Tout va très bien #1 / La disruption du jet-ski

Notre maison brûle et "Voici" veut nous faire regarder Macron sur son jet-ski. Quand les premiers de cordée se la coulent douce et boivent frais au fort de Brégançon... Pendant ce temps-là, Bernard Stiegler est mort.

Première chronique donnée à la revue Limite, parue ce 13 octobre 2020 (n° 20, nouvelle formule).

Revue Limite n° 20 © DR Revue Limite n° 20 © DR

« Tout va très bien, Madame la Marquise,

Tout va très bien, tout va très bien.

Pourtant, il faut, il faut que l’on vous dise,

On déplore un tout petit rien… »

Pourquoi ai-je souvent ce refrain - un immense succès populaire de l’été 1935 - qui me revient dans l’oreille, à la lecture ou à l’écoute de l’actualité ? Oui, pourquoi cette chanson pleine d’ironie, attribuée au trop oublié Paul Misraki (1908 - 1998), auteur, compositeur et pianiste inspiré du groupe de Ray Ventura dans les années 1930, dont les œuvres furent chantées aussi par Édith Piaf, Henri Salvador, Yves Montand et Georges Brassens, pourquoi cette farce flotte-t-elle dans l’air de nos jours ? Pourquoi donne-t-elle la tonalité morale de nos temps déraisonnables ?

A l’époque, « Tout va très bien… » symbolisa l’aveuglement des dirigeants politiques de l’avant-guerre, dans la France des accords de Munich. Et des déclinaisons explicites du couplet se succédèrent : « Tout va très bien monsieur Herriot » en juin 1936, puis « Tout va très bien Monsieur Mussolini » (alors en guerre avec l’Éthiopie), et même « Tout va très bien mon Führer », sur les ondes de Radio-Londres, lors de la débâcle nazie à Stalingrad, début février 1943… Mais, comparaison n’étant pas raison, l’été 2020 n’ayant paraît-il rien eu à voir avec le ciel de 1935, où s’accumulaient les nuages du réarmement de l’Allemagne hitlérienne, en cette rentrée des classes masquée et sous contrôle policier lourdement armé (à Macon, à Besançon, au collège Condorcet, à La-Chapelle-de-Guinchay, dans l’Essonne…), je vous le dis, citoyenne et citoyen : « Tout va très bien ! »

D’ailleurs, n’avons-nous pas eu le rare bonheur républicain (la République est à la mode) d’admirer, le 7 août, grâce à la communicante Mimi Marchand et à l’indispensable Voici, un « Emmanuel Macron torse nu et en jet-ski », s’offrant « ces plaisirs auxquels il ne déroge jamais en vacances », lesquelles devaient être tout de même « calmes et studieuses », selon le Journal du dimanche, cette autre potinière si nécessaire à l’information avec un I majuscule.

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Oui, tout va bien, puisque nous apprenions alors, en exclusivité (vite relayée par presque tous les médias), que le président de la République s’était « octroyé une petite séance de jet-ski avec ses ‘‘petits-enfants’’ [ceux de Brigitte Macron, en fait], et qu’ensuite, il a taillé la route en solo » au large du fort de Brégançon. « Il avait l’air heureux. Il a même fait de superbes dérapages et arrosé ses gardes du corps les uns après les autres », a confié, de plus, « un témoin » providentiel au rigoureux tabloïd. Bien sûr, les photos étaient très réussies, presque attendrissantes. N’y voyait-on pas, sur l’une d’entre elles, un Emmanuel Macron torse nu et velu, comme s’il venait de s’évader de Koh-Lanta, gratifié de cette légende (celle de la photo) : « Depuis le confinement, comme beaucoup de Françaises (sic), lui aussi a arrêté de s’épiler » ?

Donc, tout va très bien Monsieur le Président. Pourtant, il faut, il faut que l’on vous dise que nous déplorons un tout petit rien. Voyez-vous, chez les marins, les plongeurs et les nageurs en mer (j’en suis), le jet-ski est unanimement dénoncé comme un fléau, exceptionnellement polluant, bruyant, dangereux et provocateur d’incivilité. Et même fauteur de délits : celui de naviguer et de mouiller (jeter l’ancre) dans les eaux protégées d’un parc national marin (Port-Cros), par exemple, ce qui vous avait spectaculairement échappé en 2018, déjà… Mais à part ça, Monsieur le Président, tout va très bien, tout va très bien.

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Enfin, il faut pourtant que l’on vous dise que nous déplorons encore quelques autres petits riens. Car, comment ne pas saluer, certes, votre déclaration solennelle de la mi-juillet en faveur de « l’écologie du mieux » et votre volonté conséquente d’inscrire « l’objectif de lutte contre le réchauffement climatique et aussi le respect de la biodiversité » dans la Constitution ? Mais comment ne pas être révolté, pour ne pas dire horrifié, en faisant le premier bilan de la destruction systématique des protections de la nature et de l’environnement par vos gouvernements, depuis 2017 ? Non-respect des engagements pris par la France lors du sommet de Paris (2015) sur le climat ; renoncement à l’interdiction du glyphosate (pesticide), promise pour « au plus tard dans trois ans » en 2017 ; actuel projet de loi permettant le recours à des insecticides néonicotinoïdes, malgré leur interdiction depuis le 1er juillet ; prolongation des centrales thermiques au charbon ; poursuite de nombreux projets d’exploitation du pétrole sur le sol français ; autorisation, fin août, par arrêté ministériel du tir de 17 500 tourterelles des bois, ce qui symbolise une « gestion » 100% pro-chasseurs de la nature ; « déconstruction systématique et à l’échelle industrielle du droit de l’environnement », selon Corinne Lepage, présidente de Cap21 / Le Rassemblement citoyen, ancienne ministre de l’Environnement (Reporterre du 31 août)… La liste ne peut être prolongée ici, mais elle n’est pas close.

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Citoyenne, citoyen, tout va très bien, n’est-ce pas ? Et je vous dis ça sans même revenir sur l’exemplaire politique sociale et sanitaire du tout neuf gouvernement de Jean Castex (un autre grand écologiste !), car nous aurons l’occasion d’en reparler ensemble. Mais il ne vous aura pas échappé qu’au milieu de ce merveilleux été 2020, au cours duquel nous n’avons renoncé à aucun des plaisirs auxquels nous ne dérogeons jamais en vacances, notre ami Bernard Stiegler est mort, à l’âge de 68 ans. Ce coup-ci, il ne s’agit pas d’un petit rien. Philosophe radical de la technique, notamment du numérique, mais aussi des industries de l’esprit, mais encore de l’effondrement écologique du capitalisme ultra-libéral, il était l’auteur de ce livre majeur : Dans la disruption : comment ne pas devenir fou ? (Les liens qui libèrent, 2016 ; Actes Sud, 2020).

« Disruption » : le directeur de l’Institut de recherche et d’innovation en avait fait, alors, la signature politique et anthropologique de notre époque, dénonçant, sous ce terme en vogue dans l’univers des startups, la destruction des fondements humains de l’économie et de la société. Alors, ayant lu ou relu Stiegler, ayant donc compris à quel point l’accumulation des petits riens destructifs précipite l’effondrement de notre monde, écoutons d’une nouvelle oreille ce jeune ministre de l’Économie qui déclarait, en novembre 2015 : « L’innovation et la disruption font partie de notre paysage et de notre futur. » Notre futur à tous (Our Common Future) ?[1] Pas encore président de la République, Emmanuel Macron pensait-il déjà à une « petite séance de jet-ski » dont le message, au cœur de l’été 2020, fut incontestablement disruptif ?

« Mais, à part ça, Madame la Marquise

Tout va très bien, tout va très bien

(…) sauf qu’le château était en flammes. »

Antoine Peillon

[1] Rapport de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l’ONU, présidée par Madame Gro Harlem Brundtland, Nairobi, 10 mars 1987.

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