Servir l'extrême-droite sur un plateau

L'extrême-droite fait de l'histoire de la construction européenne un cheval de Troie dans son combat politique. Et elle a un « plan média ».

L’extrême-droite est là. Elle s’est imposée au Royaume-Uni, en Allemagne, en Pologne, en Italie, ou encore en Andalousie, et bien sûr en France. Elle emporte des victoires électorales. Elle est invitée à débattre sur tout sujet. Elle fait campagne. Ainsi, la contre-histoire est devenue son nouveau cheval de Troie. Elle investit le Parlement européen. Elle interrompt les colloques de l’École des hautes études en sciences sociales. Et bien sûr elle pérore sur les plateaux de la radio-télévision.

La voilà qui fait sa tournée. Elle était ignorante. C’est donc un complot. Il aurait été une fois un obscur agent de la CIA qui aurait soufflé à un renégat en uniforme de livrer la patrie à un haut dignitaire nazi. Tous portent les masques d’hommes d’État bien connus. Un cercle caché dicterait depuis lors son protocole à tous leurs successeurs. Ainsi aurait-il fallu une enquête héroïque pour arracher ces quatre vérités aux archives secrètes et aux silences des universités. Alors ? À la télévision, à la radio, dans la presse, en boucle.  - « M’enfin ?! » - Vous me dites que historiens et étudiants savaient déjà tout cela ? C’est donc un complot ! Vous me dites que je plagie, pille, pompe, détoure, détourne, dévoie ? C’est donc que c’est vrai ! Vous me dites que l’agent de la CIA n’était pas un agent de la CIA, que le haut dignitaire nazi n’était pas un haut dignitaire nazi ? C’est donc vous qui mentez.

Tels sont les faux maîtres du haut-château. Une histoire parallèle s’insinue dans les replis des mémoires collectives. Elle y pénètre par la voie des ondes. Elle ouvre les portes d’une autre société.

L’extrême droite n’a pas de visée historiographique. Elle ne veut pas entrer dans le procès de véridiction. Elle ne veut pas véritablement discuter. Elle vise autre chose. Autre chose que les laborieuses contraintes argumentatives de la production historiographique ne peuvent lui offrir. Quelque chose que seule une enceinte médiatique permet d’atteindre. Un lieu hautement sélectif, exclusif même, où la parole porte, où les auditeurs se comptent par centaines de milliers, où les téléspectateurs se comptent par millions : le plateau. Pour quoi faire ? Pour donner un écho à ce qui est son « vrai livre », non pas une histoire de quoi que ce soit, mais une vision du monde, europhobe, xénophobe, islamophobe, homophobe. Une cosmodicée.

Aujourd’hui, cette idéologie n’est pourtant pas portée isolément. Elle est produite par des maisons d’édition, autrefois connues sous des noms prestigieux. Des maisons d’édition qui se vantent de tirer des bénéfices du dévoiement de l’historiographie, et du dévoilement du protocole. Des maisons d’édition auxquelles leur propre histoire ne semble donc pas avoir servi de leçon. Je Suis Partout ! Voilà bien l’ubiquité recherchée. Le plan média. Le vrai contrat signé avec l’extrême-droite.

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