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Billet de blog 13 juil. 2022

La première guerre numérique en Europe : le cas de la guerre en Ukraine

La souveraineté numérique est l'une des priorités du développement européen. E. Macron, a récemment déclaré vouloir réaliser une percée dans le secteur informatique français. Pour atteindre ces objectifs, il ne suffit pas de créer des licornes ou des géants de la technologie. Il faut aller plus loin : créer une nouvelle vision de l'Europe numérique. L'expérience de l'Ukraine pourrait être décisive dans l'élaboration de cette vision.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pour la première fois, les technologies numériques jouent un rôle clé dans la guerre de la Russie contre l'Ukraine. De nouvelles approches et de nouveaux outils y sont testés : des selfies pendant les communications du président et de la diplomatie militaire sur Twitter aux attaques de hackers anonymes, en passant par la désinformation massive sur les réseaux sociaux.

La souveraineté numérique est l'une des priorités du développement européen, tout comme une plus grande intégration des États membres au sein de l’Union européenne. Le président français, Emmanuel Macron, a récemment déclaré vouloir réaliser une percée dans le secteur informatique français. Pour atteindre ces objectifs, il ne suffit pas de créer des licornes ou des géants de la technologie. Il faut aller plus loin : créer une nouvelle vision de l'Europe numérique.

L'expérience de l'Ukraine pourrait être décisive dans l'élaboration de cette vision.

Leçon n° 1. Le numérique d'abord

Pour la plupart des gens, la guerre totale de la Russie contre l'Ukraine a commencé le 24 février 2022. Si on parle uniquement de guerre cinétique, les combats ont exactement commencé avec les premières frappes de missiles des forces russes. Cependant, l'intensification des cyberattaques contre les services de l'État ukrainien et les infrastructures critiques a commencé environ quatre mois avant l'invasion à grande échelle. Dans le même temps, la Fédération de Russie a sensiblement augmenté la quantité de désinformation diffusée – non seulement dans les médias, mais aussi sur les réseaux sociaux par le biais de blogueurs contrôlés et de trolls – préparant ainsi le terrain pour l'invasion.

Cette approche de la guerre correspond à la « doctrine Gerasimov », qui, selon de nombreux experts, sous-tend la conception russe de la « guerre de nouvelle génération »: le rapport entre les méthodes militaires classiques et non classiques au cours d'un conflit doit être de 1:4.

La situation dans la cybersphère – entendue au sens large, de la propagande numérique à l'espionnage en ligne et aux attaques d'infrastructures – montre que la guerre a commencé bien avant le 24 février. Les hostilités sans précédent, qui n’ont pas été vues depuis 2014, se sont déroulées pendant quelques mois dans l'espace numérique avant de s'intensifier sur le plan physique.

Les analystes, les politiciens et les militaires suivent souvent la vieille logique qui consiste à percevoir le domaine numérique comme secondaire : l'événement se déroule d'abord dans la « réalité », puis il est transféré dans l’espace numérique. La situation ukrainienne montre que ce n'est pas le cas. Le numérique d'abord est le paramètre clé de la sécurité de l'État, de la société et des entreprises modernes.

La première leçon de l'Ukraine pour l'Europe exige un changement dans la perception de la guerre. Les conflits ne commencent pas par des attaques perfides dans le monde physique : ils sont précédés par des « affrontements » dans le cyberespace. Si les missiles ennemis ne visent pas le territoire français ou celui d’un autre pays, cela ne signifie pas que la guerre n’est pas menée contre eux. 

Les pays européens doivent élaborer des critères clairs qui définissent les capacités militaires agressives des technologies de l'information. Une partie des efforts des nouvelles startups et des initiatives pourrait viser l’amélioration de la surveillance dans la cybersphère, en tenant compte de la diversité des outils de guerre numérique. Cela permettrait de renforcer la résilience et la sécurité des institutions européennes.

Leçon n°2. Technologies à double usage

La situation en Ukraine montre que la division entre l’usage « civile » et « militaire » de la technologie devient également obsolète. En temps de paix, Starlink distribue Internet aux agriculteurs et les drones livrent les colis ordinaires. En temps de guerre, Internet par satellite est utilisé par l'artillerie, tandis que les drones aident au renseignement et lancent des missiles aux positions ennemies.

L'époque où le complexe militaro-industriel était une sphère fermée est révolue : il est désormais facile de transformer des technologies pacifiques civiles en technologies militaires et vice versa. Contrairement aux technologies militaires classiques telles que les avions de chasse ou l'artillerie, toute technologie numérique, qui améliore la vie des civils, devient une arme en un claquement de doigts. La technologie est un moyen, mais les buts doivent être définis séparément.

Il y a un revers de la médaille du « double usage » de la technologie : bien que toute technologie soit neutre en termes de valeur, elle peut être utilisée à la fois pour unifier la société et mettre en œuvre les droits et libertés des citoyens dans une démocratie, mais aussi pour contrôler et établir des dictatures autoritaires. Le « remède » à la dictature technologique est la mise en œuvre consciente des valeurs des libertés démocratiques dans le projet de numérisation.

L'organisation des technologies « civiles » – en prenant en compte leur potentiel militaire et en s’appuyant sur la base des valeurs démocratiques – peut donner un avantage militaire en cas de guerre et renforcer la vision politique européenne en temps de paix.

Leçon n°3. La décentralisation est la clé de la résilience

Pour résister à la dictature du numérique et limiter sa tendance à contrôler les citoyens, le principe de décentralisation est important. Elle contribuera ainsi à rendre le cyberespace de la nouvelle Europe numérique plus résistant aux agressions extérieures.

Malgré les hostilités actives, l'infrastructure Internet de l'Ukraine fonctionne désormais sans perturbation notable. Les fournisseurs rétablissent rapidement les fonctions essentielles en cas de problème. Cela est possible parce qu'il existe une centaine de fournisseurs de services clés en Ukraine : la décentralisation de l'accès à la technologie est devenue le fondement de la résilience.

Chaque citoyen ukrainien armé d'un smartphone avec un accès à Internet est devenu un activiste numérique. Le contenu sur la guerre, que les Ukrainiens créent en masse, a rendu impossible de cacher la vérité sur ce qui se passe et a réduit l'efficacité de la propagande russe.

La décentralisation technologique a été rejointe par l'innovation organisationnelle : le crowdsourcing numérique de l'action collective. Les gens se rassemblent sur des plateformes Internet pour former des groupes de bénévoles : des troupes numériques lançant des cyberattaques contre les sites Web de l'État russe aux communautés achetant et distribuant de l'aide humanitaire. La plupart du temps, il s'agit d'initiatives locales dont la logique est celle d'une startup : il y a un problème, il faut le résoudre. Le groupe qui propose la première solution viable « gagne ». Les représentants de l'État adoptent parfois cette approche : le ministre ukrainien de la transformation numérique, Mikhailo Fedorov, a demandé à Elon Musk de l'aider à livrer les terminaux Starlink simplement par le biais de Twitter.

L'action collective décentralisée est à la base des révolutions des « réseaux sociaux », du « Printemps arabe » à la révolution de la dignité en Ukraine, en passant par le Mouvement Tournesol des Étudiants à Taïwan. Cette méthode d'organisation a été maîtrisée par les mouvements démocratiques dans les années 2010, mais les années 2020 ont vu l'Ukraine devenir le premier pays à utiliser ces technologies à une si grande échelle. Nous pouvons appeler cette guerre la première guerre de crowdsourcing véritablement globale et décentralisée.

L’engagement civique dans la cybersphère peut également servir de base pour repenser les valeurs de la société démocratique. Un tel processus peut être appelé le crowdsourcing numérique des significations de la société. Sa mise en œuvre peut être vue comme l'établissement de la démocratie numérique du XXIe siècle.

L'Ukraine a validé l'hypothèse selon laquelle la décentralisation est la base de la résilience. Le secteur européen des technologies de l’information devrait prêter attention à cette expérience.

Leçon n°4. La démocratie est capable de se numériser rapidement

Avant le commencement de la guerre à grande échelle, l'Ukraine se numérisait activement, guidée par le concept de « l'État dans un smartphone ». Grâce à l'application Dìâ, les citoyens ont eu accès à un passeport, un permis de conduire, un certificat de vaccination, une signature numérique, la possibilité de faire des pétitions, d'obtenir des certificats et d'enregistrer des statuts juridiques pour des activités commerciales privées. Pendant la guerre, on a créé le chatbot êVorog, basé sur Dìâ. Il permet aux citoyens de transmettre en toute sécurité des informations sur l'ennemi aux autorités de l'État, même en étant dans les territoires occupés.

La numérisation rend l'occupation des territoires ukrainiens par l'armée russe nettement plus difficile. Dans les territoires dont l'Ukraine s'est temporairement retirée et où l'administration d'occupation a lancé des roubles russes et érigé ses marqueurs symboliques – comme des drapeaux et des monuments – l'État ukrainien est représenté numériquement et reste en contact avec ses citoyens.

On a souvent l'impression que la démocratie numérique ne fonctionne pas bien et que les régimes autoritaires se numérisent plus rapidement et répondent plus efficacement aux défis. Il est certain qu'une verticalité rigide favorise la rapidité et le contrôle des décisions. En outre, les régimes autoritaires ont un objectif clair : la conservation du pouvoir par l'élite dirigeante. La motivation pour atteindre cet objectif est très élevée en raison de l'intérêt personnel.

De tels objectifs sont inacceptables dans les démocraties, mais l'expérience de l'Ukraine montre qu’en ayant un objectif clair, les démocraties peuvent aussi se numériser rapidement. En temps de guerre, la numérisation des services publics s'est accélérée, car un très grand nombre de citoyens se sont retrouvés coupés des centres de prestation de services. Il était vital de rétablir cette connexion.

La numérisation s’avère plus rapide sous la pression extérieure. Par exemple, Taïwan a fait un bond en avant vers la numérisation pendant la pandémie de Covid-19. Aujourd'hui, l'Ukraine montre que la guerre est un stimulus extrêmement puissant pour le développement rapide de la vitalité numérique. Les chocs économiques imminents, les problèmes de chaîne d'approvisionnement, les pénuries de nourriture et de ressources peuvent également être des facteurs de numérisation rapide, si l'on y va préparé et avec une compréhension du potentiel des solutions numériques face aux problèmes émergents.

Malgré la numérisation des services publics, la démocratie numérique européenne n'en est qu'à ses débuts. Ses fondations sont en train d'être posées. Cela nécessitera une vision puissante, dont l'expérience ukrainienne actuelle fournit des indications importantes : la guerre totale avec la Russie sur le territoire européen montre que seule une société numérisée peut résister à la confrontation en cours et aux crises qui l'accompagnent.

Vers l’Europe numérisée

Le maintien d'un mode de vie et d'un projet politique européens nécessite une vision stratégique. Dans le domaine de la numérisation, il ne s'agit pas seulement de créer des licornes et des géants capables de concurrencer leurs homologues mondiaux, souvent en situation de monopole. La principale difficulté consiste à créer une vision attrayante et performante de l'avenir numérique d'une Europe unie.

Nous ne pouvons pas répondre à la question, portant sur des objectifs de la numérisation pour les Français et tous les Européens. Cependant, nous pouvons partager l'expérience de l'Ukraine. La guerre nous a montré qu'un État numérique n'est pas seulement un État qui fournit des services numériques aux citoyens. Dans les moments les plus difficiles, c'est l'infrastructure numérique qui joue un rôle clé dans la sécurité, la solidarité et la mise en œuvre de la démocratie.

L'expérience de l'Ukraine peut contribuer à créer une vision cohérente de la numérisation en la reliant à l'idée de souveraineté numérique européenne.

La France a-t-elle une telle vision holistique ? Et l'Europe ? Nous ne savons pas. Toutefois, nous savons que les dirigeants autoritaires de la Chine et de la Fédération de Russie ont une vision de la numérisation. Celle-là est horrible.

Le groupe de réflexion think tank "NN" :

Anton Tarasyuk, philosophe, expert en campagnes d'influence

Sergey Zhdanov, spécialiste des technologies numériques et de l'éthique du numérique 

Nastya Travkina, journaliste scientifique, spécialiste des neurosciences

traduit par Kateryna Tarasiuk

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