Profession de foi "durable"

1 – A la source de mon engagementen faveur du développement durable, je vois l’amour de la Nature. A treize ans, je passais de nombreuses nuits au cœur des taillis de la forêt de Fontainebleau, à pister sangliers, cerfs et chevreuils, renards et chouettes hulottes… Ensuite, j’ai eu la chance et le bonheur d’arpenter presque tous les sentiers sauvages de France, sur les traces de l'ours et du loup, en savante et amicale compagnie. Fraternel hommage à Robert Hainard, Pierre Pfeffer, André Etchelecou et Yves Paccalet !
Le naturaliste, le vrai, connaît le sentiment submergeant de n’être qu’un atome du cosmos, un maillon de l’infinie chaîne du vivant. Il entre en contemplation du monde, accomplissant ainsi le rite palingénésique du Temple, synchronisant les battements de son cœur au rythme géométrique de la précession des équinoxes. Cela fait naître et s’affermir sans cesse un instinctif esprit de solidarité, de solidarité organique, voire panthéiste, avec ce que certains appellent « la Création ». Cela lui ouvre la perspective imaginale de l’heure qui vient, de l’heure qui est déjà venue, où le prédateur lâche la proie pourson ombre, où le loup et l’agneau paîtront ensemble. L’eschatologie bien comprise se conjugue au présent !
Mais alors, toute atteinte irréversible à un être vivant, qu’il soit humain, animal,ou végétal, mais aussi à un beau paysage, instille une profonde souffrance dans l’âme. Toute prédation superflue, toute déprédation négligente ou haineuse, toute menace d’extinction sans promesse évolutive de renaissance, toute brisure dans le cycle perpétuel des saisons de la Vie sont comprises alors comme une faillite du monde et du sens de notre présence dans ce monde.

 


2 – Ce premier des trois piliers du développement durable, je veux dire l’amour de la Nature et le respect de l’environnement, donne encore une mesure très précisede l’écologie humaine, de ses dynamiques, de ses accidents, de ses harmonies et de ses crises. Sous un regard naturaliste, forcément moniste, les destins des sociétés humaines et de chaque individu sont liés entre eux, et ils sont liés ensemble à l’évolution de leur environnement.

 

Mieux encore, le naturaliste reconnaît immédiatement combien le geste de l’Homme marque son environnement d’une empreinte de plus en plus profonde, surtoutdepuis que la « révolution » industrielle lui a donné la puissance, parfois déchaînée, des Titans. Il sait que toute action produit immanquablement sa réaction, même si c’est à retardement. Il déchiffre les signes des temps dans la corruption de l’eau, de l’air et de la terre, dans l’expansion du feu…Amical hommage aux pionniers du développement durable que j'ai accompagnés depuis près de vingt ans, Serge Antoine, Geneviève Verbrugge, Simone Veil, Philippe Lameloise...
C’est pourquoi il me paraît vain d’espérer « protéger la nature » sans réformer nos comportements individuels, économiques et sociaux, sans affiner et ouvrir sans cesse notre culture. De ce point de vue, le développement durable n’est pas la superposition de l’écologie, de l’économie et du social, mais bien plutôt sa triade, voire sa trinité, qui s'articule à celle de la République (Liberté + Egalité + Fraternité), pour dessiner le pentacle de l'homme total (Corps + Âme + Esprit). Il est bien le centre, l’intersection de ces trois domaines où l’Humanité peut et doit encore progresser, un cœur synergique, l'athanor où le plomb des nécessités matérielles lourdes de la vie est transmuté en or del’esprit d’harmonie.

 


3 – Sans cet esprit, ou état d’esprit, plus rien de durable ne se fera. L’Humanité a sans aucun doute atteint la limite de son expansion matérielle et de sa croissance mécaniste. Adoratrice inconsciente du Moloch et du Béhémoth, elle se dévore elle-même et se délie du cosmos depuis trop longtemps.

 

Nous sommes donc de plus en plus nombreux à comprendre qu’une nouvelle alliance est nécessaire, entre nous, bien sûr, mais aussi entre les hommes et le monde vivant, un monde à ré‑enchanter. Cette nouvelle alliance est la seule voie imaginable, aujourd’hui, pour continuer d’avancer durablement vers l’émancipation édénique.
Elle exige révolte de l'Esprit, volonté de partage, éthique de la discussion, respect de toutes les créatures, persévérance de l’engagement et amour de la vie. Elle passe, de toute façon, par la sortie de l’unidimensionnalité de l’Homme, par la fin du règne de la quantité et par le débarras de l’éteignoir matérialiste. Une nouvelle richesse qualitative est au bout de ce chemin, une belle aurora consurgens. Une civilisation meurt, étouffée sous l’entassement des marchandises et par overdose de pulsions sans désir. Une nouvelle se construit déjà selon « le Principe Responsabilité ». Resterons-nous les deux pieds dans la tombe, ou franchirons-nous d’un bond le fossé ?

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