Convergence des rêves – pour une révolution démocratique (3/7)

Et si nous profitions de la réclusion qui nous est inopinément imposée pour repenser les voies d’une émancipation collective ?

Suite de la retranscription d’une conférence donnée en 2121 par l’historien Anastase Tée, à l’occasion du centenaire de la Convergence des rêves.

[...]

S’il n’y a aucune nécessité historique dans le surgissement des révolutions, il est indéniable qu’une discontinuité aussi abrupte et massive que celle-ci rendait possible, à tout le moins, l’ouverture de brèches dans l’édifice pluriséculaire de la domination capitaliste à l’échelle mondiale. Parmi toutes ces brèches, n’y avait-il pas finalement de grandes chances que s’en trouve au moins une à l’intérieur de laquelle réussirait à se loger un ferment de subversion de l’ordre social établi, un ferment qui soit susceptible de faire éclater une bonne fois le mur de la normalité soumise, indifférente, irresponsable à l’égard de la grande tragédie écologique en train de se nouer, un ferment assez puissant pour bouleverser l’état des choses en permettant à chacun de se hisser, dans une grande aventure collective, à la hauteur des formidables enjeux de l’époque ? Eh bien, nous y voilà : c’est d’un tel ferment que je vais vous parler maintenant.

 

Le premier événement de la séquence révolutionnaire est connu de la plupart d’entre vous. Bien sûr, il y a sans doute eu de multiples micro-événements qui ont préfiguré celui-ci et auxquels on peut le relier plus ou moins concrètement, il y a en trame de fond tout le contexte dont on a parlé, mais si l’on peut sans difficulté dater le début de la révolution démocratique à cet événement en particulier, c’est qu’il a eu à la fois un effet d’entraînement immédiat et une force de projection qui ont été tout à fait déterminants pour la suite des événements.

Prenons le temps de considérer la chose. Il s’agit, comme on sait, de la parution et de la diffusion rapide, à la fin du mois d’août 2020, d’un texte anonyme intitulé « Des rêves ! » et sous-titré « Manifeste pour une révolution démocratique ».

Alors, il n’est pas tout à fait juste de dire que ce texte est anonyme, puisqu’il est signé explicitement d’un nom de groupe, le fameux « Collectif Spartakus » qui a suscité immédiatement une immense curiosité, ce qui n’est pas le moindre de ses coups d’éclats – notons-le d’emblée – mais dans les tous premiers jours le secret est conservé sur le nom et la qualité de ses auteurs, ce qui sans aucun doute a contribué au retentissement de l’ouvrage, qui a connu un succès absolument foudroyant.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En gardant à l’esprit qu’il s’agit tout de même d’un ouvrage qui traite de politique, la réception est impressionnante : la page internet du site est consultée plus de deux millions de fois en à peine un mois, le texte est téléchargé plus d’un million de fois, sans parler des innombrables commentaires et « partages », comme on disait, sur les réseaux sociaux numériques de l’époque, où se créaient sans arrêt des sortes de petites bulles médiatiques éphémères comme celle-ci. La différence, ici, c’est qu’il s’agit d’un texte politique, et, plus encore, d’un texte ouvertement révolutionnaire, ce qui change tout de même la nature du phénomène… Alors, regardons les choses en détail.

D’abord le « Collectif Spartakus », dont le nom fait naturellement référence au meneur de la célèbre révolte des esclaves dans la Rome antique, mais aussi et surtout – car c’est « Spartakus » avec un « k » et non avec un « c », comme on écrit normalement en français – cela fait référence à la « ligue Spartakus » formée en Allemagne au sortir de la Première Guerre mondiale, dans un contexte « proto-révolutionnaire », je dirais, celui de la fin de la guerre mondiale, qui a eu pour conséquence directe en Allemagne la chute du Reich et la constitution de la République de Weimar. Alors, les « spartakistes » allemands, c’étaient des communistes révolutionnaires, dont la figure la plus éminente est Rosa Luxemburg – qui d’ailleurs n’était pas allemande mais juive polonaise – et qui a été assassinée en prison en janvier 1919 par des paramilitaires aux ordres de ses anciens camarades de parti du SPD, le parti « social-démocrate » auquel elle avait longtemps appartenu, avant de fonder avec quelques autres cette fameuse « ligue spartakiste ».

Or ce qu’il faut noter à ce sujet, c’est que Rosa Luxemburg est une des seules – sinon la seule – révolutionnaire marxiste de son époque à mettre en avant la notion de démocratie dans le cadre du processus révolutionnaire devant émanciper les « masses laborieuses » du « prolétariat », comme on disait en ce temps-là. Et c’est précisément en vertu de ce lien consubstantiel entre démocratie et révolution établi par Rosa Luxemburg que le Collectif Spartakus se réclame d’elle explicitement, jusqu’à placer une citation d’elle en exergue de leur ouvrage, citation très éclairante que je vais vous lire :

« Aujourd’hui [on est donc au début du XXème siècle], la démocratie est peut-être inutile, ou même gênante pour la bourgeoisie ; pour la classe ouvrière, elle est nécessaire, voire indispensable. Elle est nécessaire, parce qu’elle crée les formes politiques (auto-administration, droit de vote, etc.) qui serviront au prolétariat de tremplin et de soutien dans sa lutte pour la transformation révolutionnaire de la société bourgeoise. Mais elle est aussi indispensable, parce que c’est seulement en luttant pour la démocratie et en exerçant ses droits que le prolétariat prendra conscience de ses intérêts de classe et de ses tâches historiques. »

Et en effet, il suffit ici de transposer les quelques expressions désuètes de cette citation dans le lexique écologiste du début du XXIème siècle pour atteindre le cœur de la pensée du Collectif Spartakus. Et ce cœur, on l’a dit, c’est le lien consubstantiel entre démocratie et révolution, d’où le sous-titre de l’ouvrage : « Manifeste pour une révolution démocratique », et aussi le titre lui-même, car « Des rêves ! » n’est rien d’autre que la transposition dans le langage courant d’un acronyme signifiant « démocratie révolutionnaire ». Et oui… « Dé… Rèv... ». Or comme le disent en toutes lettres les auteurs du manifeste, c’est justement dans cette inversion, dans l’espèce d’équivalence ou en tout cas de jeu sémantique entre les deux expressions « révolution démocratique » et « démocratie révolutionnaire » que se donne à voir la réciprocité et le lien consubstantiel entre les deux notions. Je cite :

« Aujourd’hui, la révolution dont nous avons besoin ne peut pas ne pas être démocratique, sans quoi elle se condamnerait à l’impuissance et à l’insignifiance ; mais la démocratie, à l’inverse, ne peut pas ne pas se révéler profondément révolutionnaire, puisque les enjeux immenses du temps où nous sommes exigent et appellent d’eux-mêmes une profonde révolution de nos modes de vie et de nos manières de penser. »

Vous avez remarqué le parallélisme avec la citation de Rosa Luxemburg ? C’est tout à fait revendiqué dans leur texte et, dans tous les cas, là on est vraiment au cœur du sujet. Pour faire face aux enjeux immenses de l’époque – ces enjeux, ce sont ceux, comme on l’a vu, du basculement rapide et massif dans la catastrophe écologique planétaire, avec tout ce que cela implique, notamment en termes de prévention vis-à-vis du possible surgissement d’un pouvoir autoritaire ou de type fasciste – pour faire face aux enjeux immenses de l’époque, il faut une révolution. Or pour que cette révolution fonctionne, pour qu’elle soit efficace, il faut qu’elle repose sur un élan de la population dans son entier, sur un mouvement commun de tout le peuple, et cela signifie que la révolution doit être démocratique. Mais ça tombe bien, puisque au vu précisément de la situation de l’époque, on ne peut pas concevoir que la mise en œuvre d’une démocratie réelle, radicale, ne débouche rapidement sur des politiques proprement révolutionnaires. Et même, au fond, la démocratie en tant que telle, si elle est conçue et pratiquée dans toute sa radicalité, est révolutionnaire par essence et par nature, puisqu’elle consiste en l’institution – et en la remise en cause permanente – de la pratique d’une intelligence collective, laquelle, pourvu qu’elle soit suffisamment authentique – ce dont les principes démocratiques doivent justement permettre de s’assurer – implique la prise en compte de l’universel dans chaque décision particulière, ce qui, pour aller vite, signifie in fine, dans les faits, la conduite d’une politique révolutionnaire.

Or une fois exposé ce principe de réciprocité entre démocratie et révolution, le Collectif Spartakus pose immédiatement la deuxième pièce maîtresse de son ouvrage, à savoir : le principe d’une stratégie de prise du pouvoir fondée explicitement sur un « consensus radical », comme ils disent, autour de la révolution démocratique. Ce consensus radical comporte deux versants. Le premier, c’est le fait, pour quiconque désire s’associer à la démarche que proposent les auteurs du manifeste, d’ « assumer pleinement l’ouverture d’un horizon révolutionnaire », ou autrement dit, d’accepter que l’action politique menée collectivement s’assigne comme principal objectif, à court terme, une véritable révolution politique, donc notamment un changement d’institutions et de régime politiques. Ce qu’il faut bien voir, c’est que l’imaginaire associé au mot « révolution » était à l’époque très fortement déprécié, c’était quelque chose qui paraissait à la fois puéril et dangereux, et cela depuis une cinquantaine d’années. La notion de « révolution », avec ce qu’elle charrie de discontinuité historique, de rupture brusque et décisive, était perçue comme une fantasmagorie romantique des temps passés, une rêverie archaïque et irresponsable, et on opposait à cette représentation ingénue un réformisme « conséquent », « cohérent », bien informé des réalités sociales et économiques, bref une politique « pragmatique », « responsable », « réaliste », qui certes ne s’empêchait pas d’imaginer pouvoir tant soit peu changer les choses, si besoin, mais cela toujours dans un respect scrupuleux du droit et des libertés, c’est-à-dire avant tout, bien entendu, de la sacro-sainte propriété. Eh bien, les auteurs du manifeste, quant à eux, réclament « des rêves ! ». Non seulement on a le droit de désirer une rupture révolutionnaire, non seulement il faut le faire, car c’est au fond la seule attitude véritablement responsable en temps de basculement dans la catastrophe, mais aussi et surtout : c’est justement parce qu’on aura tous ce même désir de révolution, désir conscient, désir lucide, désir à la fois sobre et déterminé, c’est justement parce qu’on assumera chacun, chacune, ce même désir de révolution que la révolution deviendra désirable pour tous, et donc, possible. Nous vient immédiatement à l’esprit, n’est-ce pas, la célèbre maxime qu’on trouve un peu plus loin dans le manifeste : « Révolutionner la démocratie, c’est démocratiser la révolution », et dont la reprise donnera par la suite le principal slogan du mouvement Convergence : « Révolutionnons la démocratie – Démocratisons la révolution ».

Bref, on a là le premier aspect du « consensus radical », à savoir le fait d’assumer pleinement l’ouverture d’un horizon révolutionnaire.

Le deuxième aspect, aussi important que le premier, c’est l’idée que, d’un point de vue stratégique, il faut faire passer la démocratie avant la révolution. Alors, c’est une façon incorrecte de dire les choses, puisque au fond « démocratie » et « révolution » sont indissociables, comme on l’a vu. Mais tout de même, dans la perspective proposée par le Collectif Spartakus, c’est la démocratie qui passe en premier, et la révolution qui vient dans son sillage. Encore une fois, « révolutionner la démocratie, c’est démocratiser la révolution ».

Alors, pourquoi cette priorité donnée à la démocratie ? Il y a plusieurs raisons à cela. La première, c’est que le principe démocratique est devenu, dans le cours de l’histoire, tout à fait « hégémonique ». Et en effet, personne ou presque, à l’époque, ne se risque encore à contester ouvertement ce principe – contrairement à ce qui se passera par la suite. Tout le monde se dit alors « démocrate » ! Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir la façon dont les dictateurs du monde entier se sentent encore obligés de se livrer à des simulacres d’élection pour reconduire leur pouvoir, de façon parfaitement grotesque, certes, mais tout à fait significative : car s’ils tiennent tant à ce vernis démocratique, c’est bien qu’ils estiment qu’il serait plus difficile de s’en passer, n’est-ce pas ? De la même façon, tous les partis d’extrême-droite de l’époque, en Europe, se disent encore respectueux du jeu électoral et des principes républicains élémentaires : séparation des pouvoirs, liberté d’association, liberté d’expression, etc. Pourtant, il est évident que les catégories de pensée et les valeurs de l’extrême-droite sont rigoureusement incompatibles avec un exercice, même limité, de la démocratie. Et même, on peut dire que l’extrême-droite se situe en fait à l’exact opposé de la pensée démocratique, puisqu’il ne saurait être question, par exemple, de valoriser l’intelligence collective et l’esprit critique dans un référentiel où l’un des points cardinaux est de ne jamais discuter des commandements d’un chef réputé infaillible. Eh bien, signe des temps : même l’extrême-droite, depuis la fin du XXème siècle, se prétend « démocratique ». Evidemment, dans les faits, personne ne l’est réellement, pas plus les partis d’extrême-droite que les institutions et les pouvoirs politiques en place. La « démocratie » est un idéal fantasmé, un refrain rituel dont on se berce continuellement, sans rien appliquer – ou presque – de ses principes. Mais elle n’en constitue pas moins le référentiel politique hégémonique dont tout le monde se réclame : « Soyons démocrates, ou du moins montrons au peuple que nous nous efforçons de l’être ! », à quoi le Collectif Spartakus répond, en modifiant la célèbre formule du marquis de Sade : « Français, encore un effort si vous voulez être démocrates ! ».

Première raison, donc, de ce primat donné à la démocratie par rapport à la révolution : l’idéal démocratique est partagé par tous – ce qui n’est pas le cas, on l’a vu, de la logique révolutionnaire. La deuxième raison, c’est que l’appel à une radicalisation de la démocratie peut être considéré, selon les auteurs, comme le ferment révolutionnaire le plus efficace, voire même comme le seul qui tienne à peu près la route. Pour résumer leur propos, après avoir constaté que, dans le cours de l’histoire, il ne s’est jamais vu qu’une révolution non-démocratique dans son essence ait débouché sur de la démocratie – typiquement, les « avant-gardes éclairées du prolétariat » à la manière bolchévique ou maoïste, tout au long du XXème siècle, et leur triste cortège d’atrocités – après avoir analysé l’incurie des forces de la gauche de transformation sociale en France depuis la fin du XXème siècle et mis l’accent sur la défiance populaire à l’égard du personnel politique ainsi que sur le basculement écologique en train de se produire, choses que nous avons déjà évoquées, ils en arrivent à la conclusion que la seule façon de répondre positivement à la profonde crise de conscience des sociétés modernes consiste en une radicalisation de la démocratie. Or comme nous l’avons dit, une radicalisation de la démocratie signifie rien moins, selon eux, qu’une révolution du politique, laquelle engage nécessairement à son tour, une révolution de la politique. D’abord la démocratie ; et la révolution s’ensuivra.

D’où finalement la proposition stratégique inscrite dans ce fameux « consensus radical » : proposition consensuelle, et même unanimiste, puisque tout le monde s’accorderait à saluer – quand bien même ce serait de façon hypocrite – la mise en œuvre d’une véritable démocratie ; mais aussi, proposition radicale, puisque cette mise en œuvre était conçue comme devant accoucher, à terme, d’une profonde révolution politique. Et le Collectif Spartakus de livrer enfin la portée stratégique de ce « consensus radical » : se rassembler autour de l’exigence de démocratie permettra de prendre le pouvoir, et prendre le pouvoir permettra d’en changer – cela, encore une fois, aux deux sens du terme : changer de pouvoir, c’est-à-dire changer de gouvernement, de politique ; mais aussi, changer le pouvoir, le changer en tant que tel, dans la manière dont on l’exerce, et dont on en reçoit les effets.

Mais la question se pose : comment, dans les faits, prendre le pouvoir ? La réponse du Collectif Spartakus est aussi surprenante que séduisante : il s’agit de présenter à la prochaine élection présidentielle, prévue pour l’année 2022, une candidature commune qui n’ait ni candidat, ni programme. Il y a quelque chose de très taoïste là-dedans, on dirait presque du Lao-Tseu… Je cite : « Pas de programme, pas de candidat. Nous voulons simplement des rêves. Des rêves qui deviennent réalité ». Et un peu plus loin : « Nous ne proposons rien, car tout est à revoir ».

Alors, évidemment, il y a quand même un programme, mais ce programme est justement une sorte d’ « anti-programme », ou de « méta-programme », comme vous préférez. Et en l’espèce, il s’agit d’un simple « processus constituant » devant avoir lieu à la suite de l’élection présidentielle, et devant aboutir à un changement de Constitution qui permette une diffusion et une radicalisation de la démocratie à tous les niveaux et dans tous les secteurs de la vie sociale.

Pas de contenu politique, donc, mais une simple procédure formelle, qui est encore à construire. Et finalement, les auteurs renvoient à la publication d’un prochain manifeste qui détaillera des propositions concrètes pour la réalisation, dans les faits, du consensus radical qu’ils appellent de leurs vœux. Ce qui est assez astucieux, puisque l’attente ainsi suscitée va encore accroître la réception du second manifeste. Lequel paraît un mois et demi plus tard, en octobre, sous le titre : « Des rêves… en action ! ».

Et de nouveau, succès retentissant, succès immense, qui amplifie et dépasse même celui du premier manifeste. Or comme l’architecture concrète du mouvement « Convergence des rêves » proposée par le Collectif Spartakus dans ce second manifeste va rapidement se traduire sur le terrain conformément à ce qu’il préconise, cela du moins dans un premier temps, je préfère en venir directement à ce qui se passe dans les faits.

[à suivre...]

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