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Billet de blog 6 févr. 2014

LANCEURS D'ALERTE - 2 - Olivier Thérondel / TRACFIN

Olivier Thérondel, ex-agent de Tracfin« Si un juge d’instruction vient faire une perquisition à Tracfin, il ne trouvera rien. »Ce douanier a travaillé au service anti-blanchiment « Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins » (Tracfin) de 2004 à 2013. La direction de Tracfin a porté plainte contre lui pour avoir publié fin avril 2013 deux billets sur son blog hébergé par le site d’information Mediapart, sous les titres « Black-out sur les rapatriements de Cahuzac » et « L'affaire Cahuzac embarrasse Tracfin ». Son procès aura lieu au Tribunal correctionnel de Paris (XVIIe Chambre) le 21 mars 2014. Il témoigne ici de ce dont il a été le témoin et de ce qu’il a vécu depuis qu’il a porté certains faits qu’il estime irréguliers à la connaissance du public.

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Olivier Thérondel, ex-agent de Tracfin

« Si un juge d’instruction vient faire une perquisition à Tracfin, il ne trouvera rien. »

Ce douanier a travaillé au service anti-blanchiment « Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins » (Tracfin) de 2004 à 2013. La direction de Tracfin a porté plainte contre lui pour avoir publié fin avril 2013 deux billets sur son blog hébergé par le site d’information Mediapart, sous les titres « Black-out sur les rapatriements de Cahuzac » et « L'affaire Cahuzac embarrasse Tracfin ». Son procès aura lieu au Tribunal correctionnel de Paris (XVIIe Chambre) le 21 mars 2014. Il témoigne ici de ce dont il a été le témoin et de ce qu’il a vécu depuis qu’il a porté certains faits qu’il estime irréguliers à la connaissance du public.

Quel était votre fonction à Tracfin et que s’y est-il passé lors de l’affaire Cahuzac ?

O. T. : J’étais à la cellule d’intégration des déclarations de soupçons. Pendant la période de l’affaire Cahuzac, tout le monde y était assez chamboulé. Le 19 mars 2013, notre ministre de tutelle démissionne, le 2 avril il avoue qu’il a menti et qu’il avait un compte en Suisse et à Singapour. Deux jours après, le 4 avril au soir, alors que j’allais quitter mon travail, une chef de la division de l’orientation et de la valorisation de l’information (Dovi), Béatrice C., vient me voir pour me demander si je peux rester un peu plus longtemps, en attente d’un fax urgent, lequel n’est finalement pas arrivé ce soir-là. J’ai alors aussitôt senti qu’il y avait quelque chose d’hystérisant pour le service dans ce qui lui avait visiblement été annoncé. Le lendemain, vers 17 heures, dans le flot des déclarations de soupçon je vois un signalement aux noms de Jérôme Cahuzac et de Patricia Ménard, épouse Cahuzac, qui indique que des rapatriements en provenance du compte bancaire (banque Julius Baer) d’une société offshore vont arriver en France, sur les comptes du couple dans une banque française. Pour moi, comme Jérôme Cahuzac avait dit, le 2 avril, qu’il allait régulariser sa situation, ce signalement me paraissait logique. Je traite donc le dossier, je préviens donc ma hiérarchie, par devoir, sans inquiétude particulière.

Jusque-là, rien de grave…

O. T. : En fait, ce qui se passe, c’est que deux jours après, mon chef vient me voir et m’affirme : « Le directeur a dit qu’il ne faut pas enrichir les déclarations (de soupçons) sur Cahuzac. » Or j’avais déjà ajouté deux personnes au dossier de renseignement ouvert à son nom, lesquelles présentaient chacune un lien financier important avec Jérôme Cahuzac. Ces ajouts étaient parfaitement pertinents étant donné le contexte et les sommes en jeu. Cette procédure d’enrichissement, dans ce genre de situation, est quelque chose que je faisais tous les jours, que l’on ne m’a jamais reproché et qui permet de faire le lien avec d’autres dossiers. Dès lors, je trouve un peu troublant que l’on me demande de ne pas le faire sur le dossier Cahuzac. En conséquence, je demande si je peux avoir un ordre écrit. Mon chef me répond qu’il n’y aura pas d’ordre écrit. Et il n’y en a jamais eu… Ce que je remarque aussi, c’est que lorsque les compléments des déclarations sur Cahuzac continuent d’arriver, compléments qui –selon mes collègues – correspondent à des virements fractionnés, à chaque fois mon chef vient s’assurer que je ne puisse pas voir ces nouvelles déclarations. Ce qui est évidemment assez vexant. D’autant que le même chef vient me demander, en plus, si dans la masse des déclarations il y a possibilité de voir sur qui porte la déclaration…

Pourquoi une telle méfiance vis-à-vis de vous ?

O. T. : Tout ça parce que j’ai demandé un ordre écrit de ne pas enrichir le dossier de signalements des mouvements financiers effectués entre Singapour et Paris au nom de Cahuzac. Je me rends compte aussi, à partir de ce moment-là, qu’à chaque fois qu’une nouvelle déclaration concernant Jérôme Cahuzac arrive, le nom est informatiquement anonymisé, ce qui crée d’ailleurs des doublons dans la base de données de Tracfin, doublons que je fusionne, car cela fait partie de ma mission, ce qui rend l’informaticien du service extrêmement nerveux, d’autant qu’on lui demande de bidouiller les fichiers, sans ordre écrit. C’est pourquoi de nombreuses interventions dans la base de données du service ne portent pas la trace du fonctionnaire qui a réalisé ces interventions. En place du nom de l’agent, on lit celui du système d’information lui-même, soit « startrac »… A ce sujet, on me demande encore de ne plus faire de fusions des doublons. Je redemande un ordre écrit. Mon chef me prend à part et me signifie que je vais avoir des problèmes. Je trouve ça extrêmement glauque.

L’ambiance continue-t-elle de s’alourdir ?

O. T. : J’attends. Les jours passent. Je me rends compte de même que dix jours après mon traitement de la première déclaration du 5 avril, le dossier Cahuzac est toujours en stand-by, alors qu’en temps normal un dossier de ce type est orienté vers l’enquête en une journée, voire même dans le quart d’heure. J’ai progressivement l’impression qu’il y a une sorte de conspiration du silence, que le dossier Cahuzac n’est pas traité normalement. Entretemps, je me suis abonné à Mediapart, pour lire les articles sur Cahuzac. Je vois bien qu’il y a un doute sur le rôle ambigu qu’a joué l’Administration dans toute l’histoire, ce qui justifiera d’ailleurs la création d’une commission d’enquête parlementaire. Le 22 avril, découvrant que je peux créer un blog sur Mediapart, je rédige un premier billet racontant l’essentiel de ce dont je suis le témoin, en veillant toujours à ne rien divulguer qui ne soit déjà publié par la presse : nom de la société offshore qui détient un compte chez Julius Baer à Singapour, ou nom de la banque française qui reçoit les fonds, ou montant des transferts… Je mets plutôt l’accent sur les freins à l’action de Tracfin et sur des questions que je me pose toujours.

Avez-vous mesuré l’importance de ce que vous faites alors ?

O. T. : Mes sentiments, à l’époque, sont mélangés. J’ai l’impression qu’il y a quelque chose de très opaque, que l’on organise un blackout sur ce rapatriement de fonds par Jérôme Cahuzac, alors que l’on parle au même moment de faire la clarté sur la vie politique. La première chose que fait alors le directeur du service anti-blanchiment de la République, c’est de faire disparaître toute trace : non seulement les fiches de déclarations sont anonymisées, mais tout leur contenu informatif est effacé, systématiquement. Cela me choque. Je me dis : si un juge d’instruction vient faire une perquisition à Tracfin, il ne trouvera rien. Pourquoi le directeur de Tracfin fait-il ça ? Pourquoi m’a-t-on reproché d’avoir ajouté deux noms dans l’enrichissement du dossier de renseignement ouvert sur Cahuzac ? Pourquoi des ordres de manipulations sont-ils émis sans aucun écrit ? J’en suis arrivé à un état d’angoisse en me demandant : qui est l’homme qui dirige Tracfin, quelle est vraiment la nature de sa mission ?

Regrettez-vous, aujourd’hui, votre alerte ?

O. T. : Ce que j’ai fait, c’est-à-dire tirer la sonnette d’alarme, n’a pas fonctionné. Lorsque j’ai créé mon blog, c’était pour me libérer. Cela m’a fait du bien ce soir-là. Je vais très certainement le payer très cher durant toute ma carrière, mais au moins je me suis senti propre ce soir-là. C’était une question de conscience. Ce n’est pas moi que je veux pouvoir regarder en face dans le miroir. Ce sont tous mes concitoyens à qui on a menti par omission. Comment accepter que l’on garde secret pendant deux mois le mouvement de rapatriement des fonds non-déclarés de Jérôme Cahuzac. Aujourd’hui, ma vie est suspendue au résultat du procès qui m’est fait pour violation du secret professionnel, car si je suis condamné, je ne pourrai plus être fonctionnaire. Je me demande si mon destin n’est pas scellé. A titre personnel, je regrette d’avoir lancé cette alerte, car cela a entraîné un bouleversement de ma vie privée et m’a contraint à prendre des médicaments anxiolytiques. En revanche, cela m’a permis de rencontrer des gens formidables, dont des journalistes et d’autres lanceurs d’alerte. J’ai vu que tous le paient cher, généralement. Entre les déboires que vivent les lanceurs d’alerte et le plaisir qu’ils ont à faire sortir la vérité du puits, c’est dur de savoir ce qui l’emporte, finalement.

Recueilli par Antoine Peillon

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