"Eurodame", fable mensongère sur l'accueil des réfugiés

Sous couvert de promouvoir l'accueil des réfugiés en Europe, Européens Sans Frontières présente l'Europe comme une terre d'accueil et de protection des migrants. En contribuant à faire de la police aux frontières un agent de protection et de secours, elle passe sous silence les milliers de morts en mer et les collusions entre l'Europe et les polices nationales des pays tiers.

Un cinéma grand public, dans sa plus vaste salle, un samedi soir d'affluence à Toulouse. Parmi les bande-annonces qui s’égrènent avant le démarrage de la séance, un petit film d'animation d'une minute trente est proposé au public. Son propos ? Une bonne fée baptisée « Eurodame » guide une famille de migrants fuyant un pays en guerre. A l'aide de Frontex et d'un tapis volant, ils leur assurent l'accueil et l'installation qu'ils méritent. Entre ébahissement et colère, une telle propagande laisse d'abord pantois.

EURODAME, HELP ! © EUROPEENSSANSFRONTIERES

Produite et diffusée par Européens sans frontières (ESF), une association qui se présente comme « créée par des citoyens qui ne se résignent pas à voir l'idéal européen s'amenuiser de jour en jour » dirigée par Philipe Cayla, président du directoire d'Euronews, cette vidéo mêle mensonges, omissions et messages implicites douteux sur la réalité du traitement des migrants aspirant à rejoindre l'Europe.

Il faudrait décortiquer ce petit film avec un.e migrant.e aujourd'hui installé.e en France pour mettre à jour toute la fausse candeur du récit face à la réalité d'un parcours migratoire. Dans le récit d'ESF, la police protège les réfugiés (mais pas les « autres » migrants) et préserve les migrants des passeurs. L'Europe fait quant à elle voler les migrants jusqu'à ses terres à l'aide de tapis volants, multiplie les pains, rend la vue et protège des populistes et des rebouteux. Malheureusement pour la crédibilité du message, une des affirmations fantasques ci dessus est véritablement décrite dans ce petit film... A défaut d'un témoignage direct, un retour sourcé sur chaque étape de l'animation met rapidement à jour à quel point le propos et le sous-texte d' Eurodame est mensonger.

  • Partir vers l'Europe.

Documenté depuis des années, par des grands reportages « embarqués », par des migrants eux-mêmes, le chemin d'un pays qu'on fuit vers les frontières de l'Europe est invariablement long, dangereux, et engage parfois les candidats à l'émigration dans de terrifiantes impasses, en témoigne la situation libyenne contemporaine. Un dangereux gauchiste, le directeur du HCR, vient d'en témoigner publiquement :

© guilhem_klein

Il ne s'agit pas de « marcher » vers les frontières comme on l'aperçoit dans l'animation, aucun trajet de migrant en fuite n'échappe à ces dangers, ici donc le discours est clairement d'un type « omissif ». Rien n'est dit sur l'amont de l'exode.

 

  • Rencontrer Frontex.

Pour rappel, Frontex est un corps de police européen, créé en 2004 officiellement pour la « gestion intégrée des frontières extérieures », qui possédait selon un inventaire déjà daté (2010) de « 26 hélicoptères, vingt deux avions légers, cent treize navires, quatre cent soixante seize appareils techniques (radars mobiles, caméras thermiques ; sondes mesurant le taux de gaz carbonique émis, détecteur de battements de cœur, etc) » - Voir Claire Rodier, Xénophobie business, A quoi servent les contrôles migratoires, La Découverte, 2010. Or Frontex pour "Eurodame" est résumé à un unique garde non armé, sévère mais pas trop, qui garde seul une enceinte dont la porte demeure malgré tout ouverte. De ses gros yeux il renvoie les méchants passeurs et laisse passer les gentils demandeurs d'asile! La situation réelle ne serait pas celle de milliers de morts aux frontières, on trouverait l'image risible.

Le comportement de Frontex, bien qu'il soit publiquement présenté en recourant au champ sémantique du secours et de l'assistance, est surtout l'objet d'enquêtes de nombreuses ONG qui s'alarment sur l'absence de toute possibilité de contrôle de leurs opérations de récupérations de migrants, de refoulements ou d'enfermement. Human Rights Watch intitulait même son rapport 2011 à ce sujet : "Les mains sales de l'UE". Et pour cause, les lieux investis par l'agence, dont le plus célèbre est la Méditerranée dans ses eaux internationales, est très difficile d'accès, pas ou peu fréquenté par les ONG et la société civile, et échappe donc à toute perspective d'un « contrôle citoyen ». En cet unique sens, la scène du film est réaliste : il n'y a presque jamais de témoins à une rencontre entre un migrant et un policier membre de Frontex.

© emhrn

Mais le message va plus loin : la distinction entre « migrant économique » et « demandeur d'asile », inexistante dans la loi, objet de toutes les déformations à des vues de communication politique (et dont la conséquence est aussi la violation répétée par la France de la Convention de Genêve) est ici confiée à la discrétion de... la police. Cette police saurait donc découvrir qui est en danger et qui ne l'est pas, et par une magnifique omission des acteurs tiers chargés, dans un cadre légal, de faire respecter les droits de tout entrant. Nous voici devant une sorte d'aveu en forme d'acte manqué : « Frontex protège vos frontières » rime dès lors avec « Frontex sait reconnaître le bon grain de l'ivraie ». La police fait la loi, mais au sens propre. N'est ce pas là un merveilleux modèle d'efficacité et de gage de fonctionnement de notre belle Europe ?

 

  • Le méchant passeur et le gentil marchand, vraiment ?

La figure du passeur offre dans l'animation un cas magnifique d'un amas de clichés, d'une rencontre sous les yeux d'une police qui veille, et qui sait résoudre les problèmes. Car notre garde non armé, d'un coup de coude, renvoie le méchant passeur hors-champ alors que ce dernier tentait de vendre ses services à un migrant refoulé. Merveille de l'efficience de la police européenne, elle règle la question des passeurs d'un coup de coude avec les gros yeux. Pendant ce temps, les associations actives pour secourir les migrants en mer sont victimes de campagne de dénigrement.

Ce double constat renvoie irrésistiblement à la question du délit de solidarité. Alors qu'aujourd'hui les procès se multiplient ( 16 et 19 mai derniers au TGI de Nice d'habitants de la vallée de la Roya, 19 juin prochain au TGI d'Aix en Provence), l'accueil a une bien sale figure, et c'est plutôt contre des mobilisations citoyennes que l'intimidation policière et judiciaire se développe.

 

  • Le cimetière Méditerranée n'existe pas.

Au cœur du projet du film d'animation, semble disparaître le théâtre du drame qui rythme la réalité migratoire aux frontières de l'UE. La mer, la Méditerranée, nommée antiquement Nostrum par un curieux aveu anticipé de l'impossibilité pour un peuple de la contrôler toute, est dans « Eurodame » tout bonnement absente. Et pour cause, la bonne fée Europe guide, à l'aide d'un étrange personnage de marchand sorti d'un délice de nostalgie orientaliste, notre famille de réfugiés vers l'Europe... sur un tapis volant. Des flots, on apercevra vaguement une plage alors que déjà les migrants volent sans effort, par intervention d'un bon génie donc.

Que voulez vous donc masquer si brutalement, membres d'ESF, vous qui vous réclamez être les hérauts d'une Europe accueillante, si c'est sous un tel vernis de fables que vous enterrez la réalité des migrations et des trajets aux risques mortels qu'empruntent les candidats depuis des décennies maintenant ? La fable permettra-t-elle d'effacer les images, le chiffrage des morts, les noms des pays tiers qui signent des accords d'expulsion avec l'Europe sans auune garantie de respect des droits de celles et ceux qui les ont fui ? La fable est elle le nouvel avatar du déguisement sémantique qui préside à chaque communication sur les migrations ces dernières années ? Est ce le nouvel étage de la com' qui parle d'éloignement, de disparition, de protection et d'accueil là où cette police gère des expulsions, n'évite pas les milliers de morts, refoule, contrôle et enferme ?

 

  • L'Europe protège les réfugiés des violences xénophobes.

Il en fallait plus encore : parmi les attributions magiques d'Eurodame, celle d'être un rempart contre les xénophobes nous est révélée lors de l'arrivée du tapis volant sur le continent. Face aux traits virulents d'une foule noire en colère, écartant ses petits bras, fronçant les sourcils, Eurodame s'interpose entre les migrants apeurés et la foule prête à les agresser. Misère des illustrations, alors qu'on se souvient aujourd'hui de l'anniversaire des un an de l'assassinat de Joe Cox en Grande Bretagne, tuée par un militant d'extrême droite au nom de ses combats aux côtés des migrants. Alors que le décompte des agressions et blessures infligées à des réfugiés en Allemagne en 2016 est accablant, s'élevant à plus de 3500 en une seule année.

 

  • Un toit et un travail à l'arrivée.

L'exégèse du projet de ce film semble en définitive tenir dans la phrase prononcée par le personnage de l'entrepreneur accueillant le réfugié dans son entreprise : « Nous avions besoin de vous ». Les auspices de l'accueil sont réconciliés avec ceux du besoin : le migrant doit servir, il sera accueilli comme tel non plus au nom d'un corpus législatif, orienté par des valeurs communes et protégeant l'universalité des droits de la personne, mais parce qu'il sert. Un migrant qui travaille est un bon migrant. Et qu'importe si auparavant on a représenté un garde refoulant un autre candidat qui exprimait les mêmes velléités. Celui dont on a besoin, c'est aussi celui qui a le droit de venir ? Comment se rencontrent ces deux catégories ? Par quel miracle ? Le génie de l'Europe ne l'explique étonnamment pas. 

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