Michel Foucault: la sécurité et l’Etat

Je vous propose aujourd'hui de lire l'entretien que M. Foucault accorda à R. Lefort en 1977, et qui portait sur "La sécurité et l'Etat". Tout l'intérêt du propos est à trouver dans ce qui fait son inactualité, une inactualité qui nous oblige à penser - un peu comme on tenterait de détecter, entre deux images apparemment semblables, des différences plus ou moins subtiles : ce qui, dans la "société de surveillance" contemporaine, est réellement inédit. Ainsi, par exemple, le "pacte de sécurité" propre à la "société assurancielle" (ou à l'Etat providence) n'étant plus aujourd'hui que le souvenir de promesses non tenues, et la gouvernementalité algorithmique promettant une sortie encore plus radicale de toute perspective de "collectivisation" ou de "mutualisation" des risques au profit d'une hyper-individualisation par affinement et donc une fragmentation virtuellement infinis des catégories statistiques, nous incombe-t-il d'identifier ce que promet aujourd'hui spécifiquement l'Etat à sa population en échange de sa docilité, de son acceptation de la surveillance de masse. Quelle est donc la substance du "donnant donnant" aujourd'hui ? 

« Michel Foucault: la sécurité et l’Etat » (entretien avec R. Lefort), Tribune socialiste, 24-30 novembre 1977, pp.3-4. 
(…)
- R. Lefort: Tu as dit dans Le Matin : « Désormais la sécurité est au-dessus des lois. » Le terme de « sécurité » pose problème. De la sécurité de qui s’agit-il? Et où, selon toi, se situe la frontière entre la contestation admise et la contestation interdite ? La frontière d’un nouveau type de totalitarisme? 
- M. Foucault: Le totalitarisme a désigné pendant longtemps des régimes précis de type fasciste ou stalinien. Ce n’est pas à ce type de résurrection qu’on assiste. Il n’y a jamais de résurrections dans l’histoire, de toute façon; mieux: toute analyse qui consiste à vouloir produire un effet politique ressuscitant de vieux spectres est vouée à l’échec. C’est parce qu’on n’est pas capable d’analyser une chose qu’on cherche à ressusciter le spectre d’un retour. 
Que se passe-t-il aujourd’hui? Le rapport d’un Etat à la population se fait essentiellement sous la forme de ce qu’on pourrait appeler le « pacte de sécurité ». Autrefois l’Etat pouvait dire: « Je vais vous donner un territoire » ou : « Je vous garantis que vous allez pouvoir vivre en paix dans vos frontières. » C’était le pacte territorial, et la garantie des frontières était la grande fonction de l’Etat. 
Aujourd’hui le problème frontalier ne se pose guère. Ce que l’Etat propose comme pacte à la population c’est « Vous serez garantis. » Garantis contre tout ce qui peut être incertitude, accident, dommage, risque. Vous êtes malade? Vous aurez la Sécurité sociale! Vous n’avez pas de travail? Vous aurez une allocation de chômage! Il y a un ras de marée? On créera un fonds de solidarité! Il y a des délinquants? On va vous assurer leur redressement, une bonne surveillance policière! 
Il est certain que ce pacte de sécurité ne peut pas être de même type que le système de légalité par lequel, autrefois, un Etat pouvait dire: « Ecoutez, voilà, vous serez punis si vous faites telle chose, et vous ne serez pas punis si vous ne la faites pas. » L’Etat qui garantit la sécurité est un Etat qui est obligé d’intervenir dans tous les cas où la trame de la vie quotidienne est trouée par un événement singulier, exceptionnel. Du coup, la loi n’est plus adaptée; du coup, il faut bien des espèces d’interventions, dont le caractère exceptionnel, extra-légal, ne devra pas paraître du tout comme signe de l’arbitraire ni d’un excès de pouvoir, mais au contraire, d’une sollicitude: « Regardez comme nous sommes prêts à vous protéger, puisque, dès que quelque chose d’extraordinaire arrive, évidemment sans tenir compte de ces vieilles habitudes que sont les lois ou les jurisprudences, nous allons intervenir avec tous les moyens qu’il faut. » Ce côté de sollicitude omniprésente, c’est l’aspect sous lequel l’Etat se présente. C’est cette modalité-là de pouvoir qui se développe.
Ce qui choque absolument dans le terrorisme, ce qui suscite la colère réelle et non pas feinte du gouvernant, c’est que précisément le terrorisme l’attaque sur le plan où justement il a affirmé la possibilité de garantir aux gens que rien ne leur arrivera. 
On n’est plus dans l’ordre des accidents qui sont couverts par cette société « assurancielle »; on se trouve en présence d’une action politique qui « insécurise » non seulement la vie des individus, mais le rapport des individus à toutes les institutions qui jusqu’alors les protégeaient. D’où l’angoisse provoquée par le terrorisme. Angoisse chez les gouvernants. Angoisse aussi chez les gens qui accordent leur adhésion à l’Etat, acceptent tout, les impôts, la hiérarchie, l’obéissance, parce que l’Etat protège et garantit contre l’insécurité.
- R. Lefort: C’est le donnant donnant. N’est-ce pas quand-même un système totalitaire, dans la mesure où il permet au pouvoir de désigner un groupe social ou un comportement comme étant dangereux pour l’ensemble de la population? Il laisse donc dans les mains du pouvoir la possibilité de désigner à la vindicte populaire tel ou tel comportement ou tel ou tel groupe social. 
- M. Foucault: La vocation de l’Etat, c’est d’être totalitaire, c’est-à-dire finalement de faire un contrôle précis de tout. Mais je pense tout de même qu’un Etat totalitaire au sens strict est un Etat dans lequel les partis politiques, les appareils de l’Etat, les systèmes institutionnels, l’idéologie font corps en une espèce d’unité qui est contrôlée de haut en bas, sans fissures, sans lacunes et sans déviations possibles. 
C’est la superposition de tous les appareils de contrôle en une seule et même pyramide, et le monolithisme des idéologies, des discours et des comportements. 
Les sociétés de sécurité qui sont en train de se mettre en place tolèrent, elles, toute une série de comportements différents, variés, à la limite déviants, antagonistes même les uns avec les autres; à condition, c’est vrai, que ceux-ci se trouvent dans une certaine enveloppe qui éliminera des choses, des gens, des comportements considérés comme accidentels et dangereux. Cette délimitation de l’ »accident dangereux » appartient effectivement au pouvoir. Mais dans cette enveloppe, il y a une marge de manoeuvre et un pluralisme tolérés infiniment plus grands que dans les totalitarismes. C’est un pouvoir plus habile, plus subtil que celui du totalitarisme. 
Que la désignation du danger soit m’effet d’un pouvoir n’autorise pas à parler d’un pouvoir de type autoritaire. C’est un pouvoir de type nouveau. Le probe!me n’est pas de recoder les phénomènes actuels avec les vieux concepts historiques. Il faut désigner, dans ce qui se passe actuellement, ce qu’il y a de spécifique, s’adresser à cette spécificité et lutter contre elle, en essayant de l’analyser et de lui trouver les mots et les descriptions qui lui conviennent. 
-R. Lefort : Tu dis « lutter contre elle »; cette lutte est très difficile dans la mesure où ce besoin de sécurité semble être massivement admis; dans la mesure où l’Etat peut donc, aux yeux de la population, justifier son action, justifier la répression qu’il impose à certains comportements dès lors qu’ils lui paraissent contrevenir à cette règle de sécurité admise par tous. Quel champ de réflexion et d’action ce nouveau type de pouvoir ouvre-t-il aux forces de gauche?
- M. Foucault : C’est là qu’il faut faire un sacré effort de ré-élaboration. (…) Il faut d’ailleurs faire confiance à la conscience politique des gens. Quand tu leur dis: « Vous êtes dans un Etat fasciste, et vous ne le savez pas », les gens savent qu’on leur ment. Quand on leur dit: « Jamais les libertés n’ont été plus limitées et menacées que maintenant », les gens savent que ce n’est pas vrai. Quand on dit aux gens: « Les nouveaux Hitlers sont en train de naître sans que vous vous en aperceviez », ils savent que c’est faux. En revanche, si on leur parle de leur expérience réelle, de ce rapport inquiet, anxieux qu’ils ont avec les mécanismes de sécurité - qu’est-ce que draine avec soi par exemple une société entièrement médicalisée? Qu’est-ce que draine, comme effet de pouvoir, des mécanismes de Sécurité sociale qui vont vous surveiller de jour en jour? -, alors là, ils sentent très bien, ils savent que ce n’est pas du fascisme, mais quelque chose de nouveau. 
- R. Lefort: Quelque chose qui les lie? 
- M. Foucault : Quelque chose qui les lie. Il me semble que c’est ce qui est à faire…
- R. Lefort : C’est mettre au jour leurs espèces de nouveaux besoins, ces nouvelles revendications qui naissent de leur refus des nouvelles contraintes qui sont le prix de la sécurité…
- M. Foucault : C’est ça. C’est mettre au jour le point par où les gens décollent tout de même par rapport à ce système de sécurité et ne veulent pas en payer le prix. Et il faut en effet qu’ils ne le paient pas. Qu’on ne les abuse pas en disant que c’est le prix nécessaire. 
(…)

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