Ivan Jablonka : «Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus»

« Je suis parti, en historien, sur les traces des grands-parents que je n’ai pas eus. » C’est la première phrase du livre d’Ivan Jablonka, la phrase générative. Il aurait pu écrire, tout aussi justement : « Je suis parti, en petit-fils, sur les traces de l’histoire. » Surtout quand l’histoire, dans son pire moment, n’a laissé presqu’aucune trace de celles et ceux qu’elle a broyés, réduits en cendres, « pulvérisés », écrit l’auteur.

« Je suis parti, en historien, sur les traces des grands-parents que je n’ai pas eus. » C’est la première phrase du livre d’Ivan Jablonka, la phrase générative. Il aurait pu écrire, tout aussi justement : « Je suis parti, en petit-fils, sur les traces de l’histoire. » Surtout quand l’histoire, dans son pire moment, n’a laissé presqu’aucune trace de celles et ceux qu’elle a broyés, réduits en cendres, « pulvérisés », écrit l’auteur.À huit ans, il écrivait à ses grands-parents maternels, rescapés de l’extermination nazie : « Pour moi, (quand vous serez morts), vous serez mes dieux, mes dieux adorés qui veilleront sur moi… » A trente-huit ans, étoile montante de l’université, spécialiste d’histoire contemporaine, et animateur de la « République des idées » qui se fédère, au Collège de France, autour de Pierre Rosanvallon, le jeune père de famille ressuscite aujourd’hui Matès et Idesa Jablonka, les parents de son père, ces grands-parents qui « sont morts et l’ont toujours été ». Assassinés à Auschwitz.

Il nous raconte ce qu’ont peut-être été les vies de ces deux Juifs nés en Pologne, en 1909 et en 1914, à Parczew, dans ce Yiddishland où vivaient, avant la Shoah, plus de onze millions de Juifs. Il reconstitue, à partir de dizaines témoignages et de centaines de fragments d’archives, les jours et les nuits, les heures pourrait-on dire, d’Idesa et de Matès, de toute une famille errante et, finalement, de tout un peuple destiné, en si peu d’années, à l’anéantissement. Ivan-Le-Descendant nous entraîne dans sa quête inouïe, qui l’a mené de Paris en Pologne, en Argentine, aux États-Unis et en Israël, dans un voyage au bout de l’enfer, certes, mais aussi jusqu’au plus haut de l’amour – amour des enfants, notamment – ou de l’héroïsme des Justes, entre autres bonheurs de la vie.

Il faut le dire : certains passages, rédigés sur la base des informations historiques les plus fiables, sont insupportables à lire. L’historien, héritier de Michelet, fouille jusqu’à la chair – le peu qui en reste, alors – de l’événement, même lorsque celui-ci a lieu entre les murs souillés d’une chambre à gaz ou dans les flammes d’un four crématoire, accomplissant son devoir de vérité. Mais l’homme, ce petit-fils que deux de ses grands-parents n’ont pas eu la chance de connaître, nous donne aussi le double portait le plus humain, le plus incarné du choix têtu de la vie.

 Antoine Peillon

 

Histoire des grands parents que je n’ai pas eu, Seuil, 2012

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