Pour en finir avec le XXème siècle

Les victimes de la covid-19 meurent d'une réponse immunitaire qui compromet leur capacité respiratoire. De même, un confinement prolongé est destructeur: il amplifie une crise du passé et occulte l’avenir. L'incapacité de notre démocratie à valoriser les signaux de la crise écologique en cours est plus délétère que le SARS-CoV2. Cet été: fera-t-on encore mine de s'étonner d'une sécheresse record?

(lettre ouverte à M. Macron)

Monsieur le Président,

Face à l’épidémie de covid-19, les effets positifs du confinement de la population se sont fait sentir après le premier mois. Mission accomplie : même si le spectre de la saturation de notre système de santé est encore présent, la crise sanitaire est sous contrôle à défaut d’être résolue par le développement d’une immunité de groupe protectrice. Le confinement de tous a bel et bien évité l’engorgement des services de réanimation mais son prolongement risque de procurer des bénéfices marginaux à un coût démesuré.

Médecins et biologistes le disent : une immunité de groupe suffisante est la seule protection efficace connue et accessible. Constituée par ceux d’entre nous qui auront rencontrés et, en général, défaits le virus, l’immunité de groupe fera barrage à la propagation du SARS-CoV2 et protègera indirectement les plus fragiles en attendant qu’un vaccin soit disponible dans quelques années. La constitution rapide de l’immunité de groupe est donc désirable autant qu’indispensable. Que faîtes-vous pour la promouvoir ? Rien encore. Confiner la population a permis de ménager le système de santé, mais sa prolongation empêche toute immunité de se développer : nous reculons pour mieux sauter.

Dans votre stratégie, les citoyens sont en troisième ligne, un concept lié aux guerres de position, dont le dernier exemple date du début du XXème siècle. Votre adversaire désigné, le virus SARS-CoV2, ignore les frontières comme les lignes arbitraires. Il fera son œuvre chez tous les sujets « naïfs » qu’il rencontrera - aujourd’hui comme au premier jour de l’épidémie puisque le confinement nous maintient tous dans cet état. Rappelons que la transmission n’est pas systématique et qu’elle diminue encore avec une hygiène rigoureuse. La peur quasi-médiévale qui prévaut chez certains résulte d’un malentendu entre danger pour le système de santé, destiné à sauver les plus fragiles, et danger pour l’individu. Le premier était réel et immédiat. Le deuxième n’est avéré que pour les personnes de plus de 65 ans, dont il convient de limiter l’exposition au virus tant que l’immunité de groupe est insuffisante… mais, de grâce, pas au prix des sacrifices que vous semblez prêts à imposer.

Plus ou moins jeunes, bien-portants, beaucoup de ceux que vous reléguez en troisième ligne sont l’avenir. Le confinement prolongé compromet les conditions de leur éducation, leur insertion professionnelle, leur activité. Le confinement réussit au système de santé mais il tue déjà de violences familiales et d’attrition affective, il accentue les inégalités scolaires et il est mauvais pour la santé. Enfin, il compromet l’avenir de tous par les pertes chaque jour plus grandes d’une économie en suspens, et à travers la fabrication d’une dette colossale.

En tant que biologiste, je suis préoccupé mais pas inquiet face à un « ennemi » prévisible. En tant que citoyen, je suis atterré par les solutions qu’imagine votre équipe, déjà largement dépassée par les événements et en partie responsable des pénuries qui ont compliqué la gestion de cette crise.

Vous et vos proches prédécesseurs avez contribué à faire de l’Etat le gestionnaire d’un périmètre toujours plus rabougri, souhaitant au mieux faire jeu égal avec des entreprises multinationales dans des tribunaux d’arbitrage. Vos ministres le montrent assez en en appelant à la bonne volonté des employeurs et au civisme des actionnaires (de quels pays, les actionnaires ?). Voilà que vous évoquez un monde à construire où tout ne serait pas marchandise, appuyant cette déclaration par une référence au programme sociale du Conseil National de la Résistance : Les Jours Heureux. Depuis quand considérez-vous les Services Publics comme un investissement d’avenir et non un coût qu’une gangrène managériale fin-de-siècle devrait amputer ?

A l’heure où près d’un euro budgétisé sur dix doit accroître la dette, la responsabilité qui vous incombe est énorme. Dans un monde où les dominants ont sauvé les banques sans contrepartie avant de dépouiller la Grèce, où êtes-vous ? Le plan de sauvetage qui prend forme prévoit des primes, des aides conjoncturelles. Un futur plan de relance aiguise les intérêts de beaucoup à défaut de stimuler leur imagination! L’occasion serait-elle trop belle ? L’égérie ultralibérale Milton Friedman parlait d’expérience quand il a professé que « seule une crise, réelle ou supposée, peut produire des changements. ». D’autres s’y sont essayés. D’autres s’y essaieront.

Face à une maladie qui « en général, guérit avec du repos. » (Santé Publique France), au motif de sauver des vies bien vécues (âge médian des victimes : 84 ans) et souvent menacées par au moins une autre pathologie (67% des cas), l’avenir de tous devrait être hypothéqué ?

Pire, la catastrophe climatique en cours, d’une complexité réellement nouvelle, ne reçoit pas l’attention que nous lui devons, malgré ce nouvel avertissement que nos modes de vie actionnent des mécanismes naturels qui nous dépassent au moins temporairement.

Dans ce contexte, pour promouvoir des Jours Heureux, vous aurez sans doute à cœur de dénoncer l’escalade d’engagements qui maintient les idées du XXème siècle sous perfusion et vous saisirez cette rare opportunité de pousser la transition vers une économie responsable en vous appuyant sur des partenaires nouveaux: ceux qui vous ont précédé dans cette transition.

En attendant, la décision qui s’impose, lucide et courageuse, est de prendre cette épidémie à bras le corps sans attendre la suivante, et de déconfiner bientôt tous les valides, enfants y compris, sans plan prétentieusement compliqué, avec pour seule recommandation de prendre soin des plus fragiles et en renforçant les services à même de les soutenir dans cette épreuve. Cela ne se fera pas sans démêler les confusions déjà signalées plus haut, pour libérer certains de la peur. Tout autre choix nous laisse indéfiniment nus face au virus (à quand le vaccin ?) et nous fragilise exagérément. Il s’agit aussi d’accepter que nous faisons partie de la nature et de garder nos forces pour les prochaines manifestations de "la" crise écologique en cours.

AM est docteur en biochimie, chercheur en biologie infectieuse, et s'exprime à titre personnel.

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