Convergence des rêves – pour une révolution démocratique (2/7)

Et si nous profitions de la réclusion qui nous est inopinément imposée pour repenser les voies d’une émancipation collective ?

 

Suite de la retranscription d’une conférence donnée en 2121 par l’historien Anastase Tée, à l’occasion du centenaire de la Convergence des rêves.

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Alors, pour en finir avec ce petit aperçu préliminaire du contexte historique de l’époque, je vais m’attarder un peu sur deux épisodes qui constituent chacun, de manière assez différente, un point d’ancrage évident pour ce qui va se passer ensuite, au cours de l’ouverture de la première grande phase proprement révolutionnaire, en France, à la fin de l’année 2020. Je veux parler, d’une part, du mouvement des gilets jaunes qui débute à l’automne 2018, et, d’autre part, de l’épidémie de SARS COVID 19 qui se diffuse rapidement dans le monde, à partir de la Chine, au début de l’année 2020.

 

Commençons par le mouvement des gilets jaunes. A première vue, paradoxalement, il n’y a rien qui soit plus éloigné de la prise de conscience des grands enjeux écologiques planétaires que ce mouvement, surgi subitement à l’occasion d’un fait qui a pu sembler minime sur le moment mais qui, à la faveur du recul qui est le nôtre, apparaît tout à fait significatif : à savoir une très légère augmentation, décidée par le gouvernement, d’une taxe sur les carburants. Au début, cela ressemble simplement à la goutte d’eau qui fait déborder le vase, ou à l’étincelle qui provoque l’embrasement d’une colère latente chez une fraction des classes populaires, en l’occurrence plutôt les travailleurs du secteur privé qui vivent dans les campagnes et qui, ayant un usage de l’automobile plus intensif que celui des habitants des villes, ressentent par conséquent plus fortement les effets d’une telle mesure.

Les gilets jaunes se mettent à occuper les ronds-points et à bloquer les principaux axes de circulation, tous les samedis, jour en général non travaillé. C’est-à-dire que ce n’est pas vraiment une grève générale, mais c’est un blocage qui intervient massivement, et qui donne lieu à des débordements de plus en plus chaotiques et violents, et à une répression policière particulièrement brutale, violence policière tout à fait disproportionnée, comme l’ont noté bon nombre d’historiens, à la suite des observateurs de l’époque, et qui répondait à une stratégie d’intimidation consciente et assumée de la part du pouvoir – stratégie qui s’est très vite par la suite révélée parfaitement contre-productive…

Alors, pour l’anecdote, ce nom de « gilets jaunes » provient d’un vêtement – un gilet jaune, donc, d’un jaune fluorescent – dont la réglementation prévoyait la présence dans chaque véhicule en cas de panne ou d’accident, de façon à pouvoir être facilement aperçu des autres automobilistes en cas de pépin sur le bord de la route. On voit que ce signe de ralliement était très bien trouvé, puisque en plus d’être à la disposition de chaque citoyen – je rappelle qu’à cette époque, tout le monde (ou presque) possédait chez soi au moins un véhicule particulier, et il y en avait même souvent deux ou trois par foyer – en plus, donc, d’être à portée de main pour qui pouvait se reconnaître dans cette mobilisation, c’était un objet chargé de fortes connotations symboliques en parfaite résonance avec ce mouvement : la couleur jaune, pour le caractère apolitique revendiqué ; le lien avec la voiture pour rappeler la taxe sur les carburants qui avait mis le feu aux poudres, et puis aussi l’imaginaire de la détresse pour désigner les laissés-pour-compte, celles et ceux qui, invisibles, sont tenus à l’écart de la redistribution des richesses et qui, au moindre accroc, à la moindre sortie de route, sont abandonnés à leur sort sur le bord du chemin.

Voici toutefois ce qui nous intéresse ici plus particulièrement. Déjà, il faut noter que le mouvement est parfaitement spontané, et qu’il réunit des gens qui, en majorité, n’ont aucune affiliation partisane ou syndicale et qui d’ailleurs, pour bon nombre d’entre eux, n’ont jamais participé de leur vie à une manifestation ou à un mouvement social. Mais surtout, cette mobilisation spontanée qui, au départ, fait plutôt penser à une sorte de « jacquerie » paysanne des temps anciens avec, d’une part, une très forte défiance à l’égard des institutions politiques et, d’autre part, des revendications étroitement liées aux conditions matérielles d’existence et qu’on peut résumer par la formule fameuse – et parfaitement emblématique de l’époque – d’une exigence d’ « augmentation du pouvoir d’achat » (sic), cette mobilisation, disais-je, du fait qu’elle s’inscrit tant soit peu dans la durée, va petit à petit se politiser, élargir son horizon, jusqu’à se constituer en sujet politique ou, du moins, en témoin éloquent de la disparition ou de la dépossession du politique dans le fonctionnement de la république française.

D’abord, ce que nous montrent les sources, c’est qu’un fossé béant semble se creuser – ou plutôt, qu’il se dévoile en cette occasion – entre les classes populaires, qui se reconnaissent très largement dans le mouvement, et l’ensemble des classes supérieures – ou de ceux qui aspirent à en faire partie – qui s’en distinguent vivement, et dont on sent souvent qu’ils tiennent justement à faire valoir l’expression de leur mépris envers les gilets jaunes comme un signe avéré de distinction sociale. Mais on voit aussi, d’un autre côté, que le mouvement agrège rapidement de la sympathie dans de vastes pans de la société, notamment parmi les classes moyennes en voie de déclassement et jusque dans les milieux dits « alternatifs », de plus en plus nombreux, lesquels fourniront un contingent appréciable lors de la révolution démocratique à venir. Car il faut le noter : c’est bien de ce mouvement des gilets jaunes qu’on peut dater la première tentative concrète d’opérer une jonction entre les préoccupations socio-économiques des classes populaires et les problématiques écologiques qui travaillent plus particulièrement les classes moyennes cultivées, ce qu’on observe par exemple à travers le rapprochement symbolique, maintes fois repris par la suite, entre les difficultés de « fin du mois » et les perspectives de « fin du monde ».

Enfin, en corollaire de ce soulèvement et de cette politisation des classes populaires – ou d’une fraction des classes populaires – il y a aussi le fait que le pouvoir a eu peur, et que cela s’est vu. Il est apparu fragile, beaucoup plus fragile que ce qui paraît à l’ordinaire, et on s’est sans doute aperçu, plus ou moins consciemment, qu’il ne fallait pas grand-chose pour le renverser, ce pouvoir. Le « peuple » a pris conscience de sa force, en quelque sorte, comme cela arrive souvent lors des épisodes de soulèvement populaire, et cela aussi importe pour la suite.

 

Venons-en maintenant au deuxième point d’ancrage de la révolution à venir, la pandémie de Coronavirus de l’année 2020. Il s’agit d’une épidémie qui s’est déclarée en Chine à la fin de l’année 2019, et qui s’est répandue début 2020 d’abord en Europe, puis rapidement dans le reste du monde. Là, pour le coup, la crise est en lien direct avec la catastrophe écologique planétaire dont on commence alors à saisir la dimension, et à entrevoir les conséquences. Et c’est le même schéma qui se reproduira chaque fois pour toutes les grandes pandémies du siècle dernier, à savoir, d’un côté, une activité industrielle entrainant une perturbation écosystémique – ici, en l’occurrence, il s’agit de déforestation – qui conduit elle-même à la libération de sources microbiennes jusqu’alors maintenues à l’écart de l’espèce humaine, et de l’autre côté, un système économique mondialisé qui présente un tel degré d’interdépendance que son fonctionnement même maximise l’efficacité des facteurs épidémiques. Dans le cas qui nous occupe, la particularité du SARS COVID 19, c’est que, d’une part, sa durée d’incubation peut être très longue, alors même que les sujets atteints sont déjà contagieux, de sorte que la contagion est très difficile à suivre et à endiguer – puisque les symptômes peuvent surgir très tard, après que l’individu porteur aura déjà contaminé plusieurs autres personnes, qui à leur tour en contamineront d’autres avant de se savoir malades, etc. ; et cela, sans compter qu’il y a de très nombreux porteurs sains – en conséquence de quoi, non seulement tous les pays du monde ont été touchés, mais aussi : un confinement drastique s’est imposé pour une grande partie de la population mondiale, ce qui a eu d’énormes conséquences, notamment économiques, mais aussi psychosociologiques et, pour ce qui nous intéresse ici, politiques. La deuxième chose, c’est que si le virus tue plutôt les individus âgés et physiquement faibles, il entraine souvent un état critique prolongé, qui peut durer plusieurs semaines, lors duquel le patient est placé en réanimation et sous respiration artificielle, ce qui suppose du matériel et des infrastructures adéquates. Or la question qui s’est posée dans la plupart des pays, c’est celle de la sous-capacité en équipements de réanimation – relativement du moins à une épidémie de ce genre – ce qui a conduit la plupart du temps à une surmortalité dramatique, accompagnée de douloureux cas de conscience : on a vite été obligés de trier les malades selon leur âge et leurs antécédents médicaux, c’est-à-dire en fait à laisser mourir, sans soin, nombre d’entre eux.

Alors, bien sûr, cette épidémie, ce n’est pas grand-chose par rapport à ce que l’on a connu depuis, mais déjà, c’était inédit pour l’époque, et puis ce qui importe surtout dans un épisode comme celui-ci, ou en tout cas ce qui intéresse principalement l’historien, c’est de saisir, au-delà de ses effets concrets immédiats, la signification qu’un tel événement a pu avoir pour les contemporains, la manière dont il a été perçu, vécu, ressenti, ainsi que les reconfigurations conceptuelles et socio-politiques auxquelles il a pu donner lieu.

Or il y a ici au moins trois choses à relever. La première, c’est que la gestion de la crise sanitaire n’ayant manifestement pas été, en France, à la hauteur de la situation, le pouvoir s’en est trouvé par la suite fortement décrédibilisé, ce qui a créé un terrain pour le moins propice au soulèvement de la vague révolutionnaire, quelques semaines à peine après la fin de l’épidémie. En l’espèce, au-delà du fait qu’une épidémie charrie toujours une connotation symbolique négative pour le pouvoir en place – à l’image des empereurs chinois de l’antiquité qui, en tant que chefs spirituels garants de l’harmonie entre Ciel et Terre, étaient personnellement tenus pour responsables des calamités naturelles qui survenaient – au-delà donc de cette charge symbolique négative, il y a non seulement eu de graves carences dans la gestion de l’épidémie – par exemple, alors que la France avait bénéficié de deux mois de délai par rapport à l’éclosion de l’épidémie en Chine, rien n’a été fait cependant pour s’assurer qu’il y aurait suffisamment de masques de protection pour les soignants, ce qui a cruellement fait défaut par la suite, or il est clair que l’hécatombe des soignants aurait pu en bonne partie être évitée par une anticipation plus rigoureuse et une préparation plus méthodique de la crise – mais surtout, l’épidémie a jeté une lumière crue sur les ressorts et les significations de la politique libérale menée depuis des années, notamment dans le secteur de la santé, politique uniquement préoccupée de chiffres et de rentabilité, et qui avait conduit à la ruine le système de soins français, pourtant réputé l’un des meilleurs du monde. Depuis plusieurs mois en effet, sinon plusieurs années, les personnels hospitaliers faisaient grève – sans toutefois pouvoir se permettre, par souci éthique, de se soustraire concrètement à leur tâche en abandonnant leurs patients – mais sans jamais parvenir néanmoins à se faire entendre du gouvernement qui continua sans fléchir sa politique à courte vue, sans rien écouter et comme si de rien n’était. On comprend l’amertume des soignants après la diffusion de l’épidémie sur le territoire national, quand le pouvoir se trouva contraint de les présenter comme des héros placés en première ligne de la lutte contre le virus : le contraste était trop vif, la volte-face trop rapide, la duplicité trop évidente ; et, de fait, la blessure ne pourra pas être réparée, et s’étendra bientôt à l’opinion publique en son entier. Le pouvoir ne s’en relèvera pas.

Deuxième chose : la profonde crise économique mondiale provoquée par cette pandémie, qui se traduit notamment, dans tous les pays, par une flambée du chômage et une augmentation colossale de la dette publique, ce qui, de nouveau, n’arrange rien pour les pouvoirs en place, surtout lorsqu’ils avaient auparavant fait le choix, comme c’est le cas en France, d’assumer pleinement la conduite d’une politique économique libérale qui avait accentué le creusement des inégalités sociales. Je passe rapidement là-dessus, bien que le facteur soit tout sauf négligeable.

Enfin, troisième chose, la plus intéressante à mes yeux, à savoir les effets du confinement sur l’imagination et l’intelligence politique collectives. Alors, il y a eu beaucoup d’ouvrages consacrés à cette question, et cela dès la période du confinement, ainsi que dans les mois qui ont suivi. C’est que le phénomène était exceptionnel à plus d’un titre. Déjà, la pandémie en elle-même était absolument inédite, car on n’avait jamais vu un virus se transmettre aussi rapidement sur toute la surface de la Terre, partout où habitaient des êtres humains. Et puis la réponse à l’épidémie était elle-même inédite, en vertu des connaissances scientifiques et des moyens disponibles en termes d’information et de contrôle des populations, incomparablement plus puissants que ceux dont avaient jamais pu disposer les générations antérieures. Si bien qu’on se retrouve, à peine un peu plus de deux mois après la reconnaissance officielle du virus, avec la moitié de la population humaine placée en confinement, plus de trois milliards d’êtres humains contraints de rester chez eux sans contact physique les uns avec les autres durant plusieurs semaines d’affilée. Cela, bien entendu, n’a pas manqué d’accroître la généralisation de la prise de conscience de la catastrophe écologique planétaire que j’ai déjà évoquée, mais aussi, le confinement en tant que tel a eu un impact considérable sur les populations, à travers un effet de rupture des habitudes, un effet de suspension du temps ordinaire qui a permis de remettre en cause les évidences couramment acceptées, de réinterroger les structures de la vie quotidienne qui, auparavant, étaient perçues comme allant de soi.

Or s’il n’y a aucune nécessité historique dans le surgissement des révolutions, il est indéniable qu’une discontinuité aussi abrupte et massive que celle-ci rendait possible, à tout le moins, l’ouverture de brèches dans l’édifice pluriséculaire de la domination capitaliste à l’échelle mondiale. Parmi toutes ces brèches, n’y avait-il pas finalement de grandes chances que s’en trouve au moins une à l’intérieur de laquelle réussirait à se loger un ferment de subversion de l’ordre social établi, un ferment qui soit susceptible de faire éclater une bonne fois le mur de la normalité soumise, indifférente, irresponsable à l’égard de la grande tragédie écologique en train de se nouer, un ferment assez puissant pour bouleverser l’état des choses en permettant à chacun de se hisser, dans une grande aventure collective, à la hauteur des formidables enjeux de l’époque ? Eh bien, nous y voilà : c’est d’un tel ferment que je vais vous parler maintenant.

[à suivre...]

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