CHAMIRA, ET LES CELESTES HOURIS AUX GRANDS YEUX NOIRS

CHAMIRA,

ET LES CELESTES HOURIS AUX GRANDS YEUX NOIRS

Fais que ton œil dans la chambre soit une bougie,

mon regard une mèche,

fais-moi être assez aveugle

pour l'allumer.

( P. CELAN)

 

Sache que les jardins du paradis t'attendent dans toute leur beauté, et que les femmes du paradis t'attendent, et qu'elles appellent, « Viens par ici, ami de Dieu ». Elles sont parées de leurs plus beaux atours.

( Extrait d'un document destiné à incorporer des jeunes personne s à une mouvance

terroriste.)

 

L’homme symbolise comme il respire.

(P. LEGENDRE)

 

 

– Que fais-tu, Chamira ? Pourquoi tu ne réponds pas? Approche donc. On vient de recevoir de la nourriture. Viens la partager avec nous.

Les enfants s'étaient silencieusement attroupés tout autour du vieillard, et attendaient impatiemment que le partage se fît. Mais elle ne s'approcha pas, ne répondit pas, se tournant vivement de l'autre côté, comme si elle voulait regarder à l'intérieur de la tente. – Au lieu de te réjouir avec nous, fit encore le vieillard, tu nous boudes et nous fuis. Mais quel mauvais oiseau, quel oiseau de proie a foncé sur ta pauvre cervelle?

Elle ne souffla pas mot, mais ne se leva pas non plus pour l'aider à distribuer autour de lui sa piètre nourriture. Ca faisait déjà quelque temps que cela durait. Cachée dans sa burqa, elle ne laissait rien paraître.

– Tu vas être ma perte, poursuivit le vieillard prenant du bout des doigts un peu de riz. Tu vas être ma mort soudaine.

Elle continua de se taire et, même, elle fit pire : se leva, secoua sa burqa pour la débarrasser du sable, et pénétra dans la tente. Pour mieux s'isoler, pensa le vieillard.

À la libération de leur province, avec tant d'autres, ils s'étaient tassés à la frontière pour pouvoir la franchir et rejoindre leur terre natale mais, n'ayant plus de nourriture, ils s'étaient tournés vers le campement du Croissant Rouge pour y chercher de quoi survivre. Le vieillard arrêta de manger, et laissa les enfants plonger leurs doigts dans le riz. Qu'allaient-ils faire ? Qu'auraient-ils trouvé à leur retour dans le village? Est-ce que leur maison tenait encore debout après tout ce qui venait d'arriver? Il se passa la main osseuse sur son visage et sur ses yeux. Mieux valait ne pas y songer, pour le moment. Mieux valait attendre. Aucun bruit ne perçait de la tente. Qu'est-ce qu'elle faisait dans l'ombre ?

– Chamira!, s'écria-t-il. Aucune voix ne lui répondit. Bientôt, et ses yeux s'efforcèrent de sourire, bientôt nous serons de retour chez nous, et il se tourna vers les enfants. Un frisson le secoua. Les enfants arrêtèrent un instant de manger pour le regarder. Il nous faudra encore marcher longtemps, répéta-t-il encore une fois et, s'apercevant de radoter, il rougit. Honteux, il cacha sa rougeur entre ses mains. Allah nous aidera, ajouta-t-il tout bas.

Dans le campement il n'y avait presque plus personne. Tout le monde s'était empressé de partir en autobus ou sur le dos d'un mulet ou (les plus chanceux) en louant un taxi. Eux, ils étaient restés avec les plus délaissés. Ils ne se mettraient en route que le lendemain, à l'aube, et ils marcheraient doucement, tout doucement. Peut-être qu'ils rencontreraient quelqu'un qui leur offrirait un passage sur un camion, en échange de ... Oui. En échange de quoi ? Il sentit son cœur battre vivement. Que faisait-elle abritée dans le secret de la tente ? Depuis plusieurs jours elle ne se nourrissait que de petites gorgées d'eau tiède. Il ramassa son bâton, se leva péniblement et, courbé :

– Chamira!, appela-t-il encore. Personne ne répondit. Alors il pénétra dans la tente. Elle était là – assise - toute enveloppée dans sa burqa, et se tenait droite comme pour mieux faire face à un danger, ou à une puissante douleur. Le vieillard aurait aimé lui parler, s'approcher d'elle, mais il saisit vite que, s'il voulait qu'elle lui parle, il devait se tenir à distance, et ne lui poser aucune question. Il finit par s'asseoir en tailleur sur le sable, ramassa ses vêtements flottants en les glissant sous ses maigres cuisses, promena son regard lentement autour de lui, puis le baissa. En silence. Les bruits arrivaient étouffés. Il savait ce qui se passait dans le cœur et dans la tête de sa jeune femme, mais jamais il ne lui en parlerait en premier. C'était à elle de s'en ouvrir à lui, de lui desceller son cœur. Rarement, dans sa longue vie, il avait vu une telle souffrance et pour une cause aussi désespérée. Un vent froid s'était levé, un vent qui faisait trembler la tente, et qui s'engouffrait dans la burqa.

– Tu pleures, Chamira? La jeune femme fit non de la tête. Tu sais, tu pourrais maintenant enlever ta burqa. D'une voix si faible que le vieillard eut de la peine à l'entendre :

– Jamais!, fit-elle. Le vieillard comprit qu'il s'y était mal pris et, pour se faire pardonner:

– Comme tu voudras, chuchota-t-il. L'air devenait de plus en plus violet et glacial. C'est l'heure de se reposer un peu, fit le vieillard. Demain la journée sera rude. Je vais appeler les enfants.

Il se leva et, toujours avec sa peine, sortit de la tente. Elle l'entendit appeler les enfants l'un après l'autre. Des larmes envahirent son visage. Non. Jamais elle retirerait sa burqa, par laquelle elle pouvait voir, sans être vue, et qui avait protégé aux yeux du monde, autour d'elle, son dangereux secret. Elle courba la tête, fit glisser ses mains jusqu'à son visage, souleva légèrement sa burqa, et continua de pleurer. Elle seule en avait connaissance. Personne d'autre au monde. Pas même celui qui, grand, maigre, enturbanné de noir, se présenta chez eux, les yeux étincelants, les dents blanches comme neige, et qui, kalachnikov à l'appui, se mit à leur donner des ordres auxquels sans relâche il fallut obéir. Des ordres qui se voulaient sacrés, mais qui en réalité étaient sauvages, aveugles, contraires à toutes Lois, humaines et divines. Mais ces yeux-là – de feu –, qui paraissaient trahir sur cette terre les fulgurances du paradis d'Allah, n'avaient pas eu de cesse de la hanter et de la poursuivre, même et surtout quand le vieillard tentait de l'approcher. Jamais, jamais plus elle ne se laisserait approcher. Par personne. Les enfants avaient commencé à pénétrer à l'intérieur de la tente. Elle se leva, et leur fit place. Puis, presque sans s'en apercevoir, elle gagna l'entrée et regarda dehors. Un croissant de lune voguait haut dans les cieux. Qu'en était-il de l'étudiant ? Etait-il mort ? Etait-il vivant ? S'il était mort (et elle pâlit), assurément il jouissait des grâces des célestes Houris aux grands yeux noirs. Et, s'il était vivant, où, où se trouvait-il?

 

 

 

 

 

 

 

 

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