Coeur de boxeur / revue de presse

"Dans la guerre sociale qui se mène sous nos yeux contre le mouvement des gilets jaunes, la première victime ex æquo – avec les suppliciés des violences policières –, c’est la vérité." Antoine Perraud / Mediapart

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LES INROCKS

Livres

Le vrai visage de ChristopheDettinger, “symbole de la révolte contre les violences policières”

07/05/19

Par
Mathieu Dejean

Dans “Cœur de boxeur”, un livre percutant sur le fond, le journaliste Antoine Peillon signe une défense informée de Christophe Dettinger, le boxeur Gilet jaune qui a frappé des policiers le 5 janvier 2019. Et met en garde contre l'aggravation des violences policières.

C’est de notoriété publique depuis l’affaire de la Pitié-Salpêtrière : le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a la gâchette facile sur Twitter dès qu’il s’agit de prendre la défense des forces de l’ordre – quitte à distordre la réalité. Le 5 janvier 2019 déjà, le premier flic de France sortait la grosse Bertha sur la plateforme de microblogging. Dans sa ligne de mire, Christophe Dettinger. Son visage est devenu subitement connu lorsque la vidéo de sa confrontation avec des gendarmes sur la passerelle Léopold-Sédar-Senghor, à Paris lors de l’acte VIII des Gilets jaunes, a été diffusée. La garde haute, armé seulement de gants en cuir noirs (non plombés, comme on a pu le lire à tort), on l’y voit repousser un groupe de CRS en les accablant de plusieurs coups de poing. Dès lors, cet ancien champion de France sénior de boxe anglaise, membre de l’équipe de France en 2004, devient l’ennemi public numéro 1. Christophe Castaner a vite fait de rejoindre le concert des tweets vengeurs des syndicats de police en publiant ce message : “La préfecture de police a saisi le procureur de la République de Paris. Pleine confiance en notre justice devant laquelle il devra rendre compte de cette attaque aussi lâche qu’intolérable.”

“Qualifier de ‘lâche’ l’action de Dettinger devrait nous faire mourir de rire”

Un officier supérieur du Renseignement intérieur interrogé par le journaliste Antoine Peillon dans Cœur de boxeur – Le vrai combat de Christophe Dettinger (éd. LLL), fait ce commentaire peu amène à ce sujet : “Notre ministre, Castaner, n’a rien trouvé de plus décent et raisonnable que de rajouter immédiatement une louche à la communication intempestive du syndicat des commissaires, lui aussi par un tweet de matamore. […] Si la situation n’était pas aussi grave, du point de vue des libertés fondamentales, qualifier de ‘lâche’ l’action de Dettinger devrait nous faire mourir de rire”. Comme souvent, la vérité n’est pas aussi simple que ce que la communication à chaud sur des images brutes peut laisser paraître. Ni aussi fidèle aux admonestations policières et gouvernementales qui ont pourtant tendance à faire autorité.

Dettinger s’est rendu au commissariat le surlendemain des faits après avoir publié une vidéo dans laquelle il affirme : “A un moment la colère est montée en moi, et oui, ben j’ai mal réagi, oui j’ai mal réagi”.

La cagnotte Leetchi qui avait récolté 145 000 euros de 8 600 donateurs en “solidarité” avec lui a été bloquée et confisquée le 8 janvier. Il a été condamné le 13 février à un an de prison ferme aménageable en semi-liberté, à 18 mois de sursis avec mise à l’épreuve et à indemniser à hauteur de 2 000 et 3 000 euros ses deux victimes (qui ont eu respectivement deux et quinze jours d’incapacité totale de travail). Le 21 mars, la mairie d’Arpajon, où il travaillait comme fonctionnaire territorial, l’a brutalement “mis à pied” après qu’il a affirmé dans une interview à RTL : “Je suis Gilet jaune, et je resterai Gilet jaune”. L’histoire aurait pu s’arrêter là, si le grand reporter à La Croix Antoine Peillon ne s’y était pas arrêté plus longuement. Dans Cœur de boxeur, il a consigné méticuleusement les faits qui l’ont conduit à prendre la défense du “Gitan de Massy”. Après s’être entretenu avec lui (il purge sa peine dans un centre de détention de Corbeil-Essonnes) et ses proches, ainsi qu’avec des témoins de la scène du 5 janvier, et avoir assisté à son procès, il en signe un portrait en résistant à l'ordre macroniste.

Un “symbole politique de la révolte contre les violences policières”

Certes, “frapper des gendarmes dans l’exercice de leur fonction n’est pas approuvable”, souligne-t-il d'emblée, mais il n’en demeure pas moins que Christophe Dettinger – à qui le livre s’adresse sous forme de lettre – est “devenu un symbole politique de la révolte contre les violences policières, de la résistance à la dérive monarchique d’Emmanuel Macron, de la décence commune face à l’indécence extraordinaire du gouvernement d’Edouard Philippe et du Parlement godillot de la prétendue République en marche”. Les mots sont acides, à en faire fondre la carapace protectrice des gendarmes mobiles et de leurs donneurs d’ordres.

Et pour cause : on l’a parfois oublié, mais Christophe Dettinger a immédiatement expliqué avoir agi en défense d’une femme que des gendarmes frappaient à terre. Le 8 janvier, celle-ci a confirmé au micro de RTL : “J’étais au sol, en boule, et Christophe Dettinger est venu, a pris le CRS qui était en train de me frapper et l’a enlevé. Il m’a sauvé la vie”. Gwenaelle Antinori Le Joncour (puisqu’il s’agit d’elle) est plus longuement citée dans le livre d’Antoine Peillon : “Un policier m’a donné des coups de matraque et des coups de pied. Un autre a essayé de l’arrêter en disant : ‘Arrête de la taper, arrête de la taper’, puisque je n’avais rien fait, je ne faisais que marcher. Le policier n’arrivait pas à arrêter son collègue qui était déchaîné, et Monsieur Dettinger est arrivé, a pris le policier et l’a enlevé de moi. J’ai reçu des coups de matraque dans la bouche, dans les dents, des coups de pied dans les côtes. Et comme j’ai un problème pulmonaire, si j’avais reçu trop de coups, trop longtemps, j’y passais. Donc, il m’a sauvée. Il m’a sauvé la vie”.

Un second témoignage conforte cette thèse, celui de Brigitte, qui manifestait ce jour-là, et qui raconte que Dettinger et d’autres citoyens l’ont “protégée”. Elle ajoute qu’après ce qu’elle a vu, elle a “perdu tout respect pour les forces de répression”. C’est aussi le récit de cette rupture plus générale entre la population et la police que fait le grand reporter à La Croix, déjà auteur de plusieurs essais remarqués. Car ces scènes de violences policières se répètent à une fréquence inquiétante depuis novembre 2018. Mediapart a récemment mis en lumière le cas de Maria, 19 ans, qui a déposé plainte pour tentative d’homicide et violences volontaires aggravées après avoir été rouée de coups de pied et de matraques par des policiers. Le journaliste David Dufresne a pour sa part recensé un décès, 5 mains arrachées et 222 blessures à la tête depuis le début de la mobilisation. Que les “gardiens de la paix” soient transformés en “forces de répression” quasi orwelliennes (Orwell est un auteur qu'affectionne Christophe Dettinger) n'étonne donc pas.

Funeste prémonition

Car dans cette affaire, le pouvoir tout entier a subrepticement perdu la face. Emmanuel Macron lui-même a déclenché une polémique après avoir affirmé, le 31 janvier lors d’un “off” avec des journalistes : “Le boxeur, la vidéo qu’il fait avant de se rendre, il a été briefé par un avocat d’extrême gauche. Ça se voit ! Le type, il n’a pas les mots d’un Gitan. Il n’a pas les mots d’un boxeur gitan…” L’intéressé a porté plainte pour “injure raciale et diffamation”. Antoine Peillon n’est donc pas dupe de la criminalisation dont Dettinger, père de trois enfants au casier judiciaire vierge avant cette affaire, a fait l’objet. Ni de la fabrique de son personnage diabolique. Sa trajectoire rappelle à certains égards celle de Nicolas Fensch, cet informaticien de 40 ans sans histoire ni militantisme à son actif, inculpé pour avoir attaqué un policier avec une tige en plastique dans l’affaire dite du “Quai de Valmy”.

Pour Antoine Peillon, c'est la “décence ordinaire” qui a poussé Christophe Dettinger à agir. “J’ai voulu empêcher une injustice, j’en ai commis une autre”, déclare le boxeur à son procès, le 13 février. Son geste, bien qu'inacceptable, s'inscrit dans un contexte de dérive autoritaire et d'arbitraire policier de plus en plus aigu. A la fin de son livre, après avoir énuméré en longueur la liste des violences policières et de leurs victimes, l'auteur glisse ces lignes prémonitoires : “Toutes ces paroles et ces faits, il fallait les relever précisément à leurs dates, pour mémoire. Lorsque ce livre sera en librairie, beaucoup d’autres agissements, peut-être bien pires, seront advenus. C’est prévisible, étant donné l’acharnement du président de la République et du gouvernement à ne résoudre la crise politique majeure dans laquelle ils ont précipité la France que par le mépris et la force.”

Coeur de boxeur - Le vrai combat de Christophe Dettinger, d'Antoine Peillon, éd. LLL, 192 p., 14€

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MEDIAPART

Le boxeur comme métaphore

7 mai 2019 Par Antoine Perraud

Cœur de boxeur. Le vrai combat de Christophe Dettinger, essai d’Antoine Peillon écrit dans l’urgence démocratique, montre comment l’homme qui fit reculer les gendarmes mobiles sur une passerelle fut traité en symbole à détruire par un pouvoir aux abois.


Dans la guerre sociale qui se mène sous nos yeux contre le mouvement des gilets jaunes, la première victime ex æquo – avec les suppliciés des violences policières –, c’est la vérité. Les « bobards » du premier conflit mondial ont été remplacés par les « fake news », qui pleuvent aujourd’hui comme à Gravelotte. Nous avons tous en tête la dernière tromperie gouvernementale en date : cette prétendue invasion de la Salpêtrière par des êtres humains non pas « casseurs » mais se réfugiant dans l’hôpital parisien pour n’être point cassés.
Un autre mensonge du pouvoir et de ses supplétifs s’estompe déjà, tant un clou chasse l’autre dans cette belligérance civile qui se joue à la fois sur le terrain et la communication qui s’ensuit. Cette mystification passée concerne le boxeur de la passerelle Léopold-Sédar-Senghor – située Rive gauche, à Paris, entre le musée d’Orsay et l’Assemblée nationale, elle enjambe la Seine en direction du jardin des Tuileries, Rive droite.
C’était lors de l’acte VIII des gilets jaunes, le samedi 5 janvier 2019, vers 14 heures. Un homme seul, bonnet vissé sur le crâne, fit crânement reculer la troupe, à mains nues ou presque – il portait des gants –, implacable dans sa gestuelle efficace, quasi chorégraphique, face à des gendarmes mobiles casqués, armés, harnachés, qui reculèrent. La « déroute » apparut et une grande partie de la France, le peuple pour tout dire, se sentit vengée.
Le boxeur ainsi surgi, Christophe Dettinger, allait payer très cher son fait d’armes sans la moindre arme. L’appareil d’État, épaulé par des médias malléables et une justice aux ordres, allait fondre sur cette proie transformée en chasseur, en tourmenteur, en martyriseur des braves forces de l’ordre.
La vérité, c’est le mensonge et tous les coups sont donc permis, de la part d’une classe possédante retrouvant ses réflexes versaillais face à la Commune : ô panique de ne pas avoir le dessus, inédite depuis 1871 ! Le boxeur salutaire serait transformé en barbare ; du reste n’était-il pas « gitan » ?…
Face à un tel enfumage des biens-pensants, le journaliste Antoine Peillon prend la plume et publie, quatre mois plus tard, Cœur de boxeur. Le vrai combat de Christophe Dettinger, aux éditions – si bien nommées – Les Liens qui libèrent.
Grand reporter à La Croix, Antoine Peillon ne se livre pas à une angélophanie : le boxeur n’est pas ailé. Ni à une béatification immédiate (« Santo subito ! ») : le boxeur ne porte pas d’auréole. Dans son avant-propos, l’auteur se situe néanmoins du côté de l’apologie : « Mais il faut entendre “apologie” au sens de justification, de défense, en aucun cas d’idolâtrie. »
Pour ce faire, Cœur de boxeur propose trois stations : un arrêt sur images (revenir sur la vidéo que dévoyèrent les commentateurs macroniens) ; un arrêt sur ripostes politiques (revenir sur les cataractes de déclarations malsaines, à commencer par celles du président de la République quant au supposé parler « gitan » du boxeur ainsi cloué au pilori) ; un arrêt sur dénis de justice (la vendetta orchestrée à l’encontre d’un homme à briser).
Malgré quelques défauts fiévreux – Antoine Peillon s’abrite trop souvent derrière des citations de grands auteurs décrochées comme des étoiles et son essai hésite entre deux focales : la lettre ouverte à « cher Christophe Dettinger » et des philippiques récapitulatives à l’encontre d’un pouvoir qui ose tout –, le livre fait terriblement mouche. Le boxeur apparaît telle la métaphore de l’injustice acharnée qui nous pend au nez en cette macronie galopante.
Laissons de côté le rôle et les réactions du triste sieur Castaner – l’un des ministres de l’intérieur les plus nuls que la France ait eu à subir : il « n’a rien eu que de vulgaire et de subalterne » (pour paraphraser de Gaulle à propos de l’affaire Ben Barka). Remontons au chef de l’État, Emmanuel Macron, qui s’est montré sans frein, sans éthique, sans surmoi ; quasiment du même ordre (nouveau) que l’horreur lepéniste qu’il était censé conjurer.
Voici en effet ce qu’écrit Antoine Peillon : « Le 31 janvier, devant un cénacle de “journalistes de cour” (expression du clairvoyant Claude Askolovitch) conviés à participer à une “conversation libre” (en off) dans son bureau à l’Élysée, le Prince se lâchait : “Le boxeur, la vidéo qu’il fait avant de se rendre, il a été briefé par un avocat d’extrême gauche. Ça se voit ! Le type, il n’a pas les mots d’un Gitan. Il n’a pas les mots d’un boxeur gitan…” »
Le livre rapporte ensuite les propos, sur France Info le 2 février, de Laurence Léger, avocate de ce boxeur ainsi lynché par un président autocrate faisant fi de la séparation des pouvoirs : « Je suis abasourdie et stupéfaite. Qu’est-ce que c’est les mots d’un Gitan ? Qu’est-ce que ça suppose comme sous-entendus ? Ça voudrait dire quoi, que les Gitans ne parlent pas français, peut-être ? Ou qu’ils le parlent moins bien que les autres ? Ou que les Gitans sont moins français que les autres, ou des citoyens de seconde zone ? Je dis que ce sont des propos extrêmement graves, extrêmement choquants, ça a un nom, ça s’appelle du racisme, de la discrimination, et venant d’un chef de l’État, je pense que ce n’est pas digne d’un président. »
Les classes possédantes ont tout fait pour « lepéniser » les gilets jaunes, mais c’est bien le président de la République, dans sa sainte trouille, qui parlait et pensait comme Marine Le Pen.
Antoine Peillon revient, de surcroît, sur le procès en antisémitisme, vicieux et vicié, fait à l’ensemble des gilets jaunes : « Je me suis battu pendant de nombreuses années, contre l’antisémitisme et tous les racismes, quels qu’ils soient. À mes risques et périls et à ceux de ma famille, de mes enfants. Je n’entrerai pas dans le détail. Et je ne tolérerai jamais la moindre parole ni le moindre acte antisémite. Mais je n’accepte pas plus et n’accepterai jamais une quelconque instrumentalisation, surtout politicienne, de la lutte contre cette “peste”. »
Calomnié, souillé, déshonoré, Christophe Dettinger se révèle donc comme le symbole d’un mouvement sciemment caricaturé par le gouvernement et ses relais.
Alors Antoine Peillon décrasse l'opprobre ainsi jeté sur un homme caractéristique. Un passage clef revient sur les coups donnés par le boxeur à un représentant des forces de l’ordre à terre, toujours sur la passerelle Léopold-Sédar-Senghor, le 5 janvier dernier. Que s’est-il passé ? Comme il le précisera lors de sa garde à vue deux jours plus tard, le futur inculpé pour « atteinte à l’autorité et à l’image de l’État » a vu, entre autres violences, les gendarmes mobiles « donner des coups de matraque à une femme au sol, avec un manteau rouge ». Alors il a volé à son secours, obtenant le dessus pour arracher cette femme à la géhenne des pandores.
En guise d’offre de preuve, Antoine Peillon retranscrit le témoignage de la dame au manteau rouge, diffusé par RTL le 8 janvier : « J’étais déjà au sol, en boule, et Christophe Dettinger est venu, a pris le CRS qui était en train de me frapper et l’a enlevé. Il m’a sauvé la vie […] Je marchais en famille, je me suis retrouvée par terre, au sol. Un policier m’a donné des coups de matraque et des coups de pied. Un autre a essayé de l’arrêter en disant : “Arrête de taper, arrête de taper”, puisque je n’avais rien fait, je ne faisais que marcher. Le policier n’arrivait pas à arrêter son collègue qui était déchaîné, et Monsieur Dettinger est arrivé, a pris le policier et l’a enlevé de moi. J’ai reçu des coups de matraque dans la bouche, dans les dents, des coups de pied dans les côtes. Et comme j’ai un problème pulmonaire, si j’avais reçu trop de coups trop longtemps, j’y passais. Donc, il m’a sauvée. Il m’a sauvé la vie. »
Lors de sa garde à vue, le boxeur a dit, à propos du garde mobile contre lequel il avait un instant retourné la violence  : « J’ai vu dans son regard la peur, j’ai donc arrêté. » N’ont pas de tels scrupules les forces de l’ordre lâchées par le ministre Castaner contre les gilets jaunes, au risque de terribles « paponnades », avec les éborgnements et autres plaies irrémédiables au visage que nous savons…
Une fois nettoyé par le livre de tous les bobards déversés à son encontre (notamment à propos de ses gants qui n’étaient pas renforcés de plomb contrairement à ce qu’affirma France 2), Christophe Dettinger apparaît tel que le décrit Me Henri Leclerc, lors de son procès : « J’ai vu un homme simple, un homme du peuple, qui s’est cultivé, pour progresser. J’ai vu un homme qui était bouleversé par ce qu’il avait fait. Cet homme, je peux dire tranquillement qu’il est adoré de partout. »

Tous les témoignages produits « en justice » insistent sur l’altruisme du boxeur. Et la présidente du tribunal est obligée de convenir que des lettres de soutien affluent par caisses – toutes affirment que le prévenu est « quelqu’un de gentil ». Qu’à cela ne tienne ! En prétendant dire le droit, le tribunal correctionnel de Paris acquiesce au désir du pouvoir : Christophe Dettinger a été condamné à 30 mois de prison. Douze ferme – ensuite aménagés en semi-liberté : travail le jour, cellule la nuit –, suivis de dix-huit avec sursis et mise à l’épreuve. C’était le 13 février 2019. Le jour même, rappelle Antoine Peillon, Jérôme Cahuzac voyait sa demande d’aménagement de peine acceptée par un juge d’Ajaccio – il échappait donc ainsi à la prison remplacée par un simple bracelet électronique.
« Selon que vous serez puissant ou misérable/ Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Avec un supplément d’ignominie depuis La Fontaine. La plateforme Leetchi bloque la cagnotte en ligne destinée au boxeur (double peine). La mairie d’Arpajon le met à pied le 21 mars (triple peine). Tout cela contre un homme qui avait déclaré en janvier : « Je manifeste pour tous les retraités, le futur de mes enfants, les femmes célibataires. Je suis un gilet j’aune, j’ai la colère du peuple qui est en moi. » Et qui récidivait en mars : « Je suis gilet jaune et je resterai gilet jaune. Vivent les gilets jaunes ! »

Antoine Peillon :
Cœur de boxeur.
Le vrai combat de Christophe Dettinger
(Les Liens qui libèrent, 190 p., 14 €.
Les droits d’auteur du livre seront versés
à la Ligue des droits de l’homme.)

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Sud-Ouest Dimanche / 12 mai 2019

par Jean-Claude Guillebaud

Cœur de boxeur

Le titre de cette chronique reprend celui d’un livre récent. Il est l’œuvre d’un confrère, Antoine Peillon, dont j’estime depuis longtemps la liberté, le talent et le courage. Ses livres précédents étaient déjà des combats justifiés, contre la corruption, le gaspillage ou la triche fiscale. Celui-là raconte l’histoire d’un homme, Christophe Dettinger, que les diverses institutions politico-judiciaires auront persécuté, poursuivi et tenté de démolir. Y compris de façon illégale. (*)

On se souvient que le 5 janvier 2019 à 14h, sur la passerelle Léopold-Sédar-Senghor (Paris), un boxeur professionnel portant un bonnet de marin, un caban et des gants de cuir, parvint à faire reculer par deux fois des gendarmes mobiles casqués, bottés, harnachés, « blindés comme les cuirassiers de Napoléon ». Avant d’en savoir plus, les « importants » du moment, le préfet de police, le ministre de l’Intérieur, le syndicat des commissaires de police, puis Emmanuel Macron lui-même y allèrent de leurs protestations assorties de formules méprisantes. L’inénarrable Christophe Castaner, dans un tweet, condamna précipitamment une attaque « aussi lâche qu’intolérable ».

Trois jours plus tard, le 8 janvier, le « lâche » en question se présentait de lui-même à la police et passa une nuit en garde à vue. Au cours de cette garde à vue, il expliqua que c’est en voyant les forces de l’ordre multiplier les violences, notamment contre une femme au sol en manteau rouge, qu’il sentit « une colère monter en lui ». Quant au jeune gendarme mobile qu’il avait boxé, il raconta qu’il avait rapidement cessé. « J’ai vu dans son regard la peur, j’ai donc arrêté ». On tenta d’abord de le juger en comparution immédiate devant la vingt-troisième chambre correctionnelle, mais le tribunal préféra repousser le procès au 13 février. Le boxeur fut toutefois placé en détention préventive.

C’est à partir de ce moment qu’Antoine Peillon, reprend avec minutie le fil des événements, compile les déclarations, commentaires, et messages des uns et des autres. Tous semblent rivaliser de haine, de moralisme sentencieux, de condamnations sans appel. Dans le même temps, la figure du boxeur est plébiscitée par les citoyens anonymes. En faisant reculer, à mains nues, les forces de l’ordre, il a traité les manifestants avec respect.

L’enquête de mon confrère permet de lever le voile sur d’innombrables déclarations, la plupart insensées, qui témoignent des bassesses auxquelles peut se livrer une foule en quête d’un coupable. On est dans la logique de ces « lapidations » d’un bouc émissaire que le philosophe René Girard a décrites dans plusieurs de ses ouvrages. Devenu héros pour les uns, Dettinger est un presque monstre pour les autres.

Sur ce dernier point, la collection de citations donne le vertige. Celle des avocats des deux gendarmes donne le ton général : « Les violences commises samedi contre les deux gendarmes sont des violences graves, méthodiques, froides, réitérées. Elles sont allées à la limite de l’intention homicide. La riposte doit être foudroyante. »

Mais il faut aussi compter avec les manipulations, les calomnies, les délires. Le mensonge le plus abject fut la rumeur — reprise par les médias de service public comme France Inter, FrancetvInfo et France 2 — selon laquelle le boxeur rebelle aurait utilisé des gants « coqués », lestés de plomb. On réalisa ensuite que c’était faux. Les gants n’étaient ni « coqués », ni plombés, ni renforcés. On attend toujours les démentis médiatiques.

Ce qui est certain, c’est que la présidente du tribunal a raconté ceci : « Il y a beaucoup de lettres de soutien. Je crois qu’il y en a deux caisses qui sont arrivées aujourd’hui. On dit que vous êtes quelqu’un de bien, de gentil… Toutes les lettres vont dans le même sens. » Quant à maître Henri Leclerc, il est revenu sur la déclaration d’Emmanuel Macron pour s’en dire profondément choqué : « Ce type, il n’a pas les mots d’un boxeur gitan ».

Nous aussi sommes choqués.

(*) Antoine Peillon, Cœur de boxeur. Le vrai combat de Christophe Dettinger, Les Liens qui libèrent, 2019

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Une certaine idée de la décence

L'Humanité, 17 mai 2019

La chronique philo de Cynthia Fleury-Perkins
Sa dextérité n’avait pas laissé planer le doute longtemps : sur la passerelle Léopold- Sédar-Senghor, un boxeur, avec ses poings simplement gantés, faisait reculer une ligne de CRS et donnait des coups à en pleuvoir. Très vite, il était identifié et son action dénoncée, à juste titre.
Pourtant l’histoire, comme toujours, a plusieurs versions. Et c’est celle-ci qui est aujourd’hui publiée, via la plume acerbe d’Antoine Peillon, Cœur de boxeur (LLL, 2019), "le vrai combat de Christophe Dettinger", puisque tel est son nom, et aussi désormais la figure célèbre d’un gilet jaune. Peillon se fait son avocat, mais à travers celui d’une vie qui cherche à revendiquer la décence commune (Orwell), à défendre l’honneur de ceux qui n’ont pas tout, et qui subissent aussi la violence institutionnelle, "mère de toutes les violences, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés" (Hélder Dom Pessoa Câmara, 1970). Le passage lévinassien sur les visages meurtris des manifestants, blessés par LBD40, en témoigne : alors que les tirs de LBD40 sont interdits à destination du visage, les yeux sont détruits, le nez, les mâchoires, les joues, les oreilles, sans oublier les triples fractures du crâne, et les traumatismes psychiques indissociables. Non, ces blessures ne sont pas dues au manque d’expérience ou au hasard. Elles ont été sciemment faites : mi-mars 2019, quelque 13 460 tirs de lanceurs de balles de défense étaient enregistrés depuis le début du mouvement des gilets jaunes. À tout cela, Christophe Dettinger répond "force et honneur", en reprenant le cri de ralliement de Maximus-Spartacus, dans Gladiator de Ridley Scott, alors même qu’il purge sa peine de prison en semi-liberté. À tout cela, Peillon rétorque par les condamnations internationales de la France : en Europe, il n’y a qu’en France, en Pologne et en Grèce que l’usage des LBD est à ce point laxiste ; la commissaire aux Droits de l’homme du Conseil de l’Europe l’a clairement dénoncé, comme le haut-commissaire aux Droits de l’homme des Nations unies. Avec la promulgation de la loi dite anti-casseurs (avril 2019) le gouvernement a réinventé, pour plusieurs parlementaires s’étant abstenus ou ayant voté contre, "les classes sociales dangereuses" du XIXe siècle. François Sureau qui a toujours le verbe agile avait qualifié l’assemblée de "suce-pieds".
Pour Antoine Peillon, les gilets jaunes perpétuent une vieille tradition qui a toute sa place dans l’histoire sociale : ce sont les révoltes de 1624 (les croquants contre la gabelle de Richelieu), 1702 (les camisards contre les dragons de Louis XIV), 1789 (la Bastille), 1830 (Trois Glorieuses, révolution de Juillet), 1831 (les canuts de Lyon), 1848 (printemps des peuples, révolution de février), 1871 (la Commune), 1936 (Front populaire, Brigades internationales), 1940-1944 (la Résistance), 1968 (Mai). Une histoire toute populaire de la France.

 

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L'Anticapitaliste, 30 mai 2019 / NPA

 

A lire : Cœur de boxeur, d’Antoine Peillon



Lorsque l’histoire du mouvement des Gilets jaunes sera écrite, nul doute que, parmi les « figures » de la mobilisation, le boxeur Christophe Dettinger figurera en bonne place. C’est ce qu’a compris le journaliste Antoine Peillon qui, dans cet essai publié aux éditions les Liens qui libèrent, brosse un portrait politique de Dettinger, étudié comme un symbole du mouvement des Gilets jaunes.
« Un symbole politique de la révolte contre les violences policières »
Le livre d’Antoine Peillon n’est pas une biographie mais, sous la forme d’une adresse à Christophe Dettinger, une belle déclaration à un homme et, à travers lui, une mobilisation. Si l’auteur, journaliste à la Croix, se défend de faire une apologie de la violence, il fait le choix de l’empathie à l’égard de celui qui s’en est pris physiquement à plusieurs membres des forces de répression lors de la manifestation du 5 janvier à Paris, Acte 8 du mouvement des Gilets jaunes. Empathie à l’égard d’un manifestant qui, outré par les violences policières, a décidé non seulement de se défendre mais de rendre les coups. « Pour l’État français, ce fut une rébellion insupportable ! Pour nous, ce fut une résistance… Vous êtes devenu, dans l’après-midi du samedi 5 janvier, un symbole politique de la révolte contre les violences policières, de la résistance à la dérive monarchique d’Emmanuel Macron, de la décence commune face à l’indécence extraordinaire du gouvernement d’Édouard Philippe et du Parlement godillot de la prétendue République en marche. »
Il faut le dire, le style est parfois un peu grandiloquent, mais l’ensemble constitue un bel ouvrage, un bel hommage à un homme victime d’une véritable vengeance d’État et, en creux, un portrait particulièrement virulent de la Macronie, du président et de ses sbires, de leur cynisme, de leur violence, de leur indignité. Un hommage aussi à toutes les victimes des violences policières, blesséEs, mutiléEs, traumatiséEs, et dont le seul tort est d’avoir voulu, dans un pays dit démocratique, faire entendre leur colère face aux injustices et revendiquer une vie meilleure.
Christophe Dettinger n’avait jamais manifesté avant le mouvement des Gilets jaunes. Condamné à 30 mois de prison, dont 12 mois ferme, il bénéficie aujourd’hui d’un régime de semi-liberté qui l’autorise à mener, en journée, une vie professionnelle et familiale. Mais, contrairement aux éborgneurs et à leurs donneurs d’ordre, il dort chaque nuit en prison.

Julien Salingue

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Marianne, le vendredi 31 mai 2019

"L'honneur retrouvé de Christophe Dettinger", par Jack Dion

 

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Reporterre, samedi 1er juin 2019

"L'honneur du boxeur contre Macron le voyou", par Hervé Kempf

1er juin 2019 / Hervé Kempf (Reporterre)

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Dans un livre émouvant mais politique, Antoine Peillon s’attache à la figure d’un héros des Gilets jaunes, Christophe Dettinger. Une figure honorable, qui dessine a contrario la vilenie d’Emmanuel Macron.

De l’extraordinaire mouvement des Gilets jaunes, une myriade d’images, de figures, de scènes, d’émotions et de douleurs émergent. Le journaliste Antoine Peillon a choisi de s’attacher à l’une des plus attachantes, celle de Christophe Dettinger. Tout le monde se souvient de l’histoire : en janvier, lors d’une manifestation à Paris, un homme avait surgi, enjambant une balustrade, et repoussant de ses poings des gendarmes surarmés qui matraquaient une femme au sol.
L’affaire avait soulevé des réactions opposées. Du côté du pouvoir, une réaction indignée, de l’autre, un contentement secret qui avait nourri une cagnotte de soutien - que le pouvoir s’est empressé de faire fermer, tant elle avait de succès.
Le journaliste Antoine Peillon revient sur l’affaire, en s’attachant d’abord à l’homme, Christophe Dettinger, ex champion de boxe (champion de France des lourds-légers en 2007), et aujourd’hui paisible père de famille et fonctionnaire municipal. Rien d’un voyou ou d’un excité. Un homme qui, il s’en expliquait en vidéo, est « un Gilet jaune. J’ai la colère du peuple qui est en moi. Je vois tous ces présidents, tous ces ministres, je vois tout l’État se gaver, se pomper. Ils ne sont même pas capables de montrer l’exemple. Ils ne montrent pas l’exemple. » L’expression même du « sens moral » qu’a bien analysé Samuel Hayat à propos du mouvement des Gilets jaunes : une revendication plus morale que politique. On demande que ceux d’en haut se tiennent bien, et agissent équitablement. Mais l’« économie morale » est rompue, les riches se tiennent mal, ils volent et pillent, ils méprisent ceux d’en bas, et la révolte est légitime.
Antoine Peillon a été à la rencontre du boxeur citoyen et de sa famille, il démonte une à une les avanies dont les laquais du pouvoir ont voulu le salir. S’adressant à lui, il explique les ressorts de la haine des puissants : « Ce que l’État français, la police et la justice subordonnées à l’exécutif ne supportent pas, ne peuvent tolérer, c’est que vous ayez réussi, le 5 janvier, à faire reculer, seul, non masqué et non armé, les ’forces de l’ordre’ sur une bonne dizaine de mètres ! David des Gilets jaunes, vous avez vaincu et humilié le Goliath de Macron-Philippe-Castaner. »
En vis-à-vis du sens de l’honneur de Christophe Dettinger, l’auteur retrace une sorte d’inventaire des vilenies d’Emmanuel Macron - qui a d’ailleurs parlé avec mépris du « gitan » qui serait incapable de trouver ses propres mots. On y apprend peu de neuf, mais ce regroupement d’informations est utile, sur l’usage sans frein des violences policières, la mise au pas de la justice, les innombrables marques du mépris qu’exprime M. Macron et sa caste à l’endroit des « gens de rien », les menaces sur la liberté de la presse - tout cela constitue « le fond indéniablement totalitaire de la politique d’Emmanuel Macron et de ses serviteurs ».


Charles X, roi ultraconservateur (1824-830), un modèle de Macron ?

 

Antoine Peillon rapporte « un épisode peu connu du début » du règne de celui qui prétend qu’il y a « dans la politique française un absent, la figure du roi » : en avril 2018, Emmanuel Macron s’était rendu à la basilique Saint-Denis, l’église des rois de France, s’attardant sur les statues de tel et tel roi. L’épisode vaut au lecteur une méditation inattendue sur Charles X (le roi ultra-conservateur de la Restauration, balayée par la révolution de 1830), sur les Templiers et les Rois maudits...
Le livre finit sur une note d’espoir, en citant une figure éminente de l’écologie, le géographe et anarchiste Élisée Reclus : « Nos ennemis savent qu’ils poursuivent une œuvre funeste et nous savons que la nôtre est bonne ; ils se détestent et nous nous entr’aimons ; ils cherchent à faire rebrousser l’histoire et nous marchons avec elle. » Honneur aux Gilets jaunes.


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