dynamique unitaire, il s’agit dès lors de le faire triompher, c’est-à-dire d’amener le peuple à en reconnaître la validité, et à en exiger impérativement, par et pour lui-même, la mise en œuvre effective. Or parmi tous les itinéraires qui s’offrent à l’esprit pour la réalisation d’un tel objectif, je suis également d’avis que le plus pertinent, c’est-à-dire à la fois le plus élégant et le plus efficace, n’est autre que la présentation de la VIème République comme candidat commun à l’élection présidentielle de 2017, conformément à l’intuition du Parti de Gauche et de Jean-Luc Mélenchon.

 Il me paraît ici nécessaire de chercher à dissiper les craintes ou les réticences de celles et ceux qui récusent la personnification du pouvoir induite par cette élection, et qui dénoncent - avec raison - les multiples travers de cette grand-messe quinquennale, de l’abrutissement des masses à la dévaluation du pouvoir législatif, en passant par toutes les formes de la démagogie politico-médiatique, etc. Si l’on passe outre le fait que les « itinéraires bis » sont autrement problématiques, qu’il s’agisse d’un grand mouvement de désobéissance civile ou d’une réplique des « Indigné-e-s » réclamant un referendum sur la VIème République - et dans un cas comme celui-ci, qui concevrait le processus constituant, à savoir le nerf de la guerre ? - il importe avant tout de percevoir que l’originalité d’une telle candidature unitaire réside en ce qu‘elle subvertit radicalement le sens du plébiscite bonapartiste qui, dans le régime de la Vème République, tient lieu d’expression principale de la souveraineté populaire.

 En effet, le/la candidat-e désigné-e par le mouvement social unitaire n’a pas vocation à gouverner le pays, mais à garantir la réalisation, en bonne et due forme, du processus constituant devant aboutir à la refondation politique de la société. D’autre part, il/elle ne revendique aucun contenu programmatique particulier, sinon le processus constituant en tant que tel, auquel tout le monde peut aisément s’identifier puisque, par définition, celui-ci s’abstrait de toute affiliation partisane, et autorise une indifférence provisoire vis-à-vis des questions qui clivent traditionnellement le débat politique. En toute simplicité, le jugement des un-e-s et des autres est suspendu et remis à plus tard, étant reporté au moment de la transition démocratique proprement dite, c’est-à-dire : après la victoire à l’élection présidentielle.

 Pour bien saisir le sens d’une telle initiative, il faut tenter d’en imaginer l’occurrence, en présupposant naturellement que ses conditions de possibilité soient réunies dans les faits. Voici donc une candidature unitaire à l’élection présidentielle portée par l’ensemble du mouvement social des alternatives, riche de toute sa diversité, des différents terrains de lutte où il s’enracine, des multiples solidarités dont il est tissé, des discussions qui l’animent et le traversent, des innombrables causes qu’il défend, etc., et qui s’accorde néanmoins sur un programme minimal qui est à la fois consensuel et radical : abolir la Vème République, et ouvrir la voie à une transition démocratique devant trouver son plein épanouissement au sein des institutions d’un nouveau régime républicain (3).

 Le/la candidat-e présenté-e à l’élection présidentielle est une personne issue de la société civile et largement reconnue pour sa probité, son ouverture d’esprit, sa défense des valeurs humanistes et écologistes, etc. Mais il/elle pourrait tout aussi bien être désigné-e par tirage au sort puisque son rôle consiste uniquement à se porter garant de la réalisation d’un processus constituant défini en amont.

 Ceci étant dit, invitation est lancée à tous les partis politiques se réclamant peu ou prou de l’écologie sociale et politique (Front de Gauche, Europe Écologie - Les Verts, Nouveau parti Anticapitaliste, Nouvelle Donne, Parti pour la Décroissance, etc.) de rejoindre la dynamique unitaire en s’abstenant pour leur part de présenter leur propre candidat-e à l’élection présidentielle. C’est ici que résonne à plein la prise de position de Jean-Luc Mélenchon, de même que celle d’Éva Joly qui, par une éloquente coïncidence, déclarait le même jour que la VIème République est « une bonne base de discussion » en vue d’une primaire à la gauche de l’échiquier politique (qui n‘est pas quant à elle, de mon point de vue, « une bonne base de discussion »).

 En effet, quel que soit leur désir d’« exister » sur la scène médiatique à l’occasion de l’élection présidentielle, ces partis redoutent en général les effets de la personnification induite lors de cette élection par le fonctionnement du système médiatique. En outre, ils savent parfaitement devoir faire les frais d’une lourde défaite face aux candidats des « partis de gouvernement », étant accusés en amont, et comme à l’accoutumée, de « faire le jeu de l’extrême-droite », subissant l’inébranlable « logique » du « vote utile », etc.

 Mais surtout, face à la candidature unitaire de la coordination du mouvement des alternatives, ils n’ont en réalité d’autre choix que de faire de nécessité vertu. En effet, cette candidature pioche largement dans leur électorat, et se voit soutenue par une bonne part - pour ne pas dire la meilleure - de leur vivier militant. Or le premier de ces partis qui entre dans la danse - empochant par-là même la « prime symbolique » dévolue à qui permettra d’opérer un tel basculement - entraine irrésistiblement les autres, qui ne peuvent plus dès lors se permettre d’encourir le risque, en de telles conditions, de faire cavalier seul.

 Enfin, le fait de rejoindre la candidature unitaire ne leur interdit pas de présenter de leur côté un programme de gouvernement. Au contraire, une telle candidature revenant à découpler les élections présidentielle et législative - alors que la seconde, en temps normal, se trouve complètement subordonnée à la première - c’est bien à la chambre des députés qu’il reviendra de désigner un gouvernement de transition, et de gérer, en partenariat avec lui, les affaires courantes durant cette période (qui promet à l’évidence d’être assez mouvementée).

 Une fois opéré le ralliement des partis politiques à la dynamique unitaire, considérons brièvement ce qui s’ensuit jusqu’à l’étape de l’élection présidentielle.

 La candidature issue du mouvement social, qui apparait dorénavant dans toute son ampleur, ne peut manquer d’attirer à elle une partie des sceptiques et abstentionnistes de tout poil (lesquels, faut-il le rappeler, constituent la grande majorité du corps électoral) et de capter à son profit - et aux dépens de l’extrême droite - une frange non négligeable du vote « anti-système ». Par conséquent, le vote pour l’extrême-droite cessant d’apparaître aux classes défavorisées comme le principal recours électoral face à la morgue aveugle et méprisante des « élites », n’est plus susceptible d’être instrumentalisé par le Parti « Socialiste » et de nourrir le « vote utile » en sa faveur. Au contraire, et par un retournement plutôt cocasse, l’argument du « vote utile », dans la mesure où il persiste, joue désormais en défaveur du Président sortant, ou de celui ou celle de ses épigones qui sera parvenu à le faire tomber du nid. Contentons-nous de noter ici que le contexte politique actuel n’est pas sans accréditer sérieusement l’hypothèse d’une sévère débâcle électorale pour une « majorité » qui, sans doute, ne s’est jamais senti aussi peu majoritaire.

 Reste la dernière étape « pré-révolutionnaire », celle du deuxième tour de l’élection présidentielle, au cours duquel il s’agit d’affronter la vieille garde de l’oligarchie, qui fait la moue. Sarkozy, Juppé, Fillon, Copé, qu’importe ? A ce stade, leur rhétorique ne trompe plus grand-monde. Et face au raz-de-marée de l’insurrection citoyenne, il n’y aura pas de si petit trou qu’ils ne puissent espérer finalement s’y cacher.


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 A partir de là, c’est au processus constituant de prendre le relais. Sur la lancée de la victoire à l’élection présidentielle, l’enthousiasme étant à son comble, il s’agit de prendre garde à ne pas dévoyer la révolution démocratique, qui reste entièrement à accomplir, et dont il ne faut pas chercher à précipiter l’issue. Car les difficultés ne font que commencer. Aussi importante que soit la définition préalable des conditions du processus constituant, à propos desquelles le mouvement social aura dû trouver le moyen de s’accorder, c’est surtout le parcours en lui-même qui, parsemé d’obstacles et d’embûches, déterminera dès lors la destination.

Quelques principes peuvent tout de même nous guider, parmi lesquels on retiendra d’abord ceux-ci :

    - le processus constituant doit pouvoir accueillir toutes celles et ceux qui souhaiteraient y participer, et leur permettre d’ouvrir grand les portes de l’imaginaire social et politique. Il faut donc le concevoir de telle sorte qu’il puisse être compris de tous, et que tous puissent s’y retrouver, et s’y investir pleinement. Du point de vue de l’implication populaire, il doit donc se dérouler à la fois extensivement (d’un point de vue territorial et sociologique) et intensivement (d’un point de vue pratique et théorique)

    - s’attachant à favoriser et développer, autant que possible, tous les vecteurs de l’autonomie politique, il suppose en amont une réforme complète du système médiatique, qui doit se traduire par une réappropriation collective de l’espace et de la parole publics

    - il doit durer assez longtemps pour donner lieu à une redéfinition radicale des problématiques sociales, économiques, culturelles, politiques, et pour que s’opère un travail de reconfiguration des intérêts qui leur correspondent ; d’un autre côté, il doit aboutir assez vite pour que ce travail ne s’essouffle pas, mais trouve au contraire à se prolonger durablement au sein de la VIème République nouvellement créée

    - il doit veiller à ce que les délibérations collectives ne dégénèrent pas en ratiocinations d’experts patentés, et s’assurer de garde-fous contre les tentatives de déstabilisation qui ne manqueront pas de se produire


 Au fond, en amont comme en aval du processus constituant, et quels que soient les dispositifs techniques au sein desquels on choisira de la mettre en œuvre, la démocratie fonde le travail commun de l’élaboration politique sur le souci de l’autre, et la reconnaissance de sa parole. Dans la mesure où elle s’attache à favoriser l’expression des conflits sociaux, à faire apparaître les ressorts des jeux de force qui opposent ou réunissent les groupes et les classes, elle en diminue le potentiel de violence, et ouvre des passages pour une reconfiguration politique de leurs antagonismes, c’est-à-dire, finalement, pour leur dépassement. C’est là bien sûr un travail collectif en perpétuel inachèvement, qui se nourrit en permanence de sa propre remise en question ; à reposer sur l’activité vigilante d’individus désirant être libres, la démocratie ne se définit jamais qu’au travers de l’effort constant qu’elle manifeste pour qu’ils ne cessent de le devenir.


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Si j’ai cru bon de m’étendre quelque peu, malgré leur caractère hypothétique, sur les péripéties d’une campagne présidentielle centrée sur la « candidature de la VIème République », c’est parce qu’une mobilisation sociale n’a de chance d’accomplir une révolution politique qu’à partir du moment où elle en vient à se concevoir elle-même comme un véritable mouvement révolutionnaire. Or en dépit des apparences, la situation n’a jamais été aussi propice au renversement de la dictature des marchés. Il n’est qu’à déchirer le voile : la victoire est à portée de main. Rien n’empêche qu’elle ne nous appartienne, pourvu qu’on veuille bien s’en saisir.

 On peut bien entendu arguer de l’hégémonie culturelle du système capitaliste, de l’égoïsme d’individus contemporains jouissant misérablement de leur addiction à la mascarade consumériste, on pourrait même trouver à se satisfaire de buter sans cesse sur l’un ou l’autre des éléments de notre prochaine déréliction. Ce serait oublier pourtant que la catastrophe écologique globale qui s’annonce et dont, significativement, plus personne ne songe à nier l’évidence, nous oblige à un changement radical de paradigme et, partant, à un bouleversement complet du mode de vie « à l’occidentale », ainsi que de tout ce qui le conditionne.

 Les enjeux qui s’imposent à nous nécessiteraient-ils une conversion de la moitié des pays de la planète à l’écologie sociale et à la « décroissance », que cela ne nous affranchirait pas du devoir de commencer la révolution sur notre petit lopin. Mais il nous faut voir également les choses en grand et, à partir des initiatives locales auxquelles nous participons, être capables d’unir nos forces à une échelle de plus en plus large.

 En France, une telle union est à l’ordre du jour, comme en témoigne par exemple le succès et le prolongement de l‘« Alternatiba », qui entend rassembler le mouvement des alternatives en vue de la 21ème Conférence Internationale sur le Climat qui aura lieu à Paris en décembre 2015. Cet événement peut être l’occasion de donner au mouvement des alternatives une traduction politique ambitieuse, qui engage une véritable renaissance de notre « imaginaire social instituant », en faisant le pari d’une révolution démocratique de notre société. Au-delà des affiliations partisanes et des sensibilités idéologiques des un-e-s et des autres, simple citoyen-ne ou leader politique, je souhaiterais pour ma part que chacun-e de ceux qui se sentent concernés par une telle aventure, s’efforce de participer à la levée de l’indifférence et au dépassement des oppositions qui font obstacle à sa réussite.

 

 

 

 

 (1) à partir desquels les « boucles de rétroaction positive » du réchauffement climatique rendraient absolument vains les espoirs de maîtrise de ce phénomène global ; notons simplement que les « rots de méthane » pouvant résulter du réchauffement des océans ou de la fonte du pergélisol sibérien signifient des émissions de gaz à effet de serre incommensurables avec celles qui sont issues de l’activité industrielle de l’espèce humaine.

 

 (2) Voici néanmoins le sobre diagnostic que propose le psychosociologue allemand Harald Welzer, spécialiste des tueries de masse, dans son ouvrage intitulé Les guerres du climat (Gallimard, 2008) : Après avoir pointé « la superstition moderniste qui nous empêche d’admettre que les hommes considèrent le massacre d’autres hommes comme une solution à choisir, quand ces hommes sont pour eux un problème » et rappelé que cela « a souvent moins à voir avec une agressivité psychologique qu’avec une rationalité pragmatique », il en vient à dresser le tableau suivant :
 
 « 1- Des guerres dues au climat se déroulent déjà dans des régions et des situations où la défaillance de l’Etat et l’existence de marchés de la violence sont la normale. Dans de telles régions, tout changement négatif des conditions environnementales offre des occasions et des espaces nouveaux aux entrepreneurs de la violence, leur permettant de perpétuer indéfiniment les guerres et de les exporter au-delà des frontières.

 2- Les conséquences du changement climatique, telles que dégradations des sols, inondations des sols, pénurie d’eau potable, ouragans, etc., réduisent les espaces et les chances de survie, et aggravent les situations problématiques existantes. L’asymétrie s’accroît entre pays favorisés et défavorisés.

 3- Comme ce sont les sociétés vulnérables qui sont le plus probablement et le plus gravement frappées par les modifications du climat, la violence augmentera les mouvements, tant intérieurs que transfrontaliers, de réfugiés et de migrants - ces mouvements générant à leur tour d’autres violences.

 4- Les migrations transfrontalières atteignent les îlots de prospérité et de stabilité d’Europe occidentale et d’Amérique, et y incitent les acteurs étatiques à plus de rigueur dans leur politique de sécurité et aux forces chargées de l’appliquer. Cela suscite, vers l’extérieur, des stratégies de sécurisation des frontières qui cherchent à repousser celles-ci plus au loin et accroissent les mesures violentes contre leur violation.

 5- Le terrorisme, qui augmente avec la mondialisation des processus de modernisation, se trouve légitimé et renforcé par l’inégalité et l’injustice accrues par le changement climatique.

 6- Cela entraîne une augmentation continuelle du besoin de contrôle de l’Etat. Les marges de liberté se réduisent, tandis que monte le niveau du monopole de violence.

 7- De nouveaux espaces échappant au droit, instaurés à la faveur de la guerre contre le terrorisme, élèvent le niveau de la violence d’Etat et créent des sortes de coulisses derrière la scène sociale, où les normes de l’Etat de droit ne s’appliquent pas. L’usage de la violence est délocalisé ; les faits délictueux sont décalés vers l’amont des actes.

8- des shifting baselines [= glissements du cadre référentiel, NdA] modifient la perception des problèmes et l’acceptabilité des propositions de solutions et de mesures envisagées. Normes et standards de normalité se déplacent.

 9- Ces processus sont en interaction. Le gonflement des chiffres de réfugiés, les efforts accrus de sécurité, les conflits entre Etats autour de ressources, etc., provoquent des effets auto catalytiques. Des catastrophes écologiques soudaines atteignent les limites des capacités de réaction des pays de l’OCDE et des pays émergents ; dans les sociétés en échec, elles sont dévastatrices. Il en résulte des sentiments de menace et de stress qui suscitent des réactions imprévisibles. »

 

 (3) Soulignons qu’une révolution politique pacifique et non-violente est - hélas ! - chose assez rarement consignée dans les annales historiques. Dans le cas de la France, les précédents régimes républicains furent issus, pour les trois derniers, de guerres civiles et/ou internationales, et donnèrent lieu, pour les deux premiers, aux effusions de sang que l’on sait. Il va de soi que la stratégie présentée dans ce texte s’inspire largement des révolutions qu’ont connues récemment certains pays d’Amérique du Sud, et qui se sont appuyées chaque fois sur une intentionnalité explicitement formulée en termes de processus constituant.




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