Ô SPECTATEUR VISIONNAIRE !

 

 

« Ô SPECTATEUR VISIONNAIRE ! »

Audacieuse intervention – prononcée publiquement – sous le regard perçant

du Romain Pontif

en l’An de Grâce 2006.

 

 

CON VIVO FERVORE –

« Così il desiderio che ha l’uomo di amare è infinito non per altro se non perché l’uomo si ama di un amore senza limiti.[…] Questo è desiderio innato, inerente, indivisibile della natura non solo dell’uomo, ma di ogni altro vivente, perché è necessaria conseguenza della vita. »

(G. LEOPARDI)[1]

 

– Nous sommes toutes pieusement étonnées, Votre Sainteté, stupéfaites presque, en lisant votre Sainte Parole où – et pour la première fois, depuis la longue histoire de notre Sainte Mère l’Eglise, vous énoncez que – à vos propres yeux, et donc aux yeux de notre Sainte Mère l’Eglise –, corps et âme, chez l’homme, fils de Dieu, ne font qu’un. Et notre étonnement, notre stupéfaction nous empoigne encore plus, lorsque nous lisons que depuis toujours, la Sainte Eglise le clame et le proclame, bien que, par le passé (et comment le nier ? ) il ait existé, en son sein, des « tendances » où se nichaient ces soi-disant adversaires de la corporéité.

Corps et âme, chez l’homme, ne se composeraient donc que d’un tout un, et ceci d’une façon encore plus puissante, encore plus absolue, pour ainsi dire, lorsque l’amour (l’amour conjugal !) étreint un homme et une femme. Et pour parler de l’amour – un mot trop « galvaudé » présentement –, voilà que vous vous saisissez d’un autre mot, d’un vocable qui n’est pas tellement récurrent dans le saint parler de la Sainte Eglise, et qui est celui d’eros. Oui. Eros…

Il y a de quoi rêver dans nos âmes ébahies, dans nos simples coeurs de fidèles servantes du Seigneur. Depuis combien de temps nous attendions la prononciation de ce mot, de cette parole ! Un mot, une parole, néanmoins, toute comme, pour ainsi dire, époussetée, brossée de cette impie poussière du passé, redressée, corrigée, car, de nos jours, on pourrait mal l’interpréter, mal la saisir, au moyen de notre propre, humble, fragile entendement d’humains.

Mais, afin que nous tous – nous, les humains – ne soyons pas égarés par ce même, fragile entendement, nous prenant la main, vous, Saint-Père, vous nous conduisez pas à pas – accompagnés, protégés, secourus – tout au long de ces ardus sentiers de la connaissance, et vous nous expliquez comment il faut l’entendre, ce mot d’eros. A savoir, non pas à la manière de ces fausses théories pécheresses d’une certaine philosophie de l’Antiquité, ou de certains philosophes plus rapprochés de nous dans l’Histoire qui la reprirent, et qui (aimerais-je ajouter) subirent – par leur trop d’orgueil – la colère divine. Non ! Il faut l’entendre à la manière, à la lumière de cette nouvelle forme du Judéo-Christianisme que vous (au pied levé, mais tout en l’éclairant admirablement), vous nous dévoilez, et qui, dans l’infini de notre Univers, exprime et fonde la Religion Unique, détenant l’Absolue Vérité. Une Vérité Absolue, révélée par le Dieu Véritable qui dispense et donne, sur cette Terre, toute vie, toute mort. Car, notre foi, celle que désormais, à l’heure actuelle, vous appelez « notre foi biblique » (à la différence de ces fâcheuses croyances en un autre Dieu, ou même en d’autres, multiples dieux), est bien l’Unique à énoncer – selon vos savants termes – avec une clarté totale et sans contradiction aucune, ce Dieu qui nous entoure si amoureusement de ses bienfaits, et qui, par la Puissance de sa Parole, nous a créés, afin que nous l’aimions et le suivions, tout au long de son bienheureux chemin.

Oui (comme nous ne manquerons pas de l’affirmer, afin que la planète entière nous entende et nous suive) il faut crier haro ! Haro, sur tous ces ermites fous qui jadis se retranchèrent en des grottes glaciales ou ardentes, creusées dans des montagnes nues, puissamment escarpées, pour mieux se consacrer à des visions célestes et divines. (Bien qu’ils fussent à jamais pourchassés – nuit et jour – par des présences grotesques et infernales !) Haro aussi, sur ces multiples artistes qui s’engagèrent à les retracer, à les dessiner, à les conter, à les peindre, comme pour mieux saisir leur dérangeant secret. Et (m’éloignant peut-être quelque peu du savoir de mes sœurs) je voudrais ajouter qu’il faut crier également haro, sur ces philosophes qui empoisonnèrent notre sainte foi, en prêchant des doctrines dénaturées, absolument éloignées du sentiment du Dieu Omnipotent – notre Seigneur –, et du mystère de la Sainte Trinité, si savamment couronnée de sa blanche colombe.

Haro ! Haro ! Notre foi ne s’arrêtera pas (jamais ! ) de tenter d’amadouer ses hideux, cruels ennemis, qui se cachent, parfois, sous des semblants aimables, afin de ne pas se laisser aisément déceler. Vous nous parlez avec hardiesse, Sainteté, de ce que, anciennement, on jugea être la « folie divine », et vous nous contez (si bien, et avec un si joli doigté !), combien ces humains du temps jadis, s’aveuglèrent-ils, lorsque « bouleversé[s] par une puissance divine », estimèrent parvenir à la « divine ivresse ». Aussi – en Chrétien dévoué, et empressé de faire toute la lumière sur cette sorte de « folie » –, vous nous assurez (avant la lettre, et assurément fourvoyé par une malheureuse mégarde), que ces humains crurent ainsi toucher à la plus haute des « béatitudes ». D’ailleurs, dans les religions anciennes – ne cessez-vous de nous relater –, quand « dans beaucoup de temples » se déroulaient « les cultes de la fertilité », « la prostitution « sacrée » [y] fleurissait ». Une « prostitution » qui étreignait celles que ces humains ne manquèrent pas d’appeler « déesses », tout en les possédant. Là où vous, Sainteté, vous les dénoncez – ces Déesses – en leur déniant tout attribut divin.

Or vous – au nom de la Solennelle, Suprême Raison Humaine, mais aussi au nom d’une très Haute Dignité, également Humaine, – vous condamnez cette « folie divine », à vos yeux abominable, signe de chute et de dégradation, tout comme ces « déesses » et, tout en défendant – chrétiennement – leur caractère d’« êtres humains » et de « personnes », vous nous apprenez qu’elles n’étaient que des « prostituées » qu’on soumettait, les instrumentalisant, aux excès de ceux qui – désireux de s’immerger dans « le plaisir d’un instant » – en abusaient.( Néanmoins, en toute humilité, en toute sincérité, Sainteté, nous ne pouvons pas ne pas vous confesser, que tout cela dépasse de beaucoup notre frêle entendement de dévotes croyantes, et constitue un spectacle assez peu clair, assez peu réjouissant, à nos yeux ingénus.)

C’est pourquoi, afin de poursuivre en paix l’écoute de votre édifiante Parole qui, de par elle-même se propose comme une véritable et (si l’on peut dire) diserte oraison, nous vous prions de continuer à nous expliquer (patiemment et avec une inentamable modestie, mais également avec une audacieuse assurance) ce que vous aviez entrepris de nous annoncer. A savoir que, de nos jours, il faut concevoir l’amour non plus uniquement comme eros ou comme agapè (ce qui risquerait fort – à vos yeux ­– de le transformer rapidement en une caricature, ou d’en réduire la noble prestance),maiscomme un véritable, sacro-saint entrecroisement des deux. Un concept, le vôtre, qui, dans notre Doctrine Eternelle – jamais lasse pourtant (oh, combien prudemment !) de s’adapter au cours de l’Histoire – brille d’un éclat, d’une luminosité tout à fait nouvelle. Et d’ajouter que, dorénavant (serait-ce à partir de votre providentielle, innovante parole ?), cette même agapè – ce même amour descendant, oblatif, ce don de soi tellement épris de sacrifice ­ –jamais ne cessera d’accompagner eros, pour que celui-ci arrête (enfin !) de se poser en tant que passion ascendante, possessive, sensuelle, et pour qu’il soit, pour ainsi dire, corrigé, par cet échange salutaire, par ce patient accompagnement. Parce qu’il a besoin de discipline et de purifications, cet eros rebelle, « ivre et indiscipliné », afin que l’homme puisse et sache monter, tout au long de la route escarpée de l’Humanisme (loin, très loin, donc, de toute animalité !), s’élevant vers la « véritable grandeur ».

Vous, Saint-Père, vous nous ramenez donc doucement, tout doucement, par la voie sacrificielle propre au renoncement, aux purifications, aux maturations, auxquelles nous nous devons de nous soumettre, afin que nous puissions nous soigner. (Soigner notre nature pécheresse, et la dangereuse nature d’eros : les guérissant, comme vous le dites. )

Lorsque voici, sous nos yeux ébahis, surgir à l’improviste – de votre très vénérée, presque divine parole – la Vision (elle-même – à nos yeux – tout à fait nouvelle) du redoutable Dieu de l‘Ancien Testament, évoqué, avec fort détails et citations, non plus comme ce Dieu jaloux et dévastateur que nous craignîmes autant (ce Dieu sévère et guerrier clamant victoire par la bouche enflammée de ses prophètes), maiscomme le pacifique, rayonnant Dieu de l’Amour, car « Deus est Caritas », énoncez-vous paisiblement, en toutes et belles lettres , dans l’intitulé de votre pieuse parole.

Oui ! Oui ! comme vous vous écriez fort, et à plusieurs reprises, suivant sans aucun doute les pas de ce philosophe dont vous critiquâtes pourtant, l’impardonnable blasphème, cette (si le coeur vous en dit de l’appeler ainsi) resplendissante affirmation vitale. Oui ! Dieu, notre Seigneur Omniscient, dont la Science et le Savoir sont infinis et éternels, ne pourrait pas, ne peut, ne pas connaître eros. En d’autres termes,l’amour en ses surgissements brûlants, l’amour qui, enfreignant toute volonté, tout raisonnement (toute loi ?), de par lui-même « s’impose » aux coeurs, comme vous l’aviez si bien représenté, lorsque si violemment, si justement, vous l’aviez attaqué, tel au moins qu’il a été ressenti par ces enfants peu mûrs qu’étaient les Athéniens d’antan, tellement amoureux des « beaux discours », qu’ils s’appliquaient avec entêtement, avec ardeur, à leur écoute attentive, sans jamais s’en lasser.

Mais pour revenir à du sérieux, nous allons dire (à votre suite, bien sûr), que ce Dieu Tout-Puissant de l’Ancien Testament, dès le Commencement éprouva, et, encore à l’heure présente, persiste à éprouver de l’amour, et jusqu’à une véritable passion pour l’homme, qui est sa propre créature et qui, donc, lui appartient : Absolument. (Nécessairement, dirions-nous, même). Cet homme qu’il a aimé en premier, qu’il a créé parce qu’il l’a aimé, et qui – étroitement enveloppé de cet Amour Divin –, comme tout heureux, chanceux bien-aimé, ne pourra pas s’y soustraire, et devra fatalement, à son tour, y répondre : l’aimant. De tout son être.

Puisque, jamais nous ne devons oublier que l’Amour de Dieu n’est pas (comme le laisserait pourtant entendre la puissante raison d’Aristote) le soi-disant « Premier Mobile Immobile » : aimé, mais pas aimant. Il est – cet Amour – (et nous ne nous lasserons jamais de le clamer haut et fort, dans ce bas monde), le Miroir premier et immuable, où se reflète et compose et recompose, à jamais, l’image de l’amour humain, qui, comme nous l’avons déjà dit, est l’entrecroisement de eros et agapè. Nous affirmons cela, même si – bien sûr – nous préférerions soutenir (avec vous ! Votre Sainteté, bien sûr, avec vous !) que « l’eros de Dieu pour l’homme » est « en même temps, totalement agapè ». Une agapè ne craignant pas de faire descendre, depuis les profondeurs des Sphères étoilées jusqu’à cette Terre pécheresse, la Personne de son Fils unique, Jésus-Christ, afin qu’il acquière un corps d’homme, et donne de la sorte « chair et sang » aux concepts d’antan. Afin qu’il rejoigne, finalement, les humains, et les sauve, par l’immolation ensanglantée de son corps. Oui… Le corps d’homme du Fils de Dieu… Dans quelle surprenante, vivifiante actualité, cette image nous baigne, et nous plonge!

Et nous n’oublierons pas non plus, Saint-Père, de vous rendre grâce, pour tout ce que vous énonçâtes sur l’imprescriptibilité du caractère exclusif, éternel de l’amour, s’instaurant, s’établissant, entre un homme et une femme. Un amour qui se doit (comme vous l’indiquez si clairement) de revêtir les habits charnels de eros, pour ainsi dire, tout en s’auréolant de l’intelligence et de la volonté qui résident dans l’esprit d’abnégation de la sainte agapè. Un amour à jamais sanctifié par le lien unique, définitif du Sacrement du mariage – par de Saintes Mains imposé –, et établi par le Dieu d’Abraham, qui prescrit que jamais il ne faut chuter dans l’adultère, qui ne sait être que prostitution.

Et puis … Toute cette sainte Horreur pour l’adultère, et pour sa compagne et soeur, l’horribilis prostitution – sacrée ou pas ! Une Horreur martelée par les cris terribles et assourdissants, surgissant des ténébreuses entrailles du ténébreux Osée, aux métaphores duquel, pourtant, et comme en vous en réjouissant saintement, vous nous renvoyez ! (Bien que – à sagement y réfléchir – ces accents, ces cris, ne traitassent pas directement nos terrestres adultères.) ( Nous tromperions-nous, dans notre propre souvenir ?)

Cela, tout en nous rappelant – à nous, les femmes – que notre Procréatrice et Mère commune, Eva, ne surgit à la lumière du jour, que par extraction de l’une des côtes du Premier Homme (cet Adam, créé – lui – par la Divine Parole), pour qu’elle en comble la solitude existentielle, et soit à jamais «l’os de [ses] os et la chair de [sa] chair ».

Car il faut incessamment, fatalement, nous rappeler – à nous, les femmes – en nous le marquant au fer rouge sur ce têtu front éphémère, notre impuissance, notre fragilité extrêmes, tout comme notre bienheureux état de soumission, afin que nous ne subissions pas la tentation de les fuir – cette fragilité, cette soumission –, en luttant, afin de nous en échapper, ou de nous en affranchir. Afin que nous nous prosternions – obéissantes – devant la Loi Divine (et donc humaine), suivant tout naturellement notre destinée, qui nous dicta et dicte, depuis des millénaires déjà, d’être à jamais l’exclusive, immuable, perpétuelle « aide » de l’homme. (Ainsi soit-il !)

Mais pour tous ceux qui – ici présents – nous écouteraient rapporter, ou très humblement consulter Votre Sanctissime Parole, pour tous ceux qui ne connaîtraient pas encore les splendeurs et les joies de notre bénéfique Foi, afin qu’eux aussi puissent nous suivre tout au long de ce chemin ardu, avec vous, Saint-Père, nous allons joyeusement leur annoncer que la « promesse de bonheur » du mariage humain (un bonheur fatalement toujours à venir), n’est que le Miroir de la « Promesse du bonheur » du Mariage Divin. Cette même Promesse – selon vos savants dires – étant la métaphore imagée des Fiançailles Heureuses, du Saint Mariage que Dieu noua avec son peuple choisi – Israël –, quoique (nous empresserons-nous, à votre suite, d’ajouter, l’estampillant en caractères de feu dans notre esprit, sur nos lèvres), avec le But Suprême de la sauver en sa totalité, l’Humanité !

Néanmoins, ce que malheureusement nous ne pouvons nous empêcher de regretter, dans l’abîme de notre âme souffrante, est que, dans notre mystérieuse foi, il n’y ait, il ne puisse pas y avoir de fusion entre Dieu et les humains. Rien que la communion des esprits dans l’Esprit, selon la parole de l’Apôtre Paul : « Celui qui s’unit au Seigneur n’est avec lui qu’un seul esprit ». Mais pourquoi, pour quelle raison secrète, cachée, honteuse, en serions-nous, Sainteté, à jamais exclus ? Toujours à cause de ce lourd pêché, de cette lourde Faute, pour ainsi dire ontologique, qui serait incarnée dans ce même corps, dans notre propre corps, comme vous ne manquez pas, tout de même, de le laisser surgir à la surface de nos âmes pensives ? Un corps – certes – qui, d’une façon gênante, s’entêterait à emprisonner sa propre âme, d’homme ou de femme, péniblement, aveuglement se mouvant sur la planète. En effet, si, dans la grande inaptitude de mes vues, j’ai bien saisi vos mots, votre parole, il n’y aura, il ne pourra jamais y avoir – pour nous, les vivants –, de fusion absolue avec le Divin. Cette même fusion – par contre – ne pouvant, ne sachant, ne devant (déclarez-vous hautement), se réaliser qu’entre nous : les humains. (Et cela, au plus secret du Sacrement de l’Eucharistie, que vous affirmez si bien, s’appeler également agapè.)

Et pourtant !…Voici que, à l’improviste, vous, quasi emporté par l’indéfectible, infatigable, mais aussi, très vif et vénéré zèle du véritable Chrétien, dans les toutes dernières pages de votre fervente, si actuelle Lettre-aux-Evêques (d’un bout à l’autre débordante de la parole Amour), vous nous révélez – à nous autres, pauvres pèlerins de ce monde terrestre – qu’il y a, et il y a eu, et il y aura à jamais, une bienheureuse, audacieuse (pour ainsi dire) Infraction, à cette Loi Eternelle. Oui ! Une Infraction par Dieu-Notre-Père proprement édictée, et par Lui-même minutieusement forgée et réglementée. Et cette Infraction, vous, Sainteté, tout en la magnifiant, vous nous la manifestez en la personne Sainte de la Mère-Vierge-Marie, ou – pour mieux dire – de la Vierge-Mère-Marie : « Mère du Seigneur et miroir de toute sainteté ».

Marie que – par de si beaux mots ! –, vous nous représentez toute auréolée des lumières de « sa bonté maternelle », et de « sa pureté et [de] sa beauté virginales », plongée au plus profond du Sacro-Saint Mystère que son essence même – de Vierge et de Mère – recèle et décèle. Marie, si docile, si obéissante, si étroitement conforme à la Parole et à la Pensée Divines, que nous (sans crainte aucune de nous égarer, puisque instruites en cela par la lecture de votre Lettre Episcopale – scrupuleusement tournée en notre langue par la plume de votre fidèle Ministre, Mgr. le Cardinal-Archevêque de B ***), nous pouvons donc affirmer qu’« elle parle et pense au moyen (ce sont vos propres mots) de la Parole de Dieu ». Car, à tout moment, à tout instant (et cette révélation est d’un réconfort inouï à nos pauvres yeux, à nos cœurs de simples mortels), oui, à tout instant ses pensées résonnent « au diapason des pensées de Dieu », son unique vouloir consistant« à vouloir avec Dieu ».

Certes … Tout en demeurant dans une soumission aussi totale, aussi absolue, et dans un état de tel abandon aux « initiatives » Divines, que l’ange annonciateur (notre bien-aimé Archange Gabriel) s’empressera de descendre des Cieux, et de se rendre auprès d’elle, sur cette Terre, pour l’ « appeler » à ce que vous, Saint-Père, pieusement nommez le « service décisif ». Cela, afin que les plus anciennes « promesses » de notre Dieu véritable puissent et sachent se réaliser parmi nous, ses suivants, mais, également, afin qu’advienne le « salut d’Israël ».

Ce sera ainsi, donc, « grâce à la plus intime union avec Dieu », que l’humble Servante du Seigneur, par le silence de ses gestes, empreints d’une délicatesse et d’une modestie sans pareil, « profondément pénétrée par la Parole de Dieu », par cette même Parole totalement envahie, pourra « devenir la mère de la Parole incarnée ». À tout jamais ! Amen !

Or, Saint-Père, nous – vos filles en esprit - nous vous avons suivi jusqu’ici, sans mot-dire, selon les vœux sacrés que nous prononçâmes en votre Sainte Eglise. Pourtant, en mon unique, seul, et propre nom, je voudrais humblement vous soumettre un âpre doute que je nourris dans les plis et replis de mon âme, à jamais marquée d’une nostalgie farouche pour les humains d’antan.

Dites, Votre Honneur – pardon : Votre Sainteté ! –, pour revenir à ce que vous énonçâtes au commencement de votre docte parole : pourquoi les appeler « prostituées », ces femmes anciennes brûlantes d’une telle ardeur, et habitées d’un tel désir de « se fondre », de « se dissoudre » dans ce que vous nommez « l’océan anonyme du divin » ? Cette même ardeur – l’ardeur de toutes ces femmes, et pareillement de tous ces hommes du passé –, visant des dieux lumineux, riants (quoique parfois terribles, n’est-ce pas ?), à l’ouïe desquels il fallait que s’élèvent tous ces chants au puissant rythme dithyrambique, corybantique ? Des chants au pouvoir, pour ainsi dire, « libératoire », et qui, par leur rythme même – sacré – sauraient séduire ces dieux, les entraînant, par les jeux enflammés de la joie, de la danse, de la transe, à juger avec clémence les méfaits de ces êtres, ou à en exaucer les désirs. (Leurs voeux les plus brûlants, les plus secrets.)

Ne croyez-vous pas, Sainteté (pardonnez, je vous en supplie ! pardonnez mon insoutenable audace !), ne croyez-vous pas que vous condamnez, par des termes qui ne sont que des termes d’aujourd’hui, ce que – hier – fut entendu autrement : par d’autres causes, à d’autres fins ? L’eros , en ces temps anciens, n’étant pas – à mes pauvres yeux – que du plaisir, que des « rapports sexuels », comme vous le dites, en ramenant ceux-ci, privés d’amour, au rang brutal d’une simple « marchandise ». En ces temps passés, l’eros était assurément le Feu ! Oui. Ce Feu, qui fut connu aussi par certaines de nos soeurs mystiques.

J’ose me poser sous votre saint regard, et vous murmurer : l’eros, comme il fut dit, est chose de l’enfance. Et ce grand « oui au corps », que vous jugez et méprisez autant, dans ce bas monde à nous contemporain, n’aurait-il peut-être davantage à voir avec le ricanement poussé par celui qui fut nommé le Dernier Homme ? Un « oui », un ricanement, qui n’a plus grand-chose à voir avec cette première, fulgurante, aussi probante affirmation de vie, dont furent porteuses ces mêmes pages, que moi aussi pourtant – en me damnant sans doute –, solitaire et cachée, je feuilletai doucement, et je lis.

Le Feu se nourrit de l’ardeur de l’enfant, troisième métamorphose d’un esprit qui se cherche et se veut. Et les ardeurs du Feu, les ardeurs de l’enfant, étroitement liées, étroitement imbriquées entre elles, dans leurs rires (dans la désespérance absolue de leurs pleurs aussi ?), ont à voir avec l’innocence. Car, même dans sa haine, même dans ses plus violents, désespérants entêtements, jamais l’enfant (le véritable enfant, dont aujourd’hui on perd de plus en plus la trace, transformés – comme ils le sont -, et d’une façon si ridicule, en petits hommes, en petites femmes) jamais donc l’enfant ne se départ du Feu. En d’autres termes : d’eros.

Priez pour moi, Saint-Père. A Dieu ! Votre fidèle servante.

Sœur Angelica

 

(Texte extrait du recueil «L’UNIVERS ARDENT DE LA PLUS TENDRE ENFANCE »)


[1] « Ainsi, notre désir d’aimer est infini pour cette seule raison que l’homme s’aime d’un amour sans limites.[…]C’est là un désir inné, inhérent à notre nature, indissociable de celle de tout être vivant, car il est une conséquence nécessaire de l’amour de soi, lequel est une conséquence nécessaire à la vie.» ( trad. par Bertrand Schefer )

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