Vous avez dit "illibéral" ?

En France, depuis janvier 2018, la foudre jupitérienne n’a cessé de tomber, comme à Gravelotte, sur la démocratie.

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Chronique parue le 13 janvier 2021 dans le n° 21 de Limite, revue d'écologie intégrale, pages 6 et 7. Pour s'abonner.

« Une tentation est là qui existe, croissante, aux frontières de l’Europe comme au sein de l’Europe, c’est la tentation des démocraties illibérales. (…) Cette tentation illibérale, nous ne devons pas la prendre à la légère. (…) Plusieurs régimes politiques sont tentés par l’illibéralisme politique et à chaque fois, c’est évidemment la presse qui est la première menacée. (…) Cette tentation illibérale, nous ne devons pas la prendre aujourd’hui à la légère. (…) Au-delà même des tentations illibérales, c’est le modèle du métier de journaliste qui est aujourd’hui remis en cause ou, pour le dire plus justement, dévoyé car nous vivons l’irruption dans le champ médiatique des fausses nouvelles… (…) Cette montée des fausses nouvelles est aujourd’hui totalement jumelle de cette fascination illibérale que j’évoquais puisqu’elle est bien souvent financée par les mêmes, elle est bien souvent utilisée par des puissances qui s’amusent en quelque sorte des faiblesses de la démocratie, de son ouverture extrême, de son incapacité à trier, à hiérarchiser, à reconnaître au fond une forme d’autorité. »

C’était il y a trois ans, tout juste, le 3 janvier 2018. Par six fois, le concept d’illibéral(isme) a sonné sous les ors du palais de l’Élysée. Emmanuel Macron visait-il à produire un effet comique de répétition ? Personne n’a ri, en tout cas, en écoutant ce discours des vœux du président autoproclamé « jupitérien » (dès octobre 2016 !) à la presse[1].

Six fois ! Quand les chiffres avaient encore un sens symbolique, celui-ci, qui ne peut se compter sur les doigts d’une main humaine, signifiait l’innombrable, l’infini quand il se multiplie avec lui-même pour nous faire voir trente-six chandelles…

Foudre jupitérienne sur la démocratie

Dans les semaines qui suivirent, il y eut heureusement de fins esprits pour relever l’incongruité de la litanie élyséenne. Ainsi, le philosophe Michaël Fœssel, authentique disciple de Paul Ricœur, lui, sanctionnait l’abus de langage : « La ’’démocratie illibérale’’ n’existe pas. » (AOC Media, 5 mars 2018) Avant de décrypter la rhétorique néo-libérale des vœux présidentiels : « Parler de ’’démocraties illibérales’’, c’est mettre au crédit du libéralisme tout ce qui est désirable dans la démocratie : promotion des droits de l’homme, indépendance du pouvoir judiciaire, limitation des prérogatives du gouvernement, pluralisme culturel. Or il est une figure du libéralisme qui se caractérise par une indifférence aux droits de l’homme : le néolibéralisme. Mieux vaudrait parler ici de ’’(néo)libéralisme autoritaire’’. »

Prémonitoire !

Car, en France, depuis janvier 2018, la foudre jupitérienne n’a cessé de tomber, comme à Gravelotte, sur la démocratie. Pour s’en tenir à la liberté de la presse, sans oublier pour autant les dizaines de Gilets jaunes éborgnés (au moins 34, selon Désarmons-les) et mutilés, depuis novembre 2018, l’assassinat de Zineb Redouane (à Marseille, le 2 décembre 2018), celui de Steve Maia Caniço (à Nantes, dans la nuit du 21 au 22 juin 2019), celui de Cédric Chouviat (à Paris, le 5 janvier 2020), la répression implacable des protestations contre la réforme des retraites (en décembre 2018 à février 2019), l’humiliation croissante du Parlement[2], les parades factieuses de policiers (à Paris, Rennes, Strasbourg, Besançon…, en décembre 2020)[3], etc., pour s’en tenir donc à la liberté de l’information, le moins que l’on puisse dire, avec l’historien du journalisme Alexis Lévrier, est qu’« il est objectivement plus difficile d’exercer le métier de journaliste depuis l’élection d’Emmanuel Macron » (20 Minutes, 29 juin 2020).

Les faits sont, de ce point de vue, accablants. Tentative de perquisition des locaux de Mediapart, en février 2019[4], convocations de huit journalistes enquêteurs par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI)[5], au printemps 2019, reporters blessés par les « forces de l’ordre », de plus en plus souvent arrêtés et placés en garde-à-vue, lors de leur couverture des manifestations[6]

« Sécurité globale »

Comme ils sonnent faux, aujourd’hui, ces vœux présidentiels du 3 janvier 2018 : « La liberté de la presse n’est pas une liberté spéciale, elle est la plus haute expression de la liberté. (…) Je vous souhaite donc pour cette nouvelle année de pouvoir exercer votre beau métier de journaliste dans l’indépendance et la liberté, de pouvoir chercher la vérité, de pouvoir la dire sans être inquiété, ni mis en danger, de prendre parti quand c’est nécessaire, de changer d’avis quand il le faut. En somme, de faire respirer le débat et la controverse parce que c’est ce qui nourrit notre démocratie. » Car, depuis, Emmanuel Macron a initié, stimulé, encouragé projets et propositions de lois ruinant la liberté de la presse instituée et régulée par la loi parfaite de 1881. Loi de protection du « secret des affaires » (juillet 2018)[7], loi dite « anti-fake news » (novembre 2018)[8] et, depuis l’automne 2020, décrets élargissant le fichage policier sur les opinions politiques, les convictions philosophiques, religieuses ou l’appartenance syndicale [9]et, enfin, proposition de loi sur la « Sécurité globale »[10].

Cette dernière atteinte à la liberté d’informer a fait déborder le vase déjà trop plein des inquiétudes, voire des colères démocratiques. A peine le texte – en réalité poussé par le gouvernement – a-t-il pointé son museau à l’Assemblée nationale que l’ensemble presque unanime des syndicats de journalistes, des associations de défense des droits de l’homme, des sociétés de journalistes[11], mais aussi des institutions françaises, européenne et internationales s’est levé pour exiger son retrait, mobilisant des centaines de milliers de citoyens lors de Marches des libertés organisées, en décembre 2020, partout dans le pays et sauvagement réprimées par la police[12]

Dans un avis publié dès le 5 novembre 2020[13], la Défenseure des droits, Claire Hédon, considère que la proposition de loi « Sécurité globale » soulève des risques considérables d’atteinte à plusieurs droits fondamentaux, notamment au droit à la vie privée et à la liberté d’information ? Silence-radio, au gouvernement.

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU estime, dans une lettre envoyée aux autorités françaises, dont le président de la République en première instance, le 12 novembre[14], que la proposition de loi pour une « Sécurité globale » porte « des atteintes importantes aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales, notamment le droit à la vie privée, le droit à la liberté d’expression et d’opinion, et le droit à la liberté d’association et de réunion pacifique » ? Et alors ?

La Défenseure des droits, Claire Hédon, réaffirme, le 17 novembre[15], que l’article 24 de la proposition de loi pour une « Sécurité globale », constitue « une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression » ? Peu importe !

Trente-trois personnalités ayant voté et appelé à voter pour Emmanuel Macron en 2017 lui demandent, le 22 novembre, de retirer ses projets législatifs sur la « Sécurité globale » et contre les « séparatismes »[16], qui, à leurs yeux, font « reculer les libertés d’information, d’opinion, de croyance, d’éducation, d’association, de manifestation et de contestation, (car) laisser faire cette atteinte à nos libertés et à nos droits, c’est installer ce dont l’extrême droite néo-fasciste rêve : un État autoritaire, où l’État de droit devient un État de police » ? Circulez ; sinon, garde-à-vue !

« La Hongrie, la Turquie ou quelque chose comme ça… »

Pourtant, au cours des mêmes semaines de l’Avent, la presse internationale s’inquiétait tout autant de la dérive « illibérale » d’Emmanuel Macron[17]. Le Financial Times, quotidien britannique on ne peut plus libéral titrait ainsi un de ses éditoriaux : « Le plan illibéral de Macron pour protéger la police. » Le quotidien suisse Le Temps s’étendait sur « les faits de violence ou d’abus lors d’une intervention des forces de l’ordre (qui) s’accumulent ».  Avant de suggérer : « Sans l’ouverture d’un débat national, c’est l’image du pays des droits de l’homme qui se trouvera abîmée. » « À Paris, des policiers insultent et tabassent un homme noir sans raison », ajoutait Die Tageszeitung, quotidien allemand, précisant que « les cas de violences policières se multiplient, la plupart en toute impunité ». L’hebdomadaire allemand Die Zeit décrivait une France transformée en « Absurdistan autoritaire ».

La réponse – la seule – du président de la République est venue, le 4 décembre, via le canal numérique de la chaîne YouTube « Brut »[18]. Disons qu’elle fut de l’ordre de la dénégation. « Aujourd’hui, la situation n’est pas satisfaisante mais, pardonnez-moi, cela ne fait pas de nous un État autoritaire. Nous ne sommes pas la Hongrie, la Turquie ou quelque chose comme ça. Je ne peux pas laisser dire que nous réduisons les libertés dans notre pays… », a martelé le chef de l’État.

Cynisme, aveuglement, « haine de la démocratie », pour faire allusion à un livre majeur de Jacques Rancière[19] ? Il faudra bien qu’Emmanuel Macron s’explique un jour devant l’Histoire.

En mars 2019, Michaël Fœssel nous avertissait, dans Récidive (PUF), que l’État de droit est actuellement affaibli, autant qu’à la veille de de l’Occupation : « La France de 1938 vit dans une sorte d’état d’urgence permanent, une situation qui fait écho avec ce que nous vivons depuis plusieurs décennies (plus de vingt lois sécuritaires en vingt ans). Il faudrait au moins se poser la question suivante : qu’adviendrait-il d’un tel arsenal juridique s’il tombait entre les mains d’un gouvernement antidémocratique ? (…) C’est pourquoi je m’inquiète de l’aspect autoritaire des politiques néolibérales menées depuis plus d’une décennie, par l’actuel gouvernement comme par ceux qui l’ont précédé. »

La question n’est-elle pas, en ce nouvel an 2021, d’oser penser et dire que nous sommes d’ores et déjà sous le joug d’un « gouvernement antidémocratique » ? Prenons rendez-vous, citoyennes, citoyens, pour mesurer ensemble, au printemps prochain, l’extension du domaine du « libéralisme autoritaire » dans notre pays[20]. D’ici là, je vous adresse mes meilleurs vœux de liberté, d’égalité et de fraternité !

« Mais, à part ça, Madame la Marquise

Tout va très bien, tout va très bien

(…) sauf qu’le château était en flammes. »

Antoine Peillon / longsformats.com

Notes :

[1] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2018/01/03/voeux-du-president-de-la-republique-emmanuel-macron-a-la-presse

[2] https://www.lesechos.fr/politique-societe/gouvernement/loi-securite-globale-et-article-24-la-fronde-se-leve-chez-les-deputes-en-marche-1268954

[3] https://www.francetvinfo.fr/societe/manifestation-des-policiers/plusieurs-dizaines-de-policiers-ont-manifeste-au-pied-de-l-arc-de-triomphe_4219939.html

[4] https://www.mediapart.fr/journal/france/040219/le-parquet-de-paris-tente-de-perquisitionner-mediapart

[5] https://www.francetvinfo.fr/societe/justice/journalistes-convoques-par-la-dgsi/qui-sont-les-journalistes-convoques-par-les-services-de-renseignement-francais_3456547.html

[6] https://rsf.org/fr/actualites/violences-policieres-contre-des-journalistes-rsf-porte-plainte-contre-le-prefet-de-police-de-paris + https://www.humanite.fr/violences-policieres-dans-les-manifestations-une-nouvelle-etape-ete-franchie-dans-la-repression + https://www.liberation.fr/france/2020/11/24/les-journalistes-cibles-de-moins-en-moins-collaterales-de-la-police_1806633

[7] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/01/18/la-loi-relative-a-la-protection-du-secret-des-affaires-est-elle-une-loi-liberticide_5411299_4355770.html

[8] https://www.nextinpact.com/article/30429/109196-loi-anti-fake-news-lamentations-csa-secret-affaires-plateformes

[9] La police et la gendarmerie pourront ficher les opinions politiques, appartenances syndicales et données de santé au nom de la sûreté de l’État, a confirmé, lundi 4 janvier, le Conseil d'Etat, rejetant les requêtes de syndicats qui dénonçaient la « dangerosité » de ces fichiers. La plus haute juridiction administrative avait été saisie en référé (procédure d'urgence) par plusieurs centrales syndicales dont la CGT, FO ou la FSU, mais aussi le Syndicat de la magistrature et le Syndicat des avocats de France, qui dénonçaient le « spectre du Big brother en 2021 ». Les décrets, publiés le 4 décembre 2020 et validés le 4 janvier 2021 par le Conseil d’État, autorisent policiers et gendarmes à faire mention des « opinions politiques », des « convictions philosophiques et religieuses » et de « l'appartenance syndicale » de leurs cibles, alors que les précédents textes se limitaient à recenser des « activités ».

https://www.mediapart.fr/journal/france/111220/fichage-politique-des-decrets-elargissant-dangereusement-le-spectre-des-personnes-visees?onglet=full

https://www.nextinpact.com/article/44931/linterieur-muscle-possibilites-fichage-politique

https://www.laquadrature.net/2020/12/08/decrets-pasp-fichage-massif-des-militants-politiques/

https://www.laquadrature.net/2021/01/07/decrets-pasp-premiere-bataille-perdue-contre-le-fichage-massif-des-militants-politiques/

[10] Avis, entre autres, de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) : https://www.cncdh.fr/fr/publications/avis-sur-la-proposition-de-loi-relative-la-securite-globale + https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000042580863

[11] https://www.ldh-france.org/14-decembre-2020-tribune-collective-non-a-la-loi-liberticide-securite-globale-publiee-sur-liberation/

[12] https://www.ldh-france.org/60-000-manifestant-e-s-contre-les-textes-liberticides-en-france-des-interpellations-arbitraires-a-paris/

[13] https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/cp_-_defenseur_des_droits_-_ppl_securite_globale_0.pdf

[14] https://spcommreports.ohchr.org/TMResultsBase/DownLoadPublicCommunicationFile?gId=25705

[15] https://juridique.defenseurdesdroits.fr/index.php?lvl=notice_display&id=35092&opac_view=-1

[16] https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/221120/monsieur-le-president-nous-n-avons-pas-vote-pour-ca?utm_source=twitter&utm_medium=social&utm_campaign=Sharing&xtor=CS3-67

[17] https://www.mediapart.fr/journal/international/211120/la-presse-etrangere-s-inquiete-du-virage-autoritaire-d-emmanuel-macron

[18] https://youtu.be/IvkewyupR_8

[19] La Haine de la démocratie, La Fabrique, 2005.

[20] Avec l’aide de Grégoire Chamayou, Ugo Palheta, Romaric Godin et Antoine Perraud, Vanessa Codaccioni, Olivier Fillieule et Fabien Jobard, entre autres.

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