Office français de la biodiversité (OFB): un lancement sous haute tension

L’Office français de la biodiversité (OFB) accueillera Emmanuel Macron, ce jeudi, à Chamonix, pour son « lancement institutionnel ». Une occasion, pour tous les syndicats du nouvel établissement, d’exprimer le « désarroi considérable » de nombreux agents de terrain.

Un chef de secteur, dans le parc national de la Vanoise © Ishta / www.ishta.fr Un chef de secteur, dans le parc national de la Vanoise © Ishta / www.ishta.fr

La nouvelle est arrivée tardivement aux quelque 360 invités au « séminaire de lancement institutionnel officiel » de l’Office français de la biodiversité (OFB). Dans un courriel interne daté du 6 février dernier, Pierre Dubreuil, directeur général du « nouvel établissement » public écrivait à ses « chères et chers collègues » : « J’ai l’honneur et le très grand plaisir de vous annoncer que nous accueillerons le président de la République et nos ministres le 13 février pour la clôture du séminaire », ayant pris soin de préciser qu’il ne « maîtrisait pas le délai d’organisation de cet événement »… Son message à l’encadrement du nouvel Office exprimait, malgré l'urgence imposée, un vif enthousiasme : « Le déplacement du président de la République pour le lancement d’un établissement public est un événement exceptionnel. Il témoigne de l’importance accordée à notre travail et à nos missions, au service de la biodiversité et de nos concitoyens. » Car, outre Emmanuel Macron, Élisabeth Borne, ministre de la Transition écologique et solidaire, et Emmanuelle Wargon, secrétaire d’État auprès de la ministre de la Transition écologique et solidaire, viendront donc saluer, cet après-midi, quelque 360 « managers nationaux et territoriaux de l’établissement » (1), selon un mail de Stéphanie Antoine, directrice générale adjointe de l’OFB, une communication datée du 28 janvier (à 21 h 58), signalée comme étant « important et urgent » et qui prévient que « la présence de chacun (des invités) est requise »


Un lieu symbolique de la destruction de la biodiversité

À peine ces messages étaient-ils diffusés à l’encadrement de l’OFB que les syndicats représentés dans l’établissement publiaient des tracts incendiaires pour dénoncer l’organisation de l’événement dans l’urgence, mais aussi les difficultés qu’ils disent rencontrer depuis un an dans leur dialogue social avec la direction générale de l’office. Tous mettent en exergue un « désarroi considérable » des agents issus de l’ex-Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) et de l’ex-Agence française de la biodiversité (AFB). Ainsi, le Syndicat national de l’environnement (SNE-FSU) lançait, le 7 février, un appel à « boycotter le pince-fesses de Chamonix », car « à l’heure où notre établissement ne renouvelle pas les CDD, réduit les budgets des espaces protégés et ne donne pas les moyens de travailler correctement aux agents chargés de protéger l’environnement, ce déplacement à Chamonix est une gabegie environnementale et financière ». Il développait aussi, dès le 31 janvier, une vive critique du lieu choisi pour la tenue du séminaire, « un lieu symbolique de la destruction de la biodiversité, vallée la plus polluée de France… », et s’inquiétait de l’impact de la mobilisation, « des quatre coins de la France, de 360 personnes en charge de la préservation de la biodiversité, qui vont se déplacer en avion, voiture ou train et ainsi contribuer au réchauffement de notre planète… ».

Les signalements d’agents en détresse se multiplient

Le même jour, l’UNSA-Écologie émettait un préavis national de grève, pour les 12 et 13 février, « à tous les personnels de l’OFB », dénonçant, à propos du séminaire de Chamonix, une « véritable mascarade », car « rien ne va à l’OFB ». Avant de détailler : « Les personnels sont dans un désarroi considérable (…). Les métiers sont détruits ou démantelés. (…) Les règles imposées sur le temps de travail ne sont pas conformes aux textes réglementaires… » Le 10 février, la CGT-Environnement appelait aussi « à la grève ou à des actions de protestation », pour les 12 et 13 février, ajoutant que « les agents croulent sous une avalanche de difficultés déclenchées par cette fusion entre deux organismes (l’ONCFS et l’AFB) aux cultures et aux pratiques très éloignées, source de souffrance et de désorientation pour beaucoup d’agents ». Ce syndicat affirmait alors que « les signalements d’agents en détresse se multiplient depuis le 1er janvier (date de la fusion) », entre autres dysfonctionnements.

Tous engagés pour la biodiversité

Connaissant, bien entendu, ces protestations exacerbées, Pierre Dubreuil (2), directeur général de l’OFB, préfère inscrire la mission du nouvel établissement public dans la perspective de « l’érosion accélérée de la biodiversité, dans l’hexagone et en outre-mer, tant dans les milieux naturels terrestres qu’aquatiques et marins ». Il explique ainsi que le regroupement actuel de l’AFB et de l’ONCFS est « une réponse à la hauteur de l’enjeu écologique et le moyen de renforcer l’action de l’État en faveur de la biodiversité ». À propos de la devise de l’OFB, « Tous engagés pour la biodiversité », le directeur général souligne qu’il entend bien « réunir tous les acteurs impliqués dans la problématique, même s’ils ne sont pas toujours d’accord : agriculteurs, chasseurs, associations de protections de la nature, scientifiques, gestionnaires de milieux naturels, comme les parcs nationaux ou les parcs naturels marins ». Avec comme objectif de « les rassembler pour qu’ils se parlent et agissent ensemble sur des projets très concrets : les haies, les interactions entre milieux terrestres, aquatiques et marins, ou la transition agroécologique ».

Chasseur de braconniers (À l’ex-ONCFS, dans le Cher)

A l'ex-ONCFS du Cher © Ishta / www.ishta.fr A l'ex-ONCFS du Cher © Ishta / www.ishta.fr

Prenant acte du malaise exprimé unanimement par les cinq syndicats représentés à l’OFB, Pierre Dubreuil dit qu’il a « conscience qu’il est très difficile de créer un nouvel établissement à partir de deux autres ayant des sensibilités très différentes ». « Nous sommes en phase de création, une phase qui bouscule, plaide-t-il, mais je porte une attention très importante au dialogue social. J’ai, par ailleurs, sanctuarisé les moyens financiers et humains de l’établissement pour 2020, ce qui n’était pas prévu avant sa création. L’AFB et l’ONCFS devaient perdre, par programmation, quelque 47 postes durant cette année-ci ; ce ne sera pas le cas pour l’OFB qui les réunit… » Aussi, la grogne actuelle des syndicats et de certains agents est à mettre, selon lui, sur le compte de « la fatigue », car « tout le monde travaille beaucoup et que tout changement génère forcément des tensions, surtout chez des agents passionnés par ce qu’ils font, par la nature, et qui exigent donc d’avoir les moyens d’assurer pleinement leur mission ».

Bras armé de l’État pour la biodiversité

À propos du séminaire de lancement de l’OFB et de la visite d’Emmanuel Macron lors de la clôture de l’événement, Pierre Dubreuil se réjouit : « Nous profiterons de sa présence pour montrer l’importance de notre mission, celle du bras armé de l’État pour la biodiversité. » Souhaitant aussi répondre aux accusations syndicales de « gabegie environnementale et financière » générée par l’organisation, dans l’urgence, de l’événement à Chamonix, le directeur général estime que « le coût en sera limité au maximum, c’est-à-dire à environ 150 € par jour pour chaque agent invité (soit une enveloppe d’environ 110 000 €), hors le transport ». Quant à l’écologie, « l’OFB est vertueux et applique le principe bien connu « éviter, réduire, compenser ». Pour venir à Chamonix, chacun prend le train, ou la voiture, s’il n’y a pas d’autre moyen. Pas d’avion ! Et le bilan carbone du séminaire sera compensé par des plantations d’arbres ».

Sébastien Brégeon, sur les sommets de la protection (Dans le parc national de la Vanoise, Savoie)

Ces dernières affirmations font cependant tousser Sylvain Michel, secrétaire adjoint du syndicat national CGT-Environnement, qui affirme que « beaucoup d’invités à Chamonix s’y rendent en avion, notamment depuis Brest, Toulouse et, bien sûr, depuis les départements et régions d’outre-mer ». De plus, selon lui, le coût réel du séminaire, pour l’OFB, s’élève à environ 400 000 €, transports compris. Mais ces points particuliers de contestation ne sont pas l’essentiel pour les syndicats représentés à l’OFB. Ainsi, Eric Gourdin, secrétaire général d’UNSA-Écologie nous explique que, « sur le terrain, la désorganisation a gagné tous les services. Aucun objectif commun n’a été dessiné, aucune directive claire ne descend de la direction générale ». Le syndicaliste, en poste à l’ex-ONCFS depuis 1992, dit qu’il n’a « jamais vu une telle aggravation des risques psycho-sociaux » dans son administration. Il évoque, comme tous ses collègues contactés, le suicide - resté confidentiel jusqu’à maintenant - d’un agent de l’ONCFS, le 30 décembre 2019, dans le Nord, « en uniforme, dans son véhicule professionnel et avec son arme de service ».

Réactions assez viscérales

Au-delà de ce cas individuel traumatisant sur lequel une enquête administrative est en cours, Eric Gourdin affirme que « la fusion précipitée de l’AFB avec l’ONCFS se passe très mal dans de nombreux départements, dont le Cher et l’Yonne où des incidents graves ont même eu lieu ». Son alerte est entièrement confirmée par Fabrice Morizur, représentant de Force ouvrière (FO) à l’OFB, qui raconte « les réactions assez viscérales d’agents ulcérés par le coût financier et le bilan écologique du séminaire de Chamonix, alors que beaucoup d’entre eux sont déjà très abattus, au travail ». Comme en écho, Véronique Caraco-Giordano, co-secrétaire nationale de la branche biodiversité du syndicat national de l’environnement (Sne-FSU), dénonce, chiffres à la clé, « la baisse tendancielle des moyens et des effectifs des établissements chargés de l’environnement, l’externalisation de nombreuses activités des services de l’ex-ONCFS et de l’ex-AFB, sauf pour les missions régaliennes, et, en conséquence, le malaise vécu par la majorité des personnels ». Avant de s’exclamer : « On marche sur la tête ! »

Antoine Besnier navigue et plonge parmi les dauphins (Au parc naturel marin de la mer d’Iroise, Finistère)

Dans le parc naturel marin de la mer d'Iroise © Ishta / www.ishta.fr Dans le parc naturel marin de la mer d'Iroise © Ishta / www.ishta.fr

L’expression ne choque pas Vincent Vauclin et Sylvain Michel, secrétaire et secrétaire-adjoint de la CGT-Environnement. Les deux élus relèvent que les nombreuses réunions tenues avec la future direction générale de l’OFB, tout au long de l’année 2019, dans le cadre de la préfiguration du nouvel établissement public, n’ont donné lieu à aucune satisfaction des demandes des cinq syndicats qui y sont représentés. Ils soulignent que « la précarisation des contractuels (environ 600 personnes) ne cesse de s’accroître », que « la proposition d’un plan de prévention des risques psycho-sociaux a été rejetée, alors que des dizaines d’agents sont en détresse et souffrance professionnelle, que beaucoup de leurs collègues se plaignent d’avoir perdu le sens de leur travail et cherchent même à quitter l’établissement, sans parler de la crainte du pire… »

Flou complet sur les missions

Ces dernières remarques des syndicalistes sont confortées par les informations et commentaires recueillis auprès de plusieurs fonctionnaires non-syndiqués, dont des membres de l’encadrement du nouvel OFB. Ainsi, cet « encadrant en secteur marin » (3) confirme « le malaise des agents et même des dirigeants de son secteur, la crainte des nouvelles baisses de moyens financiers et d’effectifs, dès 2021, et le flou complet sur les missions, l’organisation, malgré un an de travail de préfiguration ». De même, cet autre cadre, en Bretagne, évoque « l’ambiance tendue et les effectifs éprouvés, car les services de l’ex-ONCFS et de l’ex-AFB ont parfois du mal à travailler ensemble ». Avant d’expliquer : « Certains services étaient ennemis hier et doivent travailler ensemble aujourd’hui. D’autant plus que là où il y avait deux chefs de service départementaux, il a fallu n’en garder qu’un. Dans l’Yonne, ils en seraient venus aux mains… »

Antoine Peillon

(1) L’OFB emploie environ 2 800 agents de service public.

(2) Pierre Dubreuil a été nommé le 30 décembre 2019 directeur général de l’Office français de la biodiversité (OFB), par décret du président de la République. Il était directeur général de la mission de préfiguration de l’OFB et directeur général par intérim de l’ONCFS depuis décembre 2018. Auparavant, il fut directeur général délégué du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et directeur général de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap).

(3) Les fonctionnaires non-syndiqués, tenus à une obligation de réserve, ont souhaité être cités anonymement.

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