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Journaliste (longsformats.com), auteur de "Ces 600 milliards qui manquent à la France" (Seuil, 2012), de "Corruption" (Seuil, 2014) et de "Résistance !" (Seuil, 2016)...
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Billet de blog 3 mars 2017

Voter, c'est abdiquer. Ranimons la démocratie !

Voici le manifeste du boycott civique de l'élection présidentielle de 2017. Depuis la Libération, la prétendue démocratie représentative n'a jamais produit autant de révolte des citoyens. Ils sont ainsi de plus en plus nombreux à se libérer d'un devoir de voter qui a viré à l'absurde. La rupture radicale avec ce rituel épuisé est un appel à l'action et à la reconquête de notre souveraineté.

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Journaliste (longsformats.com), auteur de "Ces 600 milliards qui manquent à la France" (Seuil, 2012), de "Corruption" (Seuil, 2014) et de "Résistance !" (Seuil, 2016)...
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Voter, c'est abdiquer © DR

Plus de 20 millions de non-votants.

Sur près de 45 millions d'inscrits, au moins 9 millions s'abstiendront résolument, consciencieusement et bruyamment, lors de l'élection présidentielle ; plus de 2 millions feront l'effort de déposer bulletins blancs ou nuls dans les urnes ; ils seront quelque 3 millions de non-inscrits et 6,5 millions de " mal-inscrits ". En 2012, déjà, François Hollande n'a été élu qu'avec 18 millions de voix, à comparer avec les plus de 20,5 millions de non-votants...

S'abstenir, un acte rationnel et volontaire.

Le boycott affirmé des urnes présidentielles sera fondé en raison, car les raisons de ne pas voter sont désormais indéniables. Les exposer est l'un des projets essentiels de ce livre où l'expérience du journaliste d'enquête sera autant mobilisée que les analyses savantes de notre monde.

Corruption, dislocation du patrimoine social, explosion des inégalités, dictature exécutive, violence sécuritaire incontrôlée, fermeture brutale des frontières... sont autant de malfaisances oligarchiques qui appellent l'abstention volontaire.

Instaurer la souveraineté populaire !

Sabotons donc la présidentielle du printemps 2017 par une désobéissance civile digne de Thoreau, de Gandhi et de Martin Luther King. Boycottons le train-fantôme d'un scrutin morbide organisé par les disciples de Louis XIV et de Napoléon le Petit, comme les démocrates américains boycottèrent, avec un succès mémorable, les bus ségrégationnistes de Montgomery.

En 1885, Elisée Reclus affirmait déjà : « Voter, c'est abdiquer, c'est renoncer à sa propre souveraineté. N'abdiquez donc pas, ne remettez donc pas vos destinées à des hommes forcément incapables et à des traîtres futurs. Ne votez pas ! » C'était un prophète.

Cet ouvrage donne la parole à un nombre toujours plus considérable - déjà majoritaire ! - de citoyens qui se révoltent contre le spectacle fin-de-règne servi par tous les candidats à l'élection présidentielle du printemps 2017. Il explique aussi leurs raisons profondes, lesquelles ne relèvent pas de la passivité, ni de la paresse, ou de l'irresponsabilité civiques, comme le serine pourtant une vaine entreprise de culpabilisation médiatique tout autant disqualifiée que les dirigeants politiques eux-mêmes. Il affirme, enfin, qu'un boycott historique de la comédie politicienne participe nécessairement de l'émergence d'une démocratie tissée d'actions civiques quotidiennes, de débats permanents et de refondation locale autant qu'universelle du bien commun, lequel assurera seul l'avenir de l'humanité.

Journaliste, Antoine Peillon est l'auteur, entre autres, de Ces 600 milliards qui manquent à la France. Enquête au cœur de l'évasion fiscale (Seuil, 2012, prix Ethique ANTICOR 2012 pour l'investigation), de Corruption (Seuil, 2014) et de Résistance ! (Seuil, 2016).

***

Élisée Reclus : "Voter, c'est abdiquer"

Clarens, Vaud, 26 septembre 1885.

      Compagnons,

     Vous demandez à un homme de bonne volonté, qui n'est ni votant ni candidat, de vous exposer quelles sont ses idées sur l'exercice du droit de suffrage.

     Le délai que vous m'accordez est bien court, mais ayant, au sujet du vote électoral, des convictions bien nettes, ce que j'ai à vous dire peut se formuler en quelques mots.

     Voter, c'est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c'est renoncer à sa propre souveraineté. Qu'il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d'une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu'ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir.

     Voter, c'est être dupe ; c'est croire que des hommes comme vous acquerront soudain, au tintement d'une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l'échenillage des arbres à l'extermination des peuplades rouges ou noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l'immensité de la tâche. L'histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement.

     Voter c'est évoquer la trahison. Sans doute, les votants croient à l'honnêteté de ceux auxquels ils accordent leurs suffrages — et peut-être ont-ils raison le premier jour, quand les candidats sont encore dans la ferveur du premier amour. Mais chaque jour a son lendemain. Dès que le milieu change, l'homme change avec lui. Aujourd'hui, le candidat s'incline devant vous, et peut-être trop bas ; demain, il se redressera et peut-être trop haut. Il mendiait les votes, il vous donnera des ordres. L'ouvrier, devenu contremaître, peut-il rester ce qu'il était avant d'avoir obtenu la faveur du patron ? Le fougueux démocrate n'apprend-il pas à courber l'échine quand le banquier daigne l'inviter à son bureau, quand les valets des rois lui font l'honneur de l'entretenir dans les antichambres ? L'atmosphère de ces corps législatifs est malsaine à respirer, vous envoyez vos mandataires dans un milieu de corruption ; ne vous étonnez pas s'ils en sortent corrompus.

     N'abdiquez donc pas, ne remettez donc pas vos destinées à des hommes forcément incapables et à des traîtres futurs. Ne votez pas ! Au lieu de confier vos intérêts à d'autres, défendez-les vous-mêmes ; au lieu de prendre des avocats pour proposer un mode d'action futur, agissez ! Les occasions ne manquent pas aux hommes de bon vouloir. Rejeter sur les autres la responsabilité de sa conduite, c'est manquer de vaillance.

     Je vous salue de tout cœur, compagnons.

Lettre adressée à Jean Grave, insérée dans Le Révolté du 11 octobre 1885.

***

Tribune parue sur le site de Reporterre, vendredi 3 mars 2017

Non, l’abstention ne favorise pas le Front national

Le 3 mars 2017

L’abstention ferait le lit du Front national. Cette antienne médiatique et de certains politiciens ne tient pas l’analyse, selon l’auteur de cette tribune. Qui assure que les partis dits « de gouvernement » sont les premiers responsables des « déterminants » du vote frontiste.

« Quand l’abstention fait le lit de l’extrême droite », titrait Le Nouvel Observateur, en juin 2002, avant le premier tour des élections législatives, lequel enregistra pourtant une hausse significative du taux d’abstention (de 32 % en 1997 à 35,60 % en 2002), mais une baisse tout aussi nette du FN (de 14,94 % des exprimés en 1997 à 11,34 % en 2002)… Une douzaine d’années plus tard, l’émission « Façon de penser », du Mouv’ (station de Radio France « à destination des publics jeunes »), du 26 mars 2014, continuait d’affirmer, entre les deux tours des dernières élections municipales, et sans la moindre argumentation : « On serait tenté de dire que l’abstention est une attitude irresponsable qui met en danger la démocratie : d’abord, parce qu’elle fait le lit du Front national… »

Ce délire médiatique, totalement contradictoire avec la réalité du phénomène dénoncé, s’articule malheureusement à la désinformation de certains politiciens patentés. Ainsi, Frédéric Barbier (PS) étant vainqueur d’une élection législative partielle dans le Doubs, le dimanche 8 févier 2015, son concurrent UMP vaincu, Édouard Philippe, déclarait le lendemain matin, au micro de Jean-Jacques Bourdin (RMC – BFMTV), sans sourciller : « Systématiquement, quand les participations sont faibles, les scores du Front national sont plus élevés. C’est une mécanique dont il faut avoir conscience. » De même, Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du Parti socialiste, assénait le 15 mars 2015, sur France 5, à la veille des élections départementales des 22 et 29 mars : « Le problème, c’est que le Front national a quasiment tout le temps le même nombre de voix. Mais l’abstention est là. Si vous avez de l’abstention, le Front national est beaucoup plus haut. » Pourtant, cinq jours plus tôt, Marion Maréchal-Le Pen, députée FN du Vaucluse, soutenait exactement le contraire sur les ondes de France Info : « J’invite à lutter contre l’abstention, parce que l’expérience des campagnes prouve que plus la participation est forte, plus le Front national est fort. » Comprenne qui pourra…

« Les dirigeants du FN disent d’ailleurs eux-mêmes que l’abstention est leur principal adversaire »

Heureusement, il y a justement moyen de comprendre, si nous le souhaitons vraiment et si nous nous donnons la peine d’analyser rigoureusement ce que les politologues appellent les « déterminants » des votes en faveur du FN. Ainsi, Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’Institut français d’opinion publique (Ifop), pouvait expliquer, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2012, que l’abstention pénalise le Front national, précisant même que ce serait « une erreur de penser qu’une forte abstention favoriserait mécaniquement l’extrême droite en s’imaginant que, par nature, son électorat radical se mobiliserait davantage que ceux des partis de gouvernement. […] Les dirigeants du FN disent d’ailleurs eux-mêmes que l’abstention est leur principal adversaire ».

Son analyse fut amplement vérifiée, deux ans plus tard. Lors du premier tour des élections municipales de 2014, dans les 110 communes où le Front national obtenait plus de 20 % des suffrages, la participation moyenne fut bien plus élevée (62,33 %) que la participation moyenne nationale. De quoi démentir l’affirmation selon laquelle les scores élevés du FN seraient dus à l’abstention. Ainsi à Villers-Cotterêts (Aisne), le parti du clan Le Pen obtenait même 40,30 % des suffrages exprimés, alors que le taux de participation s’élevait jusqu’à 68,47 %. A Carros (Alpes-Maritimes), le Front national récoltait 35,75 % des voix, avec une participation de 70,7 %. Les exemples pourraient être multipliés.

Déjà, entre les élections régionales (premiers tours) de 2004 et de 2010, l’abstention explosait de 34,34 % à 48,79 % (+ 14,45 % !), tandis que le vote frontiste désenflait de 14,7 % à 11,42 % des suffrages exprimés (– 3,28 %). J’ajoute qu’entre 2010 et 2015 (toujours aux premiers tours des élections régionales), l’abstention stagnait de 48,79 % à 49,91 % (+ 1,19 %), tandis que le vote FN progressait en flèche de 11,42 % à 27,73 % (+ 16,31 %, soit + 801.759 voix). De façon plus générale, aux élections présidentielles, notamment en 2012, le Front national a obtenu de bons scores malgré une faible abstention relative. Et il lui est aussi arrivé souvent de faire de mauvais scores alors que l’abstention était élevée, comme lors des législatives 2012, des régionales 2010, des européennes et des régionales 2004…

On ne peut faire de plus claires démonstrations qu’il n’existe aucune relation de cause à effet entre l’abstention et les succès électoraux du FN.

Le vote frontiste se nourrit en premier de la hausse dramatique du chômage

Si l’irrésistible ascension du FN, depuis une trentaine d’années, ne doit donc rien à celle de l’abstention, il est aujourd’hui nécessaire de dévoiler comment celles et ceux qui ne cessent de diaboliser l’une et l’autre conjointement sont en réalité les principaux promoteurs des succès électoraux de plus en plus dangereux du clan Le Pen. Car il existe des « déterminants » réels du vote frontiste, qu’ils soient socioéconomiques, idéologiques ou tactiques, dont les dirigeants des partis dits « de gouvernement » sont les premiers responsables.

Car le vote frontiste se nourrit en premier de la hausse dramatique du chômage. Une étude du cabinet d’expertise statistique SLPV Analytics relevait, à propos des élections communales de 2014, que « quelle que soit la taille de la commune : 1 % de chômage en plus donne 0,93 % de vote supplémentaire au FN ». Mais d’autres « déterminants », dont les dirigeants politiques et économiques du pays sont les premiers responsables depuis le début des années 1980, jouent aussi un rôle systémique dans la montée inexorable du populisme d’extrême droite. Un chapitre entier de mon nouveau livre, « Faire le lit de Marine Le Pen », en dresse l’indispensable inventaire d’avant-décès de notre République.

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